‹ Extraits de ses œuvresChapitre 31 sur 60 · V, notre Nolice, p. xu · texte numérisé non relu

V, notre Nolice, p. xu

âme, et il ne concevait pas la possibilité de changer une expression, si le sentiment intérieur qui l'inspirait n'était pas changé. Sans doute, Schiller ne pouvait pas être exempt d'amourpropre. S'il en faut pour aimer la gloire, il en faut môme pour être capable d'une activité quelconque; mais rien ne diffère autant dans ses conséquences que la vanité et l'amour de la gloire; Tune tâche d'escamoter le succès; l'autre veut le conquérir; Tune est inquiète d'elle-même et ruse avec l'opinion; l'autre ne compte que sur la nature et s'y fie pour tout soumettre. Enfin, au-dessus même de l'amour de la gloire, il y a encore un sentiment plus pur, l'amour de la vérité, qui fait des hommes de lettres comme les prêtres guerriers d'une noble cause; ce sont eux qui désormais doivent garder le feu sacré, car de faibles femmes ne suffiraient plus comme jadis pour le défendre'.

C'est une belle chose que l'innocence dans le génie et la candeur dans la force. Ce qui nuit à l'idée qu'on se fait de la bonté, c'est qu'on la croit de la faiblesse; mais quand elle est unie au plus haut degré de lumières et d'énergie, elle nous fait comprendre comment la Bible a pu nous dire que Dieu fit l'homme à son image.

Schiller s'était fait tort, à son entrée dans le monde, par des égarements d'imagination- ; mais avec la force de l'âge, il reprit cette pureté sublime qui naît des hautes pensées. Jamais il n'entrait en négociation avec les mauvais sentiments. Il vivait^

1. L"autcur se laisse entraîner par les mots; car il n"y a qu'un rapport métaphorique entre celte religion enthousiaste du vrai que nous appelons le feu sacré et celui que gardaient les prêtresses de Vesta.

2. Allusion aux premiers drames du poète. « Schiller, dans sa première jeunesse, avait une verve de talent, une sorte d'ivresse de pensée qui le dirigeai mal. La Conjuration de Fiesque, l'Intriçjue et l'amour, enlin les Urii/aiuls. qu'oo a joués sur le théâtre français, sont des ouvrages que les prim-ipes de l'art, comme ceu.x de la morale, peuvent réprouver; mais, depuis làge de vingt-cinq ans, les écrits de Schiller furent, tous purs et sévères. L'éducation de la vie déprave les hommes légers et perfectionne ceux qui rcdcchissent. >> {De l'AllS' mai/ne, 1" partie, ch, .\v:i.)

lit M A DAM K DE STAËL.

il parlait, il ngis?ait comme si les méchants n'existaient pas; et quand il les peignait dans ses ouvrages, c'était avec plus d'exagération et moins de profondeur que s'il les avait vraiment connus

Schiller était le meilleur ami, le meilleur père, le meilleur époux ; aucune qualité ne manquait à ce caractère doux et paisible que le talent seul enflammait; l'amour de la liberté, le respect pour les femmes, l'enthousiasme des beaux-arts, ladoralion pour la Divinité, animaient son génie

La première fois que j'ai vu Schiller, c'était dans le salon du duc et de la duchesse de Weimar, en présence d'une société aussi éclairée qu'imposante; il lisait très bien le français, mais il ne l'avait jamais parlé; je soutins avec chaleur la supériorité de notre système dramatique sur tous les autres ; il ne se refusa point à me combattre, et sans s'inquiéter des difficultés et des lenteurs qu'il éprouvait en s'exprimant en français, sans redouter non plus l'opinion des auditeurs, qui était contraire à la sienne, sa conviction intime le fit parler. Je me servis d'abord, pour le réfuter, des armes françaises, la vivacité et la plaisanterie; mais bientôt je démêlai, dans ce que disait Schiller, tant d'idées à travers l'obstacle des mots; je fus si frappée de celte simplicité de caractère, qui portait un homme de génie à s'engager ainsi dans une lutte où les paroles manquaient à ses pensées; je le trouvai si modeste et si insouciant dans ce qui ne concernait que ses propres succès, si lier et si animé dans la défense de ce qu'il croyait la vérité, que je lui vouai, dès cet instant, une amitié pleine d'admiration'.

