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Bruxelles

lo6 MADAME DE STAËL.

de juste dans les relations de famille, pins la raison est édairée, plus elle porte à se sounnettre aux lois de la morale. On aperçoit clairement, en réfléchissant sur ces lois, qu'elles gouvernent le monde tôt ou tard avec non moins d'infaillibilité que les forces physiques.

Les sentiments, il est vrai, peuvent entraîner malgré les lumières, mais ce n'est pas à cause d'elles. Il arrive souvent que les femmes d'un esprit supérieur sont en même temps des personnes d'un caractère très passionné; toutefois la culture des lettres diminue les dangers de ce caractère, au lieu de les augmenter; les jouissances de l'esprit sont faites pour calmer les orages du cœur.

La société, telle qu'elle est organisée de nos jours, nous menace bien plus des défauts négatifs, la froideur et l'égoïsme, que de l'exaltation en quelque genre que ce puisse être. Les hommes et les femmes du peuple peuvent avoir de très belles et de très grandes qualités, sans que leur esprit ait été cultivé; mais dans la classe élégante et oisive, les habitudes qu'on prend dessèchent le cœur, si l'on n'y supplée point par des études vivifiantes : l'usage du monde, quand il n'est pas réuni à une instruction littéraire étendue, n'enseigne qu'à répéter facilement des choses communes, à mettre ses opinions en formules et son caractère en révérences. Si vous n'avez pas dans une éducation distinguée une compensation à tous ces sacrifices; si vous ne trouvez pas le naturel dans l'élévation de l'àme, et la candeur dans la connaissance de la vérité; si vous ne respirez pas enfin l'air dans une région plus vaste, vous risquez de n'être qu'une poupée bien apprise, qui chante toujours sur le même ton, lors môme qu'elle change de paroles; et quand il serait vrai, ce qui ne l'est pas, qu'une femme ainsi disciplinée se soumet plus facilement à l'autorité conjugale, que devient la communication des âmes, si les esprits n'ont pas une sorte d'analogie? et que devrait-on penser d'un époux assez orgueilleusement modeste pour aimer mieux rencontrer dans sa femme

une obéissance aveugle qu'une sympathie éclairée? Les plus touchants exemples d'amour conjugal ont été donnés par des femmes dignes de comprendre leurs maris et de partager leur sort, et le mariage n'est dans toute sa beauté que lorsqu'il peut être fondé sur une admiration réciproque.

Néanmoins beaucoup d'hommes préfèrent les femmes uniquement consacrées aux soins de leur ménage; et pour plus de sûreté h cet égard, ils ne seraient pas fâchés qu'elles fussent incapables de comprendre autre chose : cela dépend des goûts ; d'ailleurs, comme le nombre des personnes distinguées est très petit, ceux qui u'cn veulent pas auront toujours assez d'autres choix à faire.

Nous n'excluons point, dira-t-on, la culture d'esprit dans les femmes; mais nous voulons que cet esprit ne leur inspire pas le désir d'être auteurs, de se distraire ainsi de leurs devoirs naturels, et d'entrer en rivalité avec les hommes, tandis qu'elles sont faites seulement pour les encourager et les consoler.

Je me sentirais, je l'avoue, une considération plus respectueuse encore pour une femme d'un génie élevé qui n'aurait jioint ambitionné les succès de l'amour-propre, que pour celle qui les rechercherait avec ardeur; mais il ne faut dédaigner que ce qu'on pourrait obtenir. Un homme à Paris se baissait toujours en passant sous la porte Saint-Denis, bien qu'elle fût haute de cent pieds; il en est de même des femmes qui se vantent de craindre la célébrité, sans avoir jamais eu les talents nécessaires pour l'acquérir.

Ces talents ont sans doute leurs inconvénients, comme toutes^ les plus belles choses du monde ^ ; mais ces inconvénients même

1. M"" de Staël écrivait ceci en ISli, dans la pleine maturité du talent et dans tout l'éclat d'une gloire incontestée. A une époque plus rapprochée de ses débuts^ discutée et souvent maltraitée par la critique, elle se résignait moins liùremcnt aux inconvénients de la célébrité, ou même se plaignait ouvertement des disgrâces cl des amertumes qui, pour les femmes surtout, y sont attachées. V. dans

me semblent préférables aux langueurs d'un esprit borné, qui tantôt dénigre ce qu'il ne peut atteindre, ou bien affecte ce qu'il ne saurait sentir. Enfin, en ne considérant que nos rapports avec nous-mêmes, une grande intensité de vie est toujours une augmentation de bonheur : la douleur, il est vrai, entre plus avant dans les ùmes d'une certaine énergie; mais, à tout prendre, il n'est personne qui ne doive remercier Dieu de lui avoir donné une faculté de plus.

Préface des Lettres sur les écrits de J.-J. Rousseau (1814).

Destinées nouvelles ouyertes aux hommes de lettres dans les Ktats libres.

