‹ Extraits de ses œuvresChapitre 30 sur 60 · V. plus haut, p. 97, n · texte numérisé non relu

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voulait montrer ce caractère sans remords, sans combats, sans mouvements involontaires, cruel comme un animal féroce, non comme un homme coupable, dont les premiers sentiments avaient été vertueux. Les profondeurs du crime s'ouvrent aux regards de Shakspeare, et c'est dans le Ténare qu'il sait descendre pour en observer les tourments.

Mais les deux situations les plus fortement tragiques peutêtre que l'homme puisse concevoir, Shakspeare les a peintes le premier; c'est la folie causée par le malheur, et l'isolement dans l'infortune.

Ajax est un furieux, Oreste est poursuivi par la colère des dieux, Phèdre est dévorée par la fièvre de l'amour : mais Hamlet^ Ophélie, le roi Lear, avec des situations et des caractères différents, ont un même caractère d'égarement-. La douleur parle seule en eux; l'idée dominante a fait disparaître toutes les idées communes de la vie; tous les organes sont dérangés, hors ceux de la souffrance; et ce touchant délire de l'être malheureux semble TafFranchir de la réserve timide qui défend de s'offrir sans contrainte à la pitié. Les spectateurs refuseraient peut-être leur attendrissement à la plainte volontaire; ils s'abandonnent à l'émotion que fait naître une douleur qui ne répond plus d'elle. La folie, telle qu'elle est peinte dans

1, « Quoique, parmi les belles tragédies de Shakspeare, Hamlet soit celle où il y ait les fautes de goût les plus révoltantes, c'est une des plus belles situations qu'on puisse trouver au théâtre. L'égarement d'Hamlet est causé par la découverte d'un grand crime : la pureté de son âme ne lui avail pas permis de le soupçonner : mais ses organes s'altèrent en apprenant qu'une atroce pcrûdie a été commise, que son père a été la victime, et que sa mère a récompensé le coupable en s'unissant à lui. Il ne dit pas un mot qui n'atteste son mépris pour l'espèce humaine, et pense plus souvent encore à se tuer qu'à punir; noble idée du poète d'avoir représenté l'homme vertueux ne pouvant supporter la vie, quand la scélératesse l'environne, et portant dans son sein le trouble d'un criminel, alors que la douleur lui commande une juste vengeance. » (Note de l'auteur.)

2. « Johnson a écrit qu'il considérait la folie d'Hamlet comme une folie feinte pour parvenir plus sûrement à se venger. Il me semble néanmoins qu'en lisant celte tragédie, on dislingue parfaitement dans Hamlet l'égarement réel à travers l'égarement atroctô. » (Note de l'auteur.)

i30 MADAME DE STAËL.

Shakspeare, est le plus beau tableau du naufrage de la nature morale, quand la tempête de la vie surpasse ses forces*.

Ce que Shakspeare a peint encore avec une vérité, avec une force dYime admirable, c'est l'isolement dans l'extrême malheur. 11 place, à côté des tourments de la douleur, Toubli des hommes et le calme de la nature; ou bien un vieux serviteur, seul être qui se souvienne encore que son maître a été roi. C'est là bien connaître ce qu'il y a de plus déchirant pour l'homme, ce qui rend la douleur poignante. Celui qui souffre, celui qui meurt en produisant un grand effet quelconque de terreur ou de pitié, échappe à ce qu'il éprouve pour observer ce qu'il inspire; mais ce qui est énergique dans le talent du poète, ce qui suppose même un caractère à légal du talent, c'est d'avoir conçu la douleur pesant tout entière sur la victime : et tandis que l'homme a besoin d'appuyer sur ceux qui l'entourent jusqu'au sentiment même de sa prospérité, l'énergique et sombre imagination des Anglais nous représente Tinfortuné séparé par ses revers, comme par une contagion funeste, de tous les regards, de tous les souvenirs, de tous les amis. La société lui retire ce qui est la vie, avant que la nature lui ait donné la mort...

