Dans l'ùme de son enfant
il a consacré l'empire qu'elles ont sur leur bonheur! S'il les a fait descendre d'un trône usurpé, comme il les a replacées sur celui que la nature leur a destiné! S'il s'indigne contre elles, lorsqu'elles veulent ressembler aux hommes, combien il les adore quand elles se présentent à lui avec les charmes, les faiblesses, les vertus et les torts de leur sexe! Enfin il croit à l'amour; sa grâce est obtenue! Qu'importe aux femmes que sa raison leur dispute l'empire, quand son cœur leur est soumis; qu'importe même à celles que la nature a douées d'une âme tendre, qu'on leur ravisse le faux honneur de gouverner celui qu'elles aiment? Non, il leur est plus doux de sentir sa supériorité, de l'admirer, de le croire mille fois au-dessus d'elles, de dépendre de lui, parce qu'elles l'adorent; de se soumettre volontairement, d'abaisser tout à ses pieds, d'en donner ellesmêmes l'exemple, et de ne demander d'autre retour que celui du cœur, dont en aimant elles se sont rendues dignes.
Cependant le seul tort qu'au nom des femmes je reprocherais à Rousseau, c'est d'avoir avancé, dans une note de sa Lettre sur les Spectacles, qu'elles ne sont jamais capables de peindre la passion avec chaleur et vérité. Qu'il leur refuse, s'il veut, ces vains talents littéraires, qui, loin de les faire aimer des hommes, les mettent en lutte avec eux; qu'il leur refuse cette puissante force de tête, cette profonde faculté d'attention dont les grands génies sont doués : leurs faibles organes s'y opposent, et leur cœur, trop souvent occupé, s'empare sans cesse de leur pensée, et ne la laisse pas se fixer sur des méditations étrangères à leur idée dominante ; mais qu'il ne les accuse pas de ne pouvoir écrire que froidement, de ne savoir pas même peindre l'amour. C'est par l'àme, l'ùme seule, qu'elles sont distinguées; c'est elle qui donne du mouvement à leur esprit; c'est elle qui leur fait trouver quelque charme dans une destinée dont les sentiments sont les seuls événements, et les affections les seuls intérêts; c'est elle qui les identifie au sort de ce qu'elles aiment, et leur composî un bon-
heur dont l'unique source est la félicité des objets de leur tendresse; c'est elle enfin qui leur tient lieu d'instruction et d'expérience, et les rend dignes de sentir ce qu'elles sont incapables de juger.
Sapho, seule entre toutes les femmes, dit Rousseau, a su faire parler l'amour. Abî quand elles rougiraient d'employer ce langage brûlant, signe d'un délire insensé plutôt que d'une passion profonde, elles sauraient du moins exprimer ce qu'elles éprouvent*; et cet abandon sublime, cette mélancolique douleur, ces sentiments tout-puissants, qui les font vivre et mourir, porteraient peut-être plus avant l'émotion dans le cœur des lecteurs, que tous les transports nés de l'imagination exaltée des poètes.
Lettres sur les écHts de J.-J. Rousseau.
i>ar une lettre de la « IV'oaTelle Héloïse. »
Il est une lettre moins vantée que les autres, mais que je n'ai pu lire jamais sans un attendrissement inexprimable : c'est celle que Julie écrit à Saint-Preux au moment de mourir; peutêtre n'est-elle pas aussi touchante que je le pense ; souvent un mot qui répond juste à notre cœur, une situation qui nous retrace ou des souvenirs ou des chimères, nous fait illusion, et nous croyons que l'auteur est la cause de cet effet de son ouvrage: mais Julie apprenant à Saint-Preux qu'elle n'a pu cesser de l'aimer, Julie, que je croyais guérie, me montrant un cœur blessé plus profondément que jamais; ce sentiment de bonheur que la cessation d'un long combat lui donne; cet abandon que la mort autorise et que la mort va terminer; ces mots
1. Sans s'expliquer davantage, M"» de Staël fait tros bien entendre que ce qui nous reste des clianls d'amour de Sapho n"est pa? de nature à justiûer l'unique exception que Uousscau s'est avisé de faire en sa faveur.