L'existence subalterne qu'on accordait aux gens de lettres dans la monarchie française ne leur donnait aucune autorité dans les questions importantes qui tiennent à la ilestinée des

le ch. IV Di} fa Littérature (11° partie) ce qu'elle dit du sort que se préparent, dans le monde, celles qui, par des dons éminents d'esprit, fr;inchement révéléSt se mettent hors de pair. C'est toute une suite de chagrines réflexions et d'aveux indirects, qui se termine ]iar ces paroles émues : « Un homme peut, même dans ses ouvrages, répondre à l'envie ou a la haine, réfuter les calomnies dont il est devenu l'objet: mais pour les femmes, se défendre est un désavantage de plus; se justiGer, un bruit nouveau. Les femmes sentent qu'il y a dans leur nature quelque chose de pur et de délicat, bientôt flétri par les regards mêmes du public : l'esprit, les talents, une àme passionnée peuvent les faire sortir du nuage qui devrait toujours les environner; mais, sans cesse, elles le regrettent comme leur véritable asile.

» L'esprit de la malveillance fait trembler les femmes, quelque distinguées qu'elles soient. Courageuses dans le malheur, elles sont timides contre l'inimitié: la pensée les exalte, mais leur caractère reste faible et sensible. La plupart des femmes auxquelles des facultés supérieures ont inspiré le désir de la renommée, ressemblent à llcrminie revêtue des armes du combat : les guerriers voient le casque, la lance, le panache étincelant; ils croient rencontrer la force, ils attaquent avec violence, el. dès les premiers coups, ils atteignent au cœur...» V. lesconûdences plus explicites, les regrets d'obscurité et de bonheur paisible par lesquels s'achève l'ouvrage.

hommes. Comment pouvaient-ils ac(|uérii' quelque dignité' dans un tel ordre social, si ce n'est en s'en montrant les adversaires? Et quel misérable mélange n'ont-ils pas fait des flatteries et des vérités, ces philosophes incrédules et soumis, hardis et protégés!

Rousseau s'est affranchi dans ce siècle de la plupart des préjugés et des égards monarchiques. Montesquieu, quoique avec plus de ménagement, sut montrer, quand il le fallait, la hardiesse de la raison. Mais Voltaire, qui voulait souvent réunir les faveurs de la cour avec l'indépendance philosophique, fait sentir le contraste et la difficulté d'un tel dessein de la manière la plus frappante.

Encourager les hommes de lettres^, c'est les placer audessous du pouvoir quelconque qui les récompense; c'est considérer le génie littéraire à part du monde social et des intérêts politiques; c'est le traiter comme le talent de la musique et de la peinture, d'un art enfin qui ne serait pas la pensée même, c'est-à-dire le tout de l'homme.

L'encouragement de la haute littérature, et c'est d'elle uniquement que je parle dans ce chapitre, son encouragement, c'est la gloire, la gloire de Cicéron, de César même et de Brutus. L'un sauva sa patrie par son éloquence oratoire et ses talents consulaires; l'autre, dans ses Commentaires, écrivit ce (^u'il avait fait; l'autre enfin, par le charme de son style, l'élévation philosophique dont ses lettres portent le caractère, se fit aimer comme un homme rempli de l'humanité la plus douce*, malgré Ténergique horreur de l'assassinat qu'il commit.

1. U s'agit ici, pour les hommes de lellres, d'une sorte de diçpiité nouvelle, aulrc que oelle qu'un Corneille, un Racine, un Boileau, un La Bruyère, etc., avaient duc à leur génie et à leur caractère dans un inonde charmé par leurs talents.

2. M"^ de Staël veut dire : Se borner à encourager les hommes de lettres, s'en Icnir avec eu.^ aux récompenses par lesquelles le pouvoir, sous l'ancien régime, croyait payer sa deUe au talent ou au génie, c'est les placer...

3. Cii!éron dit à Brutus dans YOralor : « Qui jamais fut plus vespocté que voua

Ce n'est que dans les Élals libres qu'on peut réunir le génie de l'action à celui de la pensée. Dans l'ancien régime, on voulait que les talents littéraires supposassent presque toujours l'absence des talents politiques. L'esprit d'affaires ne peut se faire connaître par des signes certains, avant qu'on ait occupé de grandes places; les hommes médiocres sont intéressés à persuader qu'ils possèdent seuls ce genre d'esprit; et pour se l'attribuer, ils se fondent uniquement sur les qualités qui leur manquent; la chaleur qu'ils n'ont pas, les idées qu'ils ne comprennent pas, les succès qu'ils dédaignent; voilà les garants de leur capacité politique.

On veut, dans les monarchies absolues, qu'une sorte de mystère soit répandue sur les qualités qui rendent propres au gouvernement, alin que l'importante et froide médiocrité puisse écarter un es{)rit supérieur, et le déclarer incapable de combinaisons beaucoup plus simples que celles dont il s'est toujours occupé.