Presque toutes les littératures d'Europe ont débuté par l'affectation. Les lettres ayant recommencé dans l'Italie, les pays où elles arrivèrent ensuite imitèrent d'abord le genre italien. Le Nord a été plus vite affranchi que la France de ce genre recherché, dont on aperçoit des traces dans les anciens poètes

1. « Shakspeare n'a pas craint d'exposer sur la scène les angoisses de la souffrance, les lambeaux de la misère, la dernière et la plus effrayante des intirmilés humaines, la folie. Quoi de plus tragique, en effet, que celte mort apparente de l'àmc, qui dégrade une noble créature sans la détruire? Shakspeare a souvent usé de ce moyen de terreur, et, par une combinaison singulière, il a représenté la folie feinte aussi souvent que la folie elle-même; entin, il a imaginé de les mêler toutes deux dans le personnage bizarre d'Hamlet, et de joindre ensemble les éclairs de la raison, les ruses d'un égarement calculé et le déiordre involontaire de l'àme. » (Villemain, Études de littérature.)

anglais, Waller, Cowley', etc. Los guerres civiles et l'esprit philosophique ont corrigé de ce faux goût; car le malheur, dont les impressions ne sont que trop vraies, exclut les sentiments affectés, et la raison fait disparaître les expressions qui manquent de justesse. Néanmoins on trouve encore dans Shakspeare quelques tournures recherchées, à côté de la plus énergique peinture des passions^. Il y a quelques imitations des défauts de la littérature italienne dans le sujet italien de Roméo et Juliette; mais comme le poète anglais se relève de ce misérable genre! comme il sait imprimer son àmc du Nord à la peinture de l'amour !

Dans Othello, Tamour est caractérisé sous des traits tout autres que dans Roméo et Juliette. Mais, qu'il y est grand! qu'il y est énergique! comme Shakspeare a bien saisi ce qui forme le lien des deux sexes, le courage et la faiblesse! Lorsque Othello proteste devant le sénat de Venise, que le seul art qu'il ait employé pour séduire Desdemona, c'est le récit des périls auxquels il avait été exposé', comme ce qu'il dit est trouvé vrai

1. M"» de Staël semble considérer Waller et Cowley comme des devanciers de Shakspeare. Ce serait une erreur. Abraham Cowley, né en 1G18, deux ans après la mort de Sliakspeare, Edmond Waller, né en 1605, ont brillé l'un et laiUre sous Charles I", Cromwell et Charles II; poètes érudits l'un et l'autre, talents raffinés et contournés.

2. Quelques tournures recherchées, à côté de la plus énergique peintuy^e des passions. — Ce n'est pas faire assez large la part du langage recherché et hors nature, de l'euphuisme, dans le théâtre de Shakspeare, même en ses meilleurs drames (Il est vrai que la môme réserve est reproduite un peu plus loin avec plus d'insistance). — On a d'ailleurs justement remarqué que ce défaut tient le plus souvent, dans cette étonnante nature de poète, à l'excès de Timagination, à Tintempérancc de la verve poétique : ce n'est pas, comme chez d'autres, recherche laborieuse, subtile et froide, mais plutôt entraînement d'un génie capricieux, exubérant, et que sa puissance même entraîne et met hors de mesure. {V. Taine, Histoire de la littérature anglaise.)

3. « Quels vers charmants que ceux qui terminent la justification d'Othello et que La Harpe a si bien traduits!

She loved me for the dangers I had i>ast. And I loved hcr that she did pity theui.

Elle aim^ mes malheurs, et j'aimai sa pilié. » (Note de l'auteur.)

par toutes les femmes 1 comme elles savent que ce n'est pas dans la flatterie que consiste l'art tout-puissant des hommes pour se faire aimer d'elles! La protection tutélaire qu'ils peuvent accorder au timide objet de leur choix, la gloire qu'ils peuvent réfléchir sur une faible vie, est leur charme le plus irrésistible.

