‹ Extraits de ses œuvresChapitre 28 sur 60 · La belle femme expire, et Ton dirait qu'elle dort · texte numérisé non relu

La belle femme expire, et Ton dirait qu'elle dort

2. Cf. les vers de Lamartine sur le bercement voluptueux cl la mollesse de la langue italienne, Dernier c/iatit du Pèlerinage de Childe-Harold, xiu.

12G MADAMli DE STAËL.

IShakspeare.

Il y a dans Shakspeare des beautés du premier genre, et, de tous les pays comme de tous les temps, des défauts qui appartiennent à son siècle, et des singularités tellement populaires parmi les Anglais, qu'elles ont encore le plus grand succès sur leur théâtre...

Shakspeare commence une littérature nouvelle ; il est empreint, sans doute, de l'esprit et de la couleur générale des poésies du Nord : mais c'est lui qui a donné à la littérature des Anglais son impulsion, et à leur art dramatique son caractère.

Une nation devenue libre, dont les passions ont été fortement agitées par les horreurs des guerres civiles, est plus susceptible qu'une autre d'émotions fortes comme celles que Shakspeare a le don d'exciter. Le malheur, alors qu'il pèse longtemps sur les peuples, leur donne un caractère que la prospérité même qui succède ne peut point effacer. Shakspeare, égalé quelquefois depuis par des auteurs anglais et allemands, est l'écrivain qui a peint le premier la douleur morale au plus haut degré; l'amertume de souffrance dont il donne l'idée pourrait presque. passer pour une invention, si la nature ne s'y reconnaissait pas...

La terreur de la mort, sentiment dont les anciens, par religion et par stoïcisme, ont rarement développé les effets, Shakspeare l'a représentée sous tous les aspects. Il fait sentir cetteimpression redoutable, ce frisson glacé (qu'éprouve l'homme,, alors que, plein de vie, il apprend qu'il va périr. Dans les tragédies de Shakspeare, l'enfance et la vieillesse, ie crime et la vertu reçoivent la mort et expriment tous les mouvemenls naturels à cette situation. Quel attendrissement n'éprouve-t-on pas lorsqu'on entend les plaintes d'Arthur, jeune enfant dévoué à la mort par l'ordre du roi Jean, ou lorsque l'assassin Tyrreï vient raconter à Richard III le paisible sommeil des enfants

d'Edouard! Quand on peint un héros prêt à perdre l'existence, le souvenir de ce qu'il a fait, la grandeur de son caractère captivent tout l'intérêt. Mais lorsqu'on représente des hommes d'une âme faible et d'une destinée sans gloire, tels que Henri VI, Richard II, le roi Lear, condamnés à périr, le grand débat de la nature entre l'existence et le néant absorbe seul l'attention des spectateurs. Shakspeare a su peindre avec génie ce mélange de mouvements physiques et de réflexions morales qu'inspire l'approche de la mort, alors que des passions enivrantes n'enlèvent pas l'homme à lui-môme.

Un sentiment, aussi, que Shakspeare seul a su rendre théâtral, c'est la pitié, sans aucun mélange d'admiration pour celui qui souffre \ la pitié pour un être insignifiant^ et quelquefois même méprisable^. Il faut un talent infini pour transporter ce sentiment, de la vie au théâtre, en lui conservant toute sa force; mais quand on y est parvenu, l'effet qu'il produit est d'une plus grande vérité que tout autre : ce n'est pas au grand homme, c'est à l'homme que l'on s'intéresse; l'on n'est point alors ému par des sentiments qui sont quelquefois de convention tragique, mais par une impression tellement rapprochée des impressions de la vie, que l'illusion en est plus grande.

Lors même que Shakspeare représente des personnages dont la destinée a été illustre, il intéresse ses sper-tateurs à eux par des sentiments purement naturels. Les circonstances sont grandes; mais l'homme diffère moins des autres hommes que dans nos tragédies

S'il excelle à peindre la pitié, quelle énergie dans la terreur! C'est du crime qu'il fait sortir l'effroi. On pourrait dire du crime peint par Shakspeare, comme la Bible, de la mort, qu'il est le roi des cpouvantements. Combien sont habilement com-

1. V. la morl de Catherine d'Aragon, dans Henri VIII. (Note de M"» de Staël.)

Page 1