Dans la langue adoptée par la coalition de certains hommes, connaître le cœur humain, c'est ne se laisser jamais guider dans son aversion ni dans ses choix par l'indignation du vice, ni par l'enthousiasme de la vertu; posséder la science des affaires, c'est ne jamais faire entrer dans ses décisions aucun motif généreux ou philosophique. La république, discutant en commun un grand nombre de ses intérêts, soumettant tous les choix par l'élection à la volonté générale, la république doit nous affranchir de cette foi aveugle qu'on exigeait jadis pour les secrets de l'art du gouvernement.

Sans doute il faut de grands talents pour bien administrer; mais c'est pour écarter le talent qu'on s'attachait à persuader que les pensées qui servent à former le philosophe profond, le grand écrivain, l'orateur éloquent, n'ont aucun rapport avec les

et plus chéri? » Quia uiiquam te aut sanclior est haintiis, aut dulcior? V. le commentaire de celte parole dans le livre Cicéron et ses amis, de M. G. Boissier

principes qui doivent diriger les chefs des nations. Le chancelier Bacon ^, le chevalier Temple, L'Hôpital, etc., étaient des philosophes, des littérateurs, et se sont montrés les premiers des hommes d'État. Frédéric II, Marc Aurèle, la plupart des rois on des héros qui ont répandu leur éclat sur les nations, étaient en même temps des esprits très éclairés en philosophie. Ce sont leurs lumières et leurs talents dans la carrière civile qui les ont rendus chers à la postérité, et leur ont fait obtenir, pendant leur vie, l'obéissance de l'admiration, cette obéissance qui donne au pouvoir absolu le plus bel attribut des gouvernements libres, l'assentiment volontaire de l'opinion publique.

Certainement il est peu de carrières plus resserrées, plus étroites, que celle de la littérature, si on la considère, comme on le fait quelquefois, à part de toute philosophie, n'ayant pour but que d'amuser les loisirs de la vie et de remplir le vide de l'esprit. Une telle occupation rend incapable du moindre emploi qui exige des connaissances positives, ou qui force à i-endre les idées applicables. Une vanité démesurée est le partage de ces littérateurs médiocres et bornés : leur raison est faussée par le prix qu'ils attachent à des mots sans idées, à des idées sans résultats; ce sont, de tous les hommes, les plus occupés d'eux-mém-cs, et les plus ignorants de ce qui intéresse les autres. Les lettres doivent souvent prendre un tel caractère, lorsque les hommes qui les cultivent sont éloignés de toutes les affaires sérieuses.

Ce qui dégradait les lettres, c'était leur inutilité; ce qui rendait les maximes du gouvernement si peu libérales, c'était la séparation absolue de la politique et de la philosophie; séparation telle, qu'on était jugé incapable de diriger les hommes, dès qu'on avait consacré ses talents à les instruire et à les 4jclairer. Il reste encore des traces de cette absurde opinion ;

1. La gloire du pJiilosophe mise à part, le chancelier Bacon, avec les incoliérences, les faiblesses et réquivoque dénouement de sa carrière politique, peut-il ■être placé au rang des pixmiers hommes d'État?

mais elles doivent s'effacer chaque jour*. La philosophie ne rend impropre qu'à gouverner arbitrairement, despotiquement, et dune manière méprisante pour l'espèce humaine. 11 ne faut pas prétendre, en apportant le vieil esprit des cours dans la république nouvelle, qu'il y ait en administration quelque chose de plus nécessaire que la pensée, de plus sûr que la raison, de plus énerg-ique que la vertu-.

L'on est un grand écrivain dans un gouvernement libre, non comme sous l'empire des monarques, pour mener une existence sans but, mais parce qu'il importe de donner à la vérité son expression persuasive, lorsqu'une résolution importante peut dépendre d'une vérité reconnue. On se livre à l'étude de de la philosophie, non pour se consoler des préjugés de la naissance, qui, dans l'ancien régime, déshéritaient la vie de tout avenir, mais j)0ur se rendre propre aux magistratures d'un pays qui n'accorde sa puissance qu'à la raison.

De la Littérature (1800).

De la pcusée, protectrice de la liberté.

Parmi les divers développements de l'esprit humain, c'est la littérature philosophique, c'est l'éloquence et le raisonnement

1. Cf., dans nos Extraits de Chateaubriand, les pages intitulées, D'une incapacité pi'étendue dex hommes de lettres.

2. Avec beaucoup dintellijjence, de raison, un grand éi'lat de talent et un grand fonds de droiture, ou peut encore n'être pas du tout un homme politique. M"* de Staël fait bien do protester hautement contre l'antique et injuste préjugé qui excluait systématiquement l'homme do lettres des grands emplois publics. Mais il n'y aurait pas une erreur moindre à croire que le talent, ou même le génie, dans les lettres, est une garantie d'habileté et de succès dans les charges d'Étal. L'aptitude à celles-ci se compose de caractère au moins autant que d'intolligonce et de dons d'esprit. Il entre dans cette particulière vocation un mélange de volonté, de sang-froid, d'autorité et de tact, beaucoup plus rare qu'on ne croit, et qui peut fort bien manquer à l'écrivain illustre, au philosophe généreux, ail grand poète. Par excès de confiance eu des talents admirés, on a IKirfois, dans ce siècle, appela au gouvernail, non sans inconvénient pour la chose publique, do tristes pilules.