Les pièces tirées de l'histoire anglaise, telles que les deux sur Henri IV, celle qui suit sur Henri V, les trois sur Henri VI, ont beaucoup de succès en Angleterre ; mais je les crois cependant très inférieures, en général ^ à ses tragédies d'invention, le roi Lear, 'Macbeth, Hamlet, Roméo et Juliette. Les irrégularités de temps et de lieu y sont beaucoup plus remarquables. Enfln Shakspeare y cède plus que dans toutes les autres à la popularité...

Il faut bien distinguer, dans les pièces de Shakspeare, ce qu'il a accordé au désir de plaire au peuple, les fautes réelles qu'il a commises, et les beautés hardies que n'admettent pas les sévères règles de la tragédie en France.

La foule des spectateurs, en Angleterre, exige qu'on fasse succéder les scènes comiques aux effets tragiques. Le contraste de ce qui est noble avec ce qui ne l'est pas, produit néanmoins toujours, comme je l'ai déjà dit, une désagréable impression sur les hommes de goût. Le genre noble veut des nuances; mais des oppositions trop fortes ne sont que de la bizarrerie*. Les jeux de mots, les équivoques licencieuses, les contes populaires, les proverbes qui s'entassent successivement dans les vieilles nations, et sont, pour ainsi dire, les idées patrimoniales des hommes du peuple; tous ces moyens, qui sont applaudis de la multitude, sont critiqués par la raison. Ils n'ont aucun rap-

1. Oa voit de nouveau quelles objections M"» d« Staël eût élevées contre le nouvel art dramatique préconisé dans la fameuse Préface de Croynicell (1S27). — Elle a d'avance protesté, sans le savoir, contre l'assemblajre syslemalique de beau et de laid, de comique et de patliétique, de terrible et de bouffon, que l'auteur de ce manifeste, prodigue de contrastes heurtés dans ses propres drames, a prétendu ériger en lois du théâtre.

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port avec les sublimes effets que Shakspeare sait tirer des mots simples, des circonstances vulgaires placées avec art, et qu'à tort nous n'oserions pas admettre sur notre théâtre.

Shakspeare a fait, dans ses tragédies, la part des esprits grossiers. 11 s'est mis à l'abri du jugement du goût, en se rendant robjet du fanatisme populaire. 11 s'est alors conduit comme un habile chef de parti, mais non comme un bon écrivain...

Les Français ont souvent condamné les scènes d'horreur que Shakspeare représente. Ce n'est pas comme excitant une trop forte émotion, mais comme détruisant quelquefois jusqu'à l'illusion théâtrale, qu'elles me paraissent susceptibles de critique. D'abord il est démontré que certaines situations, seulement effrayantes, que les mauvais imitateurs de Shakspeare ont voulu représenter, ne produisent qu'une sensation physique désagréable, et aucun des plaisirs que la tragédie doit donner; mais, de plus, il y a beaucoup de situations touchantes en ellesmêmes, et qui néanmoins exigent un jeu de théâtre fait pour distraire l'attention, et par conséquent l'intérêt.

Lorsque le gouverneur de la tour, où est enfermé le jeune Arthur, fait apporter un fer chaud pour lui brûler les yeux, sans parler de l'atrocité d'une telle scène, il doit se passer là sur le théâtre une action dont l'imitation est impossible, et dont le spectateur observera tellement l'exécution, qu'il en oubliera l'effet moral.

Le caractère de Caliban, dans la Tempête, est singulièrement original; mais la forme presque animale que son costume doit lui donner détourne l'attention de ce qu'il y a de philosophique dans la conception de ce rôle.

Une des beautés de la tragédie de Richard lll, à la lecture, c'est ce qu'il dit lui-même de sa difformité naturelle. On sent que l'horreur qu'il cause doit réagir sur son âme, et la rendre plus atroce encore. Cependant qu'y a-t-il de plus difficile dans le genre noble, de plus voisin du ridicule, que l'imitation d'un homme contrefait sur la scène? Tout ce qui est dans la nature

peut intéresser l'esprit; mais il faut, au spectacle, ménager les caprices des yeux avec le plus grand scrupule; ils peuvent détruire sans appel tout effet sérieux.