Atteint, jeune encore, j)ar une maladie sans espoir, ses

1. M"» de Staël fut touchée aussi de l'empressement que montra Schiller à venir s'enlrelenir twec elle dans les soirées de la prande-duchesse, quoique, à ce moment, très occupé d'achever son Guillaume Tell, et rendu casanier par la faiblesse de sa santé. Au contraire, Gœthe, qui ne faisait pas aisément le sacrilicc de ses propres convenances, se trouvant alors à léna. en décembre, occupe de travaux scientifiques, cliargea Schiller de persuader à M"" de Staël de venir l'y chercher. Le grand-duc intervint d'autorité, et le poète dut venir aider le prince

enfants, sa femme, qui méritait par mille qualités touchantes rattachement qu'il avait pour elle, ont adouci ces derniers moments. Madame de Wollzogen, une amie digne de le comprendre, lui demanda, quelques heures avant sa mort, comment il se trouvait : Toujours plus tranquille^ lui répondit-iP.

De l'AUcmarjne.

o L<a Cloche » de ISchiller.

La pièce de vers intitulée la Cloche consiste en deux parties parfaitement distinctes : les strophes en refrain expriment le travail qui se fait dans la forge, et entre chacune de ces strophes il y a des vers ravissants sur les circonstances solennelles, ou sur les événements extraordinaires annoncés par les cloches, tels que la naissance, le mariage, la mort, Tincendie, la révolte, etc. On pourrait traduire en français les pensées fortes, les images belles et touchantes qu'inspirent à Schiller les grandes époques de la destinée humaine; mais il est impossible d'imiter noblement les strophes en petits vers, composées de mots dont le son bizarre et précipité semble faire entendre les coups redoublés et les pas rapides des ouvriers qui dirigent la lave brûlante de l'airain. Peut-on avoir l'idée d'un poème de ce genre par une traduction en prose? c'est lire la musique au lieu de l'entendre; encore est-il plus aisé de se figurer, par l'imagination, l'effet

à recevoir à Weiinar lilliislre voyageuse, au lieu d'ùlre iui-mèine son liùie. Tout, d'ailleurs, se passa fort bien dans les entrevues de rauleur de Werther {qui parlait fort aisément le français) et de celui de Corinne, une fois la glace rompue entre la haute impassibilité de l'un et l'expansive et ardente nature de l'autre. Toutefois, M"°* de Staël parait avoir ressenti plus d'admiration que de sympathie. On a pu remarquer dans le magnifique portrait de Gœthe, qu'on vient délire, plus d'une réserve à demi-mot, glis;-ée sous la louange.

1. « Lniner 7*«/i/^<»r (toujours plus calme). En effet, la paix qui se fait par degrés dans l'intelligence et dans le cœur après les agitations de la jeunesse, la sérénité qui résulte d'une vie pure, la contemplation toujours plus paisible et plus profonde des vérités éternelles, n'est-ce pas là le résumé de la vie de Schiller? » (Heinrich, Hint. de la littérature allemande.)

14G MADAME DR STAi:L.

des instruments que l'on connaît, que les accords et les contrastes d'un rythme et d'une langue qu'on ignore. Tantôt la brièveté régulière du mètre fait sentir l'activité des forgerons, l'énergie bornée, mais continue, qui s'exerce dans les occupations matérielles; et tantôt, à côté de ce bruit dur et fort, l'on entend les chants aériens de l'enthousiasme et de la mélancolie. L'originalité de ce poème est perdue quand on le sépare de l'impression (]ue produisent une mesure de vers habilement choisie et des rimes (jui se répondent comme des échos intelligents que la pensée modifie ; et cependant ces effets pittoresques des sons seraient très hasardés en français *. Le trivial nous menace sans cesse : nous n'avons pas, comme presque tous les autres peuples, deux langues, celle de la prose et celle des vers; et il en est des mots comme des personnes, là où les rangs sont

confondus, la familiarité est dangereuse.

De V Allemagne.

Alfieri.

C'est avec un respect profond pour le caractère d'Alfieri, que je me permettrai quelques réflexions sur ses pièces. Leur but est si noble, les sentiments que l'auteur exprime sont si bien d'accord avec sa conduite personnelle, que ses tragédies doivent toujours être louées comme des actions, quand même elles seraient critiquées à quelques égards, comme des ouvrages littéraires. Mais il me semble que quelques-unes de ses tragédies ont autant de monotonie dans la force, que Métastase en a dans la douceur-.

1. I-^u di>|)il lie ces clifliciillés ou impossibilités de traduction signalées par M"» de Staël, nous avons vu tenter en vers français plus d'une version ou imilalion du poème de la Cloche. Lin de ces essais, dû à M. Julien Duchesne, professeur à la KaiMillé des lettres de Rennes, a été remarqué pour son expressive Gdélilé au texte de Schiller.