LITTÉRATL'MU:. KKJ

que je considère comme la véritable garantie de la liberté. Les sciences et les arts sont une partie très importante des travaux intellectuels; mais leurs découvertes, mais leurs succès n'exercent point une influence immédiate sur cette opinion publique qui décide de la destinée des nations. Les géomètres, les physiciens, les peintres et les poètes recevraient des encouragements sous le règne de rois tout-puissants, tandis que la philosophie politique et religieuse paraîtrait à de tels maîtres la plus redoutable des insurrections.

Ceux qui se livrent à Tétude des sciences positives, ne rencontrant point dans leur route les passions des hommes, s'accoutument à ne compter que ce qui est susceptible d'une démonstration mathématique. Les savants classent presque loujours parmi les illusions ce qui ne peut être soumis à la logique du calcul. Ils évaluent d'abord la force du gouvernement quel qu'il soit ; et comme ils ne forment d'autre désir que de se livrer en paix à l'activité de leurs travaux, ils sont portés à l'obéissance envers l'autorité qui domine.

La méditation profonde qu'exigent les combinaisons des sciences exactes, détourne les savants de s'intéresser aux événements de la vie; et rien ne convient mieux aux monarques absolus, que des hommes si profondément occupés des lois physiques du monde, qu'ils on abandonnent l'ordre moral à qui voudra s'en saisir'. Sans doute les découvertes des sciences doivent à la longue donner une nouvelle force à cette haute philosophie qui juge les peuples et les rois ; mais cet avenir éloigné n'effraie point les tyrans : l'on en a vu plusieurs protéger les sciences et les arts ; tous ont redouté les ennemis naturels de la protection même, les penseurs et les philosophes.

La poésie est de tous les arts celui qui appartient de plus

1. Oii peut aci'-order ceci, mais en tenant compte des excepUons illustres. Condorcet était secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences ; Bailly, astronome et historien de l'astronomie; Arago, astronome.

près à la raison. Cependant la poésie n'admet ni l'analyse, ni l'examen qui sert à découvrir et à propager les idées philosophiques. Celui qui voudrait énoncer une vérité nouvelle et hardie, écrirait de préférence dans la langue qui rend exactement et précisément la pensée ; il chercherait plutôt à convaincre par le raisonnement qu'à entraîner par Timagination. La poésie a été plus souvent consacrée à louer (ju'à censurer le pouvoir despotique. Les beaux-arts, en général, peuvent quelquefois contribuer, par leurs jouissances mêmes, à former des sujets tels que les tyrans les désirent. Les arts peuvent distraire l'esprit, par les plaisirs de chaque jour, de toute pensée dominante; ils ramènent les hommes vers les sensations; et ils inspirent à l'àme une philosophie voluptueuse, une insouciance raisonnée, un amour du présent, un oubli de l'avenir, très favorable à la tyrannie.

Par un singulier contraste, les arts qui font goûter la vie, rendent assez indifférent à la mort. Les passions seules attachent fortement ù l'existence, par l'ardente volonté d'atteindre leur but; mais une vie consacrée aux plaisirs amuse sans captiver; elle prépare à l'ivresse, au sommeil, à la mort^ Dans les temps devenus fameux par des proscriptions sanguinaires, les Romains et les Français se livraient aux amusements publics avec le plus vif empressement; tandis que dans les républiques heureuses, les affections domestiques, les occupations sérieuses, l'amour de la gloire détournent souvent l'esprit des jouissances mêmes des beaux-arts. La seule puissance littéraire qui fasse trembler toutes les autorités injustes, c'est l'éloquence généreuse, c'est la philosophie indépendante, qui juge au tribunal de

1. Une vie consacrée h de semblables plaisirs, à ceux de l'esprit, et aux jouissances des beaux-arts aviuse el cnptive à la fois, et ne prépare nullement à l'ivresse, au sommeil, à la mort. Pourquoi celle sorte de décri jetée en passant «nr les lettres pures, la poésie, les beaux-arts? Peul-on nier que de telles joies nous excitenl à vivre, au contraire, eu nous donnant plus intime conscience du prix de la vie ?

la pensôc tontes les institutions et toutes les opinions humaines. ... L'influence trop grande de Tesprit militaire est aussi un imminent danger pour les États libres; et l'on ne peut prévenir \m tel péril que par les progrès des lumières et de l'esprit philosophique. Ce qui permet aux guerriers de jeter quelque dédain sur les hommes de lettres, c'est que les talents de ceux-ci ne sont pas toujours réunis k la force et à la vérité du caractère. .Mais l'art d'écrire serait aussi une arme, la parole serait aussi une action, si l'énergie de l'àme s'y peignait tout entière, si les sentiments s'élevaient à la hauteur des idées, et si la tyrannie se voyait ainsi attaquée par tout ce ([ui la condamne, l'indignation généreuse et la raison inflexible. La considération alors ne serait pas exclusivement attachée aux exploits militaires; ce qui met nécessairement la liberté en péril.