Shakspeare représente aussi beaucoup trop souvent dans ses pièces la souffrance physique. Philoctète est le seul exemple d'un effet théâtral produit par elle; et ce sont les causes héroïques de sa blessure qui permettent de fixer l'intérêt des spectateurs sur ses maux. La souffrance physique peut se raconter, mais non se voir; ce n'est pas l'auteur, c'est l'acteur qui ne peut pas Texpruiier noblement; ce n'est pas la pensée, ce sont les sens qui se refusent à l'effet de ce genre d'imitation.

Enfin l'un des plus grands défauts de Shakspeare, c'est de n'être pas simple dans l'intervalle des morceaux sublimes. Souvent il a de l'affectation lorsqu'il n'est point exalté par son génie. L'art lui manque pour se soutenir, c'est-à-dire, pour être aussi naturel dans les scènes de transition que dans les beaux mouvements de l'ùme.

De la Littérature.

Klopstock.

La plupart des odes de Klopstock peuvent être considérées comme des psaumes chrétiens; c'est le David du Nouveau Testament, que ce poète; mais ce qui honore surtout son caractère, sans parler de son génie, c'est l'hymne religieuse, sous la forme d'un poème épique, à laquelle il a consacré vingt années, la Mcssiade *. Les chrétiens possédaient doux poèmes, l'Enfer^ du

i. Dans une aiilre partie du livre De l'Allemagne^ M"" de Staël, revenant sur la Messiade, complète ce qu'elle en dit ici avec une admiration sincère, en mêlant quelques réserves judicieuses à la louange :

(( Sans doute, un tel sujet est bien au-dessus de toutes les inventions du génie; il en faut beaucoup cependant pour montrer avec tant de sensibilité l'humanité dans rétro divin, et, avec tant de force, la divinité dans 1 être mortel. 11 faut

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Dante, et le Paradis perdu, de Milton : Tun était plein d'images et de fantômes, comme la religion extépieure des Italiens; Milton, qui avait vécu au milieu des guerres civiles, excellait surtout dans la peinture des caractères, et son Satan est un factieux gigantesque, armé contre la monarchie du ciel. Klopstock a conçu le sentiment chrétien dans toute sa pureté; c'est au divin Sauveur des hommes que son âme a été consacrée. Les Pères de l'Église ont inspiré le Dante; la Bible, Milton : les plus grandes beautés du poème de Klopstock sont puisées dans le Nouveau Testament ; il sait faire ressortir de la simplicité divine de TÉvangile un charme de poésie qui n'en altère point la pureté.

Lorsqu'on commence ce poème, on croit entier dans une grande église, au milieu de laquelle un orgue se fait entendre, et l'attendrissement et le recueillement qu'inspirent les temples du Seigneur s'emparent de l'àme en le lisant.

Horace, Ovide, etc., ont exprimé de diverses manières le noble orgueil qui leur répondait de la durée immortelle de

aussi bien du talent pour exciter l'intérêt et l'anxiété dans le récit d"un événement décidé d'avance par une volonté toute-puissante. Klopstock a su réunir, avec beaucoup d'art, tout ce que la Fatalité des anciens et la Providence des chrétiens peuvent inspirer à la fois de terreur et d'espérance...

n II faut l'avouer cependant; il résulte un peu de monotonie d'un sujet essenliellement exalté; l'âme se fatigue par trop de contemplation... On aurait pu, ce semble, éviter ce défaut sans introduire dans la Messiade rien de profane. 11 eût mieux valu, peut-être, prendre pour sujet la vie entière du Messie, que de commencer au moment où ses ennemi? demandent sa mort. L'on aurait pu se servir avec plus d'art des couleurs de lOrient pour peindre la Syrie, et caractériser d'une manière forte l'état du genre humain sous l'empire de Rome. Il y a trop de discours, et des discours trop longs, dans la Messiade; l'éloquence ellemême fruppe moins qu'une situation, un caractère, un tableau qui nous laisse quelque chose à deviner...