si sombres et si mélancoliques, Adieu, pour jamais, adieu, se mêlant aux expressions d'un sentiment créé pour le bonheur de la vie; cette certitude de mourir, qui donne à toutes ses paroles un caractère si solennel et si vrai; cette idée dominante, cet objet qui l'occupe seul au moment où la plupart des hommes concentrent sur eux-mêmes ce qui leur reste de pensée; ce calme qu'à l'instant de la mort le malheur donne encore plus sûrement que le courage; chaque mot de cette lettre enfin a rempli mon âme de la plus vive émotion. Ah! qu'on voit avec peine la lin d'une lecture qui nous intéressait comme un événement de notre vie, et qui, sans troubler notre cœur, mettait en mouvement tous nos sentiments et toutes nos pensées !
Lettres sur les écrits de J.-J. Rousseau.
lie prince de liig^ne.
On regrettera toujours de n'avoir pas joui de l'entretien des hommes célèbres par leur esprit de conversation ; car ce qu'on cite d'eux n'en donne qu'une imparfaite idée. Les phrases, les bons mots, tout ce qui peut se retenir et se répéter, ne saurait peindre cette grâce de tous les moments, cette justesse dans l'expression, cette élégance dans les manières, qui font le charme de la société.
Le maréchal prince de Ligne a été reconnu, par tous les Français, pour l'un des plus aimables hommes de France, et rarement ils accordaient ce suffrage à ceux qui n'étaient pas nés parmi eux. Peut-être même le prince de Ligne est-il le seul étranger qui, dans le genre français, soit devenu modèle, au lieu d'être imitateur. II a fait imprimer beaucoup de morceaux utiles et profonds sur l'histoire et l'art militaire; il a publié les vers et la prose que les circonstances de sa vie lui ont inspirés; il y a toujours de l'esprit et de l'originalité dans tout ce qui
vient de lui; mais son style est souvent du style parle, si l'on peut s'exprimer ainsi. Il faut se représenter l'expression de sa belle physionomie, la gaîté caractéristique de ses contes, la simplicité avec laquelle il s'abandonne à la plaisanterie, pour aimer jusqu'aux négligences de sa manière d'écrire. Mais ceux qui ne sont pas sous le charme de sa présence analysent comme un auteur celui qu'il faut écouter en le lisant^ ; car les défauts mêmes de son style ont une grâce dans sa conversation. Ce qui n'est pas toujours bien clair grammaticalement le devient par l'à-propros de la conversation, la finesse du regard, l'inflexion de la voix, tout ce qui donne enfin à l'art de parler mille fois plus de ressources et de charmes qu'à celui d'écrire-.
Il est donc difficile de faire connaître par la lettre morte cet homme dont les plus grands génies et les plus illustres souverains ont recherché l'entretien, comme leur plus noble délassement.
Le portrait du prince Potemkin', qu'on trouve daus les lettres adressées à M. de Ségur, est véritablement un chef-d'œuvre; il n'est point travaillé comme ces portraits qui servent plutôt à faire connaître le peintre que le modèle. Vous voyez devant vous celui que le prince de Ligne vous décrit : il donne de la vie à tout, parce qu'il ne met de l'art à rien. Ceux qui le connaissent savent qu'il est impossible d'être plus étranger à toute espèce de calcul; ses actions sont toujours l'effet d'un mouvement spontané; il comprend les choses et les hommes par une inspiration soudaine.
Adoré par une famille charmante, chéri par ses conci-
1. // faut l'écouter en le lisant. Bienveillante recommandation sous forme spirituelle, conseil d'équité et d'indul^^cnce tout ensemble, dont M" de Staël eîlcnième nous semble devoir bénéùcier. Elle aussi, à qui trop souvent il arrive ea écrivant de causer encore, il faut, en la lisoiit, l'écouter.
2. Mille fois plus de ressources et de charmes qu'à celui d'écrire. Le faible de M"" de Staël pour la convei-s.ilion se trahit par ces paroles. Elle devait, plus que personne, goûter ce curieu.\ mot de La Bruyère : « 11 me semble qu'oa dit les «hoscs encore plus finement qu'on ne peut les écrire. »