La discipline bannit toute espèce d'opinion parmi les troupes. A cet égard, leur esprit de corps a quelques rapports avec celui des prêtres; il exclut de môme le raisonnement, en admettant pour unique règle la volonté des supérieurs. L'exercice continuel de la toute-puissance des armes finit par inspirer du mépris pour les progrès lents de la persuasion. L'enthousiasme qu'inspirent des généraux vainqueurs est tout à fait indépendant de la justice de la cause qu'ils soutiennent. Ce qui frappe l'imagination, c'est la décision de la fortune, c'est le succès de la valeur. En gagnant des batailles, on peut soumettre les ennemis de la liberté; mais pour faire adopter dans l'intérieur les principes de cette liberté même, il faut que l'esprit militaire s'elîace; il faut que la pensée, réunie à des qualités guerrières, au courage, à l'ardeur, à la décision, fasse naître dans l'àme des hommes quoique chose de spontané, de volontaire, qui s'éteint en eux lorsqu'ils ont vu pendant longtemps le triomphe de la force.

L'esprit militaire est le même dans tous les siècles et dans tous les pays; il ne caractérise point la nation, il ne lie point le peuple à telle ou telle institution ; il est également propre à les défendre toutes. L'éloquence, l'amour des lettres et des beaux-

iCr> MADAME DE STAËL.

arts, la philosophie, peuvent seuls faire d'un territoire une patrie, en donnant à la nation qui Thahite les mêmes goùls, les mêmes habitudes et les mêmes sentiments, l.a force se passe du temps, et brise la volonté; mais par cela même elle ne peut pien fonder parmi les hommes^. L'on a souvent répété dans la révolution de France, qu'il fallait du despotisme pour établir la liberté. On a lié jiar des mots im contre-sens, dont on a fait une phrase; mais cette phrase ne change rien à la vérité des choses. Les institutions établies par la force imiteraient tout de la liberté, excepté son mouvement naturel; les formes y seraient comme dans ces modèles qui vous effraient par leur ressemblance : vous y retrouverez tout, hors la vie.

Préface du livre De la Lit tv rature.

De rétude des lang^ues^ base de l'instruction.

L'étude des langues est beaucoup plus favorable aux

progrès des facultés dans l'enfance, que celle des mathématiques ou des sciences physiques. Pascal, ce grand géomètre, dont la j)ensée profonde planait sur la science dont il s'occupait spécialement, comme sur toutes les autres, a reconnu lui-même }es défauts inséparables des esprits formés d'abord par les mathématiques-. Cette étude, dans le premier âge, n'exerce que le mécanisme de l'intelligence; les entants que l'on occupe de si bonne heure à calculer perdent toute celte sève de Timagination, alors si belle et si féconde, et n'acquièrent point à la place une justesse d'esprit transcendante : car l'arithmétique et

1. On voil avec quelle intenlion daviirlipscinent'. avec quelle esiiéranco d'aiMion sur l'opinion, M"'^ de Slaël écrivait ces lignes on ISOO, cl quel déplaisir elles devaient causer au personnage qu'elles visaient, et aux coniplices de son ambition cri)issanle à la dictature.

2. V. la dernière et célèbre page du petit traité De l'esprit gêométriquCy sur /a différence entre l'esprit de géométrie et l'esprit de finesse.

Talgcbre se bornent à nous apprendre de mille manières des propositions toujours identiques. Les problèmes de la vie sont plus compliqués; aucun n'est positif, aucun n'est absolu : il faut deviner, il faut choisir, à l'aide d'aperçus et de suppositions qui n'ont aucun rapport avec la marche infaillible du calcul.

Les vérités démontrées ne conduisent point aux vérités probables, les seules qui servent de guide dans les affaires, comme dans les arts, comme dans la société. Il y a sans doute un point oLi les mathématiques elles-mêmes exigent cette puissance lumineuse de l'invention, sans laquelle on ne peut pénétrer dans les secrets de la nature : au sommet de la pensée, l'imagination d'Homère et celle de Newton semblent se réunir ; mais combien d'enfants sans génie pour les mathématiques ne consacrent-ils pas tout leur temps à cette science'! On n'exerce chez eux qu'une seule faculté, tandis qu"il faut développer tout l'être moral, dans une époque où l'on peut si facilement déranger l'àme comme le corps, en ne fortifiant qu'une partie.