» On a reproché aussi à Klopstock de n'avoir pas fait de ses anges dos portraits assez variés. 11 est vrai que, dans la perfection, les difTércnccs sont difiiciies à saisir, et que ce sont d'ordinaire les défauts qui caractérisent les hommes ; néanmoins, on aurait pu donner plus de variété à ce grand tableau. Enfin, surtout, il n'aurait pas fallu, ce me semble, ajouter encore dix chants à celui qui termine l'action principale : la mort du Sauveur. Ces dix chants renferment, sans doute, de grandes beautés lyriques; mais quand un ouvrage, quel qu'il soit, excite lintérèt dramatique, il doit Unir au moment où cet intérêt cesse. ■

leurs ouvrages : Excc/i monumcntum œi'e j)e7'ennius : et, ISomenque erit indclebilc nostrum^ . Un sentiment d'une tout autre nature pénétra l'âme de Klopstock, quand la Messiade fut achevée. Il l'exprime ainsi dans l'ode au Rédempteur, qui est à la fin de son poème.

« Je l'espérais de toi, ô Médiateur céleste! j'ai chanté le can- » tique de la nouvelle alliance. La redoutable carrière est par- » courue, et tu m'as pardonné mes pas chancelants.

» Reconnaissance, sentiment éternel, brûlant, exalté, fais » retentir les accords de ma harpe: hàte-toi ; mon cœur est » inondé de joie, et je verse des pleurs de ravissement.

» Je ne demande aucune récompense; n'ai-je pas déjà goûté » les plaisirs des anges,' puisque j'ai chanté mon Dieu? L'émo- » tion pénétra mon âme jusque dans ses profondeurs, et ce » qu'il y a de plus intime en mon être fut ébranlé, etc. »

Ceux qui ont connu Klopstock le respectent autant qu'ils l'admirent. La religion, la liberté, l'amour, ont occupé toutes ses pensées; il professa la religion par l'accomplissement de tous ses devoirs; il abdiqua la cause même de la liberté, quand le sang innocent l'eut souillée^, et la fidélité consacra les attachements de son cœur. Jamais il ne s'appuya de son imagination pour justifier aucun écart; elle exaltait son âme, sans l'égarer.

On dit que sa conversation était pleine d'esprit et même de goût; qu'il aimait l'entretien des femmes, et surtout celui des Françaises, et qu'il était bon juge de ce genre d'agréments que la pédanterie réprouve. Je le crois facilement; car il y a toujours quelque chose d'universel dans le génie, et peut-être môme tient-il par des rapports secrets à la grâce, du moins à celle que donne la nature.

1. « J'iii érigé un monument plus durable que l'airain... » Horace, Odes, ut, 30. — « Le souvenir de mon nom sera ineiraçablf. » Ovide. Métamorphoses, xv. S7G.

'2. Klopslock, aprrs avoir applaudi, en ami fervent de la liberté, aux glorieux débuis de la Révolution française, en avait ensuite haulement réprouvé les excès.

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Combien un tel homme était loin de Pcnvie, de Tégoïsme, des fureurs de vanité, dont plusieurs écrivains se sont excusés au nom de leurs talents! S'ils en avaient ou davantage, aucun de ces défauts ne les aurait agités. On est orgueilleux, irritable, étonné de soi-même, quand un peu d'esprit vient se mêler à la médiocrité du caractère; mais le vrai génie inspire de la reconnaissance et de la modestie : car on sent qui Ta donné, et l'on sent aussi quelles bornes celui qui l'a donné y a mises.

On trouve, dans la seconde partie de la Messiade, un très beau morceau sur la mort de Marie, sœur de Marthe et de Lazare, et désignée dans TÉvangile comme l'image de la vertu contemplative. Lazare, qui a reçu de Jésus-Christ une seconde fois la vie, dit adieu à sa sœur avec un mélange de douleur et de confiance profondément sensible. Klopstock a fait des derniers moments de Marie le tableau de la mort du juste. Lorsqu'à son tour il était aussi sur son lit de mort, il répétait d'une voix expirante ses vers sur Marie; il se les rappelait, à travers les ombres du cercueil, et les prononçait tout bas, pour s'exhorter lui-même à bien mourir : ainsi, les sentiments exprimés par le jeune homme étaient assez purs pour consoler le vieillard.