2. lia été (lit tout à l'heure quelque chose de Métastase, le célèbre auteur de tragédies lyriques et d'opéras, que l'Italie regardait, regarde encore comme une des gloires de son théâtre.

LITTÉRATURli:. 147

Il y a dans les pièces d'Alfiori une telle profusion d'énergie et de magnanimité, ou bien une telle exagération de violence et de crime, qu'il est impossible de reconnaître le véritable caractère des hommes. Ils ne sont jamais ni si méchants ni si généreux qu'il les peint. La plupart des scènes sont composées pour mettre en contraste le vice et la vertu; mais ces oppositions ne sont pas présentées avec les gradations de la vérité. Si les tyrans supportaient dans la vie ce que les opprimés leur disent en face dans les tragédies dVVlfieri, on serait presque tenté de les plaindre. La pièce d'Octavie est une de celles où ce défaut de vraisemblance est le plus frappant. Sénèquc y moralise sans cesse Néron ^ , comme s'il était le plus patient des hommes, et lui, Sénèque, le plus courageux de tous. Le maître du monde, dans la tragédie, consent à se laisser insulter, et à se mettre en colère à chaque scène, pour le plaisir des spectateurs, comme s'il ne dépendait pas de lui de tout finir avec un mot. Certainement ces dialogues continuels donnent lieu à de très belles réponses de Sénèque, et l'on voudrait trouver dans une harangue ou un ouvrage les nobles pensées qu'il exprime; mais est-ce ainsi qu'on peut donner l'idée de la tyrannie? Ce n'est pas la peindre sous ses redoutables couleurs, c'est en faire seulement un but pour l'escrime de la parole. Mais si Shakspeare avait représenté Néron entouré d'hommes tremblants, qui osent à peine répondre à la question la plus indifférente, lui-même cachant son trouble-, s'efforrant de paraître calme, et Sénèque, près de lui, travaillant à l'apologie du meurtre d'Agrippine, la terreur n'eût-elle pas été mille fois plus grande? et pour une réflexion énoncée par l'auteur, mille ne seraient-elles pas nées dans 1 ame des spectateurs, par le silence même de la rhétorique et la vérité des tableaux ?

1. Moraliser quelqu'un, n'est guère employé qu'en langage familier.

2. Un mouvement populaire en faveur d'Octavie est venu effrayer et irriter Néron. (Tacite, Annales, xvr, 61.)

Allieri, par un hasard singulier, était comme un homme transplanté de l'antiquité dans les temps modernes; il était né pour agir, et il n"a pu qu'écrire : son style et ses tragédies se ressentent de celte contrainte. Il a voulu marcher par la littérature à un but politique* : ce but était le plus noble de tous sans doute; mais rien ne dénature les ouvrages d'imagination comme d'en avoir un. Allieri, impatienté de vivre au milieu d'une nation où Ton rencontrait des savants très érudits et quelques hommes très éclairés, mais dont les littérateurs et les lecteurs ne s'intéressaient pour la plupart à rien de sérieux, et hc plaisaient uniquement dans les contes, dans les nouvelles, dans les madrigaux; Alfieri, dis-je, a voulu donner à ses tragédies le caractère le plus austère. 11 en a retranché les confidents-, les coups do théâtre, tout, hors l'intérêt du dialogue. 11 semblait qu'il voulût ainsi faire faire pénitence aux Italiens de leur vivacité et de leur imagination naturelle; il a pourtant été fort admiré, parce qu'il est vraiment grand par son caractère et par son âme, et parce que les habitants de Rome surtout applaudissent aux louanges données aux actions et aux sentiments des anciens Romains, comme si cela les regardait encore ^.

1. Artlonl ami de la liberté, impalioiit de la Fcrvilude qui pesait sur Tllalie. républicain exalté, Alûeri a fait du théâtre un inslr.iment de prédication politique, surtout dans ses tragédies à sujet romain ou moderne.

2. Alfiori a supprimé partout les confidents comme d'insignifiants comparses. Toutefois, dans la traijéJic, la tragédie classique, celle dont ce poète empruntait le cadre et les règles à notre tliéàtre, les confidents, par tout ce qu'ils invitent on provoquent les personnages principaux à nous dire d'eux-mêmes, aident à l'étude approfondie, au développement analytique de sentiments et de passions qui caractérise cette forme d'art, .-^ussi Alûeri a-l-il dû remplacer ces figures elTacées, mais utiles, par de nombreux monologues. C'était remplacer une convention par une autre plus grande; » car, a dit spirituellement Villcmain, dans la vie, les confidents sont enaorc plus fréquents que les monologues. » [Littérature française du Jix-hititiènie siècle, 3b* leçon, sur Alfieri.)