Rien n'est moins applicable à la vie qu'un raisonnement mathématique. Une proposition, en fait de chiiTres, est décidément fausse ou vraie; sous tous les autres rapports, le vrai se môle avec le faux d'une telle manière, que souvent l'instinct peut seul nous décider entre des motifs divers, quelquefois aussi puissants d'un côté que de l'autre. L'étude des mathématiques, habituant à la certitude, irrite contre toutes les opinions opposées à la nôtre; tandis que ce qu'il y a de plus important pour la conduite de ce monde, c'est d'apprendre les autres, c'est-à-dire de concevoir tout ce qui les porte à penser et à sentir autrement que nous. Les mathématiques induisent à ne

1. M°"> de Staël écrivait ceci sous l'impression des reformes de l'instriiclion publique, qui avaient suivi la RévoUilion. La part des scii'nc.es (inalliémaliques et physiques) s"i;lait clarprie, cleudiie. hors de proporlion avec reusti^'nement )iar les lettres, dans les Écoles centrales, que venait à peine de remplacer le régime des Lycées.

tt-8 MADAME ])E STAËL.

tenir compte que de ce qui est prouvé ; tandis que les vérités primitives, celles que le sentiment et le génie saisissent, ne sont pas susceptibles de démonstration.

Enfin les mathématiques, soumettant tout au calcul, inspirent trop de respect pour la force ; et cette énergie sublime, qui ne compte pour rien les obstacles et se plaît dans les sacrifices, s'accorde difficilement avec le genre de raison que développent les combinaisons algébriques.

Il me semble donc que, pour l'avantage de la morale, aussi bien que pour celui de l'esprit, il vaut mieux placer l'étude des mathématiques dans son temps, et comme une portion de l'instruction totale, mais non en faire la base de l'éducation, et par conséquent le principe déterminant du caractère et de Tàme

Ce n'est pas sans raison que l'élude des langues anciennes et modernes a été la base de tous les établissements d'éducation qui ont formé les hommes les plus capables en Europe. Le sens d'une phrase dans une langue étrangère est à la fois un problème grammatical et intellectuel ; ce problème est tout à fait proportionnée l'intelligence de l'enfant : d'abord il n'entend que les mots, puis il s'élève jusqu'à la conception de la phrase; et bientôt après le charme de l'expression, sa force, son harmonie, tout ce qui se trouve enfin dans le langage de l'homme, se fait sentir par degrés à l'enfant qui traduit. Il s'essaie tout seul avec les difficultés que lui présentent deux langues à la fois ; il s'introduit dans les idées successivement, compare et combine divers genres d'analogies et de vraisemblances; et l'activité spontanée de l'esprit, la seule qui développe vraiment la faculté de penser, est vivement excitée par cette étude. Le nombre des facultés qu'elle fait mouvoir à la fois lui donne l'avantage sur tout autre travail, et l'on est trop heureux d'employer la mémoire de l'enfant à retenir un genre de connaissance, sans lequel il serait borné toute sa vie au cercle de sa propre nation, cercle étroit comme tout ce qui est exclusif.

L'étude de la gramnmii'e exige la même suite et la même force d'attention que les mathématiques, mais elle tient de beaucoup plus près à la pensée. La grammaire lie les idées Tune à l'autre, comme le calcul enchaîne les chiffres; la logique grammaticale est aussi précise que celle de l'algèbre, et cependant elle s'applique à tout ce qu'il y a de vivant dans notre esprit. Les mots sont en même temps des chiffres et des images; ils sont esclaves et libres, soumis à la discipline de la syntaxe, et tout-puissants par leur signification naturelle; ainsi l'on trouve dans la métaphysique de la grammaire l'exactitude du raisonnement et Tindépcndance de la pensée réunies ensemble ; tout a passé par les mots et tout s'y retrouve quand on sait les examiner : les langues sont inépuisables pour l'enfant comme pour l'homme, et chacun en peut tirer tout ce dont il a besoin.

De r Allemagne.

nés sujets qui couYÎeuneut à la pcsiitnrc.

Les chefs-d'œuvre de la peinture étaient alors réunis à

Rome, et sa richesse, sous ce rapport, surpassait toutes celles du reste du monde.

La nature des sujets que les grands artistes d'Italie ont choisis se préle-t-elle à toute la variété, à toute l'originalité de passions et de caractères que la peinture peut exprimer? Oswald et Corinne différaient d'opinion à cet égard.

Corinne affirmait que les sujets les plus favorables à la peinture, c'étaient les sujets religieux. Elle disait que la sculpture était l'art du paganisme, comme la peinture était celui du christianisme, et que l'on retrouvait dans ces arts, comme dans la poésie, les qualités qui distinguent la littérature ancienne et moderne. Les tableaux de Michel-Ange, ce peintre de la Bible, de Raphaël, ce peintre de l'I^vangile, supposent autant

de profondeur et de sensibilité qu'on en peut trouver dans Shakspeare et Racine. La sculpture ne saurait présenter aux regards qu'une existence énergique et simple, tandis que la peinture indique les mystères du recueillement et de la résignation, et fait parler Tâme immortelle à travers de passagères couleurs.