— Ce poète a souvent beaucoup de grâce sur des sujets moins sérieux. Il y a une ode de lui, charmante, intitulée l'art de Tialf^ c'est-à-dire l'art d'aller en patins sur la glace, qu'on dit inventé par le géant Tialf. 11 peint une jeune et belle femme, revêtue d'une fourrure d'hermine, et placée sur un traîneau en forme de char; les jeunes gens qui l'entourent font avancer ce char comme l'éclair, en le poussant légèrement. On choisit pour sentier le torrent glacé qui, pendant l'hiver, offre la route la plus sûre. Les cheveux des jeunes hommes sont parsemés des flocons brillants des frimas; les jeunes filles, à la suite du traîneau, attachent à leurs petits pieds des ailes d'acier, qui les transportent au loin dans un clin d'œil : le chant des bardes accompagne cette danse septentrionale; la marche joyeuse

passe sous des ormeaux dont les fleurs sont de neige; on entend craquer le cristal sous les pas; un instant de terreur trouble la fête; mais bientôt les cris d'ailégresse, la violence de rexercicc, qui doit conserver au sang la chaleur que lui ravirait le froid de l'air, enfin la lutte contre le climat, raniment tous les esprits, et Ton arrive au terme de la course, dans une grande salle illuminée, où le feu, le bal et les festins, font succéder des plaisirs faciles aux plaisirs conquis sur les rigueurs mêmes de la nature.

De V Allemagne.

Gœthe.

Ce qui manquait à Klopslock, c'était une imagination créatrice : il mettait de grandes pensées et de nobles sentiments en beaux vers, mais il n'était pas ce qu'on peut appeler artiste. Ses inventions sont faibles, et les couleurs dont il les revêt n'ont presque jamais cette plénitude de force qu'on aime à rencontrer dans la poésie, et dans tous les arts qui doivent donner à la fiction l'énergie et l'originalité de la nature. Klopstock s'égare dans l'idéal : Gœthe ne perd jamais terre, tout en atteignant aux conceptions les plus sublimes. Il y a dans son esprit une vigueur que la sensibilité n'a point affaiblie.

Gœthe pourrait représenter la littérature allemande tout entière; non qu'il n'y ait d'autres écrivains supérieurs à lui, sous quelques rapports, mais seul il réunit tout ce qui distingue l'esprit allemand, et nul n'est aussi remarquable par un genre d'imagination dont les Italiens, les Anglais ni les Français ne peuvent réclamer aucune part.

Gœthe ayant écrit dans tous les genres, je devrais m'arrêter longtemps à l'examen de ses ouvrages ; mais la connaissance personnelle de l'homme qui a le plus influé sur la littérature <le son pays sert, ce me semble, à mieux comprendre cette litiérature.

Goethe est un homme d'un esprit prodigieux en conversation; et Ton a beau dire, Tesprit doit savoir causer ' . On peut présenter quelques exemples d'hommes de génie taciturnes : la timidité, le malheur, le dédain ou l'ennui, en sont souvent la cause; mais, en général, l'étendue des idées et la chaleur de l'àme doivent inspirer le besoin de se communiquer aux autres-; et ces hommes, qui ne veulent pas être jugés par ce qu'ils disent, pourraient bien ne pas mériter plus d'intérêt pour ce qu'ils pensent.

Quand on sait faire parler Gœthe, il est admirable; son éloquence est nourrie de pensées ; sa plaisanterie est en môme temps pleine de grâce et de philosophie; son imagination est frappée par les objets extérieurs, comme l'était celle des artistes chez les anciens ; et néanmoins sa raison n'a que trop la maturité de notre temps ^. Rien ne trouble la force de sa tête ; et les inconvénients même de son caractère, l'humeur, l'embarras, la contrainte, passent comme des nuages au bas de la montagne sur le sommet de laquelle son génie est placé.