3. Un de ces traits de compassion dédaigneuse .auxquels l'Italie était en butte, au temp-s de nos pères, pour avoir trop longtemps sommeillé sous le joug étraa* ger. Cf. la célèbre apostrophe de Lamartine :

Italie. Italie

Tene. où les fils n'ont plus le saiip «le leurs aïeux, Où les uiots énervés ne sont «pi'ini i>niit sonore. . .

{Dernier ^hant liu i'cUrtnauc de Chiide-BaroiiLy

Ils sont amateurs de réncrgic et de rindépendance, comme des beaux tableaux qu'ils possèdent dans leurs galeries. Mais il n'en est pas moins vrai quWlfieri n'a pas créé ce qu'on pourrait appeler un tbéàtre italien, c'est-à-dire des tragédies dans lesquelles on trouvât un mérite particulier à ritalie. Et même il n'a pas caractérisé les mœurs des pays et des siècles qu'il a peints. Sa conjuration des Pazzi, Virginie, Philippe second, sont admirables par l'élévation et la force des idées; mais on y voit toujours l'empreinte d'Alfieri, et non celle des nations et des

temps qu'il met en scène.

Corinne,

Ce que les mères doÎTent à Ronsseau.

C'est réluquence de Rousseau qui ranima le sentiment maternel dans une certaine classe de la société ; il fit connaître aux mères ce devoir et ce bonheur; il leur inspira le désir de ne céder à personne les premières caresses de leurs enfants' ; il interdit autour d'eux les servîtes respects des valets, qui leur font sentir leur rang en leur montrant le contraste de leur faiblesse et de leur puissance; mais il permit les tendres soins d'une mère : ils ne gâteront point l'enfant qui les reçoit; être servi, rend tyran; mais être aimé, rend sensible.

Qui, des mères ou des enfants, doit le plus de reconnaissance à Rousseau? Ce sont les mères sans doute : ne leur a-t-il pas appris (comme l'écrivait une femme dont l'àme et l'esprit font le charme de ceux qu'elle admet à la connaître) « ù » retrouver dans leur enfant une seconde jeunesse, dont l'es-

1. V. VEmile, liv. I" : <( Depuis que les mères, méprisant leur premier devoir, n'ont plus A'oulu nourrir leurs enfants... » jusqu'à : « De ce seul abus réformé résulterait bientôt une réforme générale; bientôt, la nature aurait repris tous ses droits, etc. »

» pérance recommence pour elles, quand la première s'éva- » nouit? »

Tout n"est pas encore perdu pour la mère malheureuse dont les fautes ou la destinée ont empoisonné la vie î ces jours de douleur lui ont peut-être valu Texpérience, qui préservera des mêmes peines le jeune objet de ses soins et de sa tendresse.

Dans tous les portraits de Rousseau, on Ta peint couronné par des enfants* . En effet, il a su rendre cet âge à son bonheur naturel; et peut-être n'est-il que celui-là d'assuré dans la vie. Bientôt la jeunesse arrive; ce temps faussement vanté, ce temps des passions et des larmes : il faut assurer des jours de bonheur à l'enfance, dans cet âge où l'imagination ne craint rien de l'avenir, où le moment présent compose toute la vie, où le cœur aime sans inquiétude, où le plaisir se fait sentir tandis que la peine est encore inconnue. Le bonheur de Tenfant dépend de sa mère : hélas! un jour peut-être elle le pressera vainement contre son sein; ses caresses no feront plus renaître le calme dans son âme*.

Lettres sur les ccrits de J.~J, Rousseau,

De la Justice que Rousseau rend aux femmes.

... Quoique Rousseau ait tâché d'empêcher les femmes de se mêler des affaires publiques, de jouer un rôle éclatant, qu'il a su leur plaire en parlant d'elles! S'il a voulu les priver de quelques droits étrangers à leur sort, comme il leur a rendu tous ceux qui leur appartiennent à jamais! S'il a voulu diminuer leur influence sur les délibérations des hommes, comme

1. Couronné par des enfants! Ceiie image, par laquelle s'exprimait la reconnaissance des familles, avait le tort de rappeler le crime de l'auteur envers la sienne.

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