Corinne soutenait aussi que les faits historiques, ou tirés des poèmes, étaient rarement pittoresques. Il faudrait souvent, pour comprendre de tels tableaux, que Ton eût conservé Tusage des peintres du vieux temps, d'écrire les paroles que doivent dire les personnages sur un ruban qui sort de leur bouche. Mais les sujets religieux sont à l'instant entendus par tout le monde, et l'attention n'est point détournée de l'art, pour deviner ce qu'il représente.

Corinne pensait que l'expression des peintres modernes, en général, était souvent théâtrale, qu'elle avait l'empreinte de leur siècle, où l'on ne connaissait plus, comme André Mantegna, Pérugin et Léonard de Vinci, cette unité d'existence, ce naturel dans la manière d'être, qui tient encore du repos antique; mais à ce repos est unie la profondeur de sentiments qui caractérise le christianisme. Elle admirait la composition sans artifice des tableaux de Raphaël, surtout dans sa première manière. Toutes les ligures sont dirigées vers un objet principal, sans que l'artiste ait songé à les grouper en attitude, à travailler l'cfTet qu'elles peuvent produire. Corinne disait que cette bonne foi dans les arts d'imagination, comme dans tout le reste, est le caractère du génie, et que le calcul du succès est presque toujours destructeur de l'enthousiasme. Elle prétendait qu'il y avait de la rhétorique en peinture comme dans la poésie, et (jue tous ceux oui ne savaient pas caractériser, cherchaient les ornements accessoires, réunissaient tout le prestige d'un sujet brillant aux costumes riches, aux attitudes remarquables; tandis qu'une simple Vierge tenant son enfant dans ses bras, un vieillard attentif dans la Messe de

LITTÉRAÏURI-:. 171

Dolsène', un homme api)iiy6 sur son bâton dans racole d'Athènes, sainte Cécile levant les yeux au ciel-, produisaient, par l'expression seule du regard et de la physionomie, des impressions bien plus profondes. Ces beautés naturelles se découvrent chaque jour davantage; mais, au contraire, dans les tableaux d'effet, le premier coup d'œil est toujours le plus frappant

La galerie de Corinne était composée de tableaux d'histoire, de tableaux sur des objets poétiques et religieux, et de paysages^.

Le premier des tableaux historiques représentait Brutus dans une méditation profonde, assis au pied de la statue de Rome. Dans le fond, des esclaves portent ses deux fils sans vie, qu'il a lui-même condamnés à mort, et, de l'autre côté du tableau, la mère et les sœurs s'abandonnent au désespoir; les femmes sont heureusement dispensées du courage qui fait sacrifier les affections du cœur. La statue de Rome, placée près de Brutus, est une belle idée : c'est elle qui dit tout *. Cependant, disait Corinne, comment pourrait-on savoir, sans une explication, que c'est Brutus l'ancien, qui vient d'envoyer ses fils au supplice? et néanmoins il est impossible de caractériser cet événement plus qu'il ne l'est dans ce tableau. L'on aperçoit dans l'éloignement Rome simple encore, sans édifices, sans ornements, mais bien grande comme patrie, puisqu'elle inspire un tel sacrifice. — Sans doute, quand je vous ai nommé Brutus, toute votre âme s'est attachée à ce tableau ; mais vous auriez pu le voir, sans en deviner le sujet. Et cette incertitude, qui existe presque toujours

1. La Mes.tc de liolsène est, ainsi que V École d'Athènes, de Rapliaël; c'esl une des Stanze du peintre, au Vatican.

2. Il s'agit sans doute ici de la sainte Cécile du Dominiquin.

3. Ces vues sui- la peinture sont reprises quelque temps après par Corinne en conversant non plus dans un des musées de Rome, mais cliez elle, à Tivoli, dans sa riche galerie de peinture, qu'elle a voulu montrer à Oswald.

•i. On reconnaît, à cette description, une des plus célèbres compositions du peintre Louis David (grande toile, dont Corinne ne pouvait avoir qu'une réduction dans sa galerie).

dans les tableaux historiques, ne mè!e-t-elle pas le tourment d'une énigme aux jouissances des beaux-arts, qui doivent être si faciles et si claires*?