Ce qu'on nous raconte de l'entretien de Diderot pourrait donner quelques idées de celui de Gœthe ; mais, si l'on en juge par les écrits de Diderot, la distance doit être infinie entre ces deux hommes*. Diderot est sous le joug de son esprit: Gœthe

1. Nul n'avait, plus que M"' de Staël, le droit d'exiger de l'esprit cette preuve de lui-même.

•2. C'est vrai, sauf les exceptions admises; un Corneille, par exemple, habituellement taciturne, un La Fontaine, souvent absent des conversations par distraclion et songerie de rêveur et de poète...

3. Et néanmoins sa raison na que trop... Ce n'est pas un blâme, c'est un regret en passant, mais qui reparait plus loin. Voyez comme ensuite elle avoue préférer ces premiers temps où le poète était plus dominé par son inspiration, moins parfaitement maitre et possesseur de son génie. « Peut-clre sentait-il alors que le sublime et le divin... » On s'aperçoit qu'elle voudrait un Gœthe plus emu, plus entraîné, moins retiré sur la cime d'où son œil d'aigie observe et ooiUempîe, moins spectateur, moins sceptique, et ne mettant pa«; toute sa religion, ou ])eu s'en faut, dans l'art, dans le grand art... Mais ce ne serait plus Gœlhe. Eile-mème le sent bien, et ce qui surnage dans ce portrait, à toutes les réserves et à tous les regrets finement indiqués, c'est l'admiration.

4. Deux gloires aussi inégales, deux natures de génie aussi différenlcs, n'appelaient pas nécessairement le parallèle.

140 MADAME DK STAËL.

domine môme son talent : Diderot est affecté, à force de vouloir faire effet ; on aperçoit le dédain du succès dans Goethe à un degré qui plaît singulièrement, alors même qu'on s'impatiente de sa négligence. Diderot a besoin de suppléer, à force de philanthropie, aux sentiments religieux qui lui manquent; Gœthe serait pins volontiers amer que doucereux* ; mais ce qu'il est avant tout, c'est naturel ; et sans cette qualité, en effet, quV a-t-il dans un homme qui puisse en intéresser un autre?

Gœlhe n'a plus cette ardeur entraînante qui lui inspira Werther; mais la chaleur de ses pensées suffit encore pour tout animer. On dirait qu'il n'est pas atteint par la vie, et qu'il la décrit seulement en peintre : il attache plus de prix maintenant aux tableaux qu'il nous présente qu'aux émotions qu'il éprouve, le temps l'a rendu spectateur. Quand il avait encore une part active dans les scènes des passions, quand il souffrait lui-même par le cœur, ses écrits produisaient une impression plus vive.

Gomme on se fait toujours la poétique de son talent, Gœthe soutient à présent qu'il faut que l'auteur soit calme, alors même qu'il compose un ouvrage passionné, et que l'artiste doit conserver son sang-froid pour agir plus fortement sur l'imagination de ses lecteurs-. Peut-être n'aurait-il pas eu celte opinion dans sa première jeunesse; peut-être alors était-il possédé par son génie, au lieu d'en être le maître; peut-être sentait-il alors que le sublime et le divin étant momentanés dans le cœur de l'homme, le poète est inférieur à l'inspiration qui l'anime, et ne peut la juger sans la perdre.

1. Doucereux ncsl pas le mot qu'on attend, et faiiss^crail la pensée, si le lecteur, qui la comprend et la suit, ne remplaçait menlalcnient de son mieux ce terme impropre.

2. C'est de cette poétique que sont sorties les œuvres les plus achevées de Gœtlie, celles où la beauté classique se réalise spus des formes nouvelles : Iphigénie en Tauride, lùjvwnt, et surtout Hcruiann et Dorothée, ce poème de la famille, celte épopée d'un nouveau genre, que Schiller considérait comme l'expression la plus pure et la plus forte du génie de son ami. » Si loin que Gœthe puisse aller, disail-ii, il ne s'élèvera jamais plus haut. » (Heinricu, Hist. de la littérature alleniamie.)

LITTÉRATURi:. 141

Au premier moment, on s'étonne de trouver d(! la froideur et môme quelque chose de raide à l'auteur de Werther; mais quand on obtient de lui qu'il se mette à l'aise, le mouvement de son imagination fait disparaître en entier la gêne qu'on a d'abord sentie : c'est un homme dont l'esprit est universel, et impartial parce qu'il est universel; car il n'y a point d'indifférence dans son impartialité : c'est une double existence', une double force, une double lumière qui éclaire à la fois dans toute chose les deux côtés de la question. Quand il s'agit de penser, rien ne l'arrête, ni son siècle, ni ses habitudes, ni ses relations ; il fait tomber à plomb son regard d'aigle sur les objets qu'il observe. S'il avait eu une carrière politique, si son âme s'était développée par les actions, son caractère serait plus décidé, plus ferme, plus patriote-; mais son esprit ne planerait pas si librement sur toutes les manières de voir; les passions ou les intérêts lui traceraient une route positive.

Goethe se plaît, dans ses écrits comme dans ses discours, à briser les fils qu'il a tissus lui-même, à déjouer les émotions qu'il excite, à renverser les statues qu'il a fait admirer. Lorsque dans ses fictions il inspire de l'intérêt pour un caractère, bientôt il montre les inconséquences qui doivent en détacher. 11 dispose du monde poétique, comme un conquérant du monde réel, et se croit assez fort pour introduire, comme la nature, le génie destructeur dans ses propres ouvrages. S'il n'était pas un homme estimable, on aurait peur d'un genre de supériorité

1. C'est-à-dire, celle impartialilé est comme une double exislencc...

2. M. de Loménie, dans une instructive notice sur Gœllie, a cité un curieux fragment d'une lettre du grand homme, datée de l'époque où les calamités de la guerre et de l'invasion élrangère vinrent fondre sur le duché de Saxe-Weimar, sa patrie d'adoption (1S06, l'année d'iéna). « Je traverserai les mauvais jours, sans beaucoup de peines. Les allaires publiques étaient en Irop bonnes mains pour qu'il fùl nécessaire de m'en occuper. Je n'ai eu qu'à m'enlermer dans mon ermitage pour méditer sur moi-même. Aux heures les plus agiloes, aux heurts où il faut penser à tout, je n'ai eu qu'une crainte, la plus cruelle de toulc!, celle de perdre mes papiers, et depuis j'envoie bien vite à l'impression tout ce que j'ai préparé. »

qui s'élève au-dessus de tout, dégrade et relève, attendrit et persifle, affirme et doute alternativement, et toujours avec le même succès.

De VAlkmaQnc.

S»chiller.

Schiller était un homme d'un génie rare et d'une bonne foi parfaite; ces deux qualités devraient être inséparables, au moins dans un homme de lettres. La pensée ne peut être mise à l'égal de l'action que quand elle réveille en nous l'image de la vérité; le mensonge est plus dégoûtant encore dans les écrits que dans la conduite. Les actions, même trompeuses, restent encore des actions, et Ton sait à quoi se prendre pour les juger ou pour les haïr; mais les ouvrages ne sont qu'un amas fastidieux de vaincs paroles, quand ils ne partent pas d'une conviction sincère.

Il n'y a pas une plus belle carrière que celle des lettres, quand on la suit comme Schiller. Il est vrai qu'il y a tant de sérieux et de loyauté dans tout, en Allemagne * , que c'est là seulement que l'on peut connaître d'une manière complète le caractère et les devoirs de chaque vocation. Néanmoins Schiller était admirable entre tous, par ses vertus autant que par ses talents. La conscience était sa muse : celle-là n'a pas besoin d'être invoquée, car on l'entend toujours quand on l'écoute une fois. Il aimait la poésie, l'art dramatique, l'histoire, la littérature pour elle-même. Il aurait été résolu à ne point publier ses ouvrages, qu'il y aurait donné le même soin; et jamais aucune considération tirée, ni du succès, ni de la modo, ni des préjugés, ni de tout ce qui vient des autres enfin, n'aurait pu lui faire altérer ses écrits; car ses écrits étaient lui ; ils exprimaient son

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