J'ai choisi ce sujet, parce qu'il rappelle la plus terrible action que l'amour de la patrie ait inspirée. Le pendant de ce tableau, c'est Marius épargné par le Cimbrc, qui ne peut se résoudre à tuer ce grand homme- : la figure de Marins est imposante; le costume du Cimbre, lexpression de sa physionomie, sont très pittoresques. C'est la deuxième époque de Rome, lorsque les lois n'existaient plus, mais quand le génie exerçait encore un grand empire sur les circonstances. Vient ensuite celle où les talents et la gloire n'attiraient que le malheur et Tinsulle. Le troisième tableau, que voici, représente Bélisaire portant sur ses épaules son jeune guide, mort en demandant l'aumône pour lui. Bélisaire, aveugle et mendiant", est ainsi récompensé par son maître; et dans l'univers qu'il a conquis, il n'a plus d'autre emploi que de porter dans la tombe les tristes restes du pauvre enfant qui seul ne l'avait point abandonné. Cette figure de Bélisaire est admirable, et, depuis les peintres anciens, on n'en a guère fait d'aussi belles. L'imagination du peintre, comme celle

1. Il y a du vrai, sans doute, dans ces distinclions. On peut accorder à M"" de Staël que devant les chefs-d'œuvre delà peinture à sujets simples, reposés, faciles à saisir, et sexpliquant d'eux-mêmes (comme la plupart dessujels religieux), Vémotion esthét'ujini nait plus pure et pénètre plus avant, déjraf^ôe qu'elle est d'impressions étrangères à celle que l'art doit produire. En pré^'Cnce d'une scène a'hisloire plus ou moins fameuse, reproduite sur la toile par la main d'un maitre, un certain intérêt de curiosité, un besoin d'éclaircissement, le travail d'esprit excité par une évocation du passé, sur la fidélité de laquelle on s'interroge, se mêlent à la jouissance du beau, qui par là, peut-être, sera lîioins pleinement ressentie. Mais aussi que d'objets inspirateurs les annales des temps passés offrent au génie du peintre! Toutes les manifestations de la vie, les plus animées comme les plus paisibles, toutes celles qui parlent à l'âme et aux yeux, sont du domaine de cet art. L'A ///7a arrêté par le pape Léon le Grand et les débris du carton de la bataille d'Auf/hiari natteslent pas moins la puissance du pinceau de Raphaël et de celui de Léonard de Vinci, que les saintes Familles de l'un, et la Cène de l'autre.

2. C'est le Marius à Alintur/ics du peintre Drouais, élève de David.

3. Ce Bélisaire mendiant est un des tableaux les plus connus du peintre François Gérard, dont il commeuçu la réputation.

d'un poète, a réuni tous les genres de malheur, et peut-être même y en a-t-il trop pour la pitié ; mais qui nous dit que c'est Bélisaire? Ne faut-il pas être fidèle à Thistoire pour la rappeler; et quand on y est fidèle, est-elle assez pittoresque?

Après ces tableaux, qui représentent, dans Brutus, les vertus qui ressemblent au crime; dans Marins, la gloire, cause des malheurs; dans Bélisaire, les services payés par les persécutions les plus'noires ; enfin toutes les misères de la destinée humaine, que les événements de Thistoire racontent chacun à sa manière, j'ai placé deux tableaux de l'ancienne école, qui soulagent un peu l'àme oppressée, en rappelant la religion qui a consolé tout l'univers asservi et déchiré, la religion qui donnait une vie au fond du cœur, quand tout au dehors n'était qu'oppression et silence. Le premier est de l'Albane; il a peint le Christ enfant endormi sur la croix. Voyez quelle douceur, quel calme dans ce visage! quelles idées pures il rappelle! comme il fait sentir que l'amour divin n'a rien à craindre de la douleur ni de la mort! Le Titien est l'auteur du second tableau ; c'est Jésus-Christ succombant sous le fardeau de la croix. Sa mère vient au-devant de lui; elle se jette à genoux, en l'apercevant. Admirable respect d'une mère pour les malheurs et les vertus célestes de son fils! Quel regard que celui du Christ! quelle divine résignation, et cependant quelle souffrance, et quelle sympathie, par cette souffrance, avec le cœur de l'homme! Voilà sans doute le plus beau de mes tableaux. C'est celui vers lequel je reporte sans cesse mes regards, sans pouvoir jamais épuiser l'émotion qu'il me cause. Viennent ensuite, continua Corinne, des tableaux dramatiques tirés de quatre grands poètes. Jugez avec moi, Mylord, de l'effet qu'ils produisent.

Le premier représente Énée dans les Champs Elysées, lorsqu'il veut s'approcher deDidon*. L'ombre indignée s'éloigne,

1. « Parmi ces infoiLunces, la Phénicienne Didon, peïle de t^a blessure récente, errait sous la forêt profonde; à celte vue, le héros troyen s'arrête, et, l'ayant

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et s'applaudit de ne plus porter dans son sein le cœur qui battrait encore d'amour à l'aspect du coupable. La couleur vaporeuse des ombres, et la pâle nature qui les environne, font contraste avec Tair de vie d'Innée et de la Sibylle qui k; conduit. Mais c'est un jeu de l'artiste^ que ce genre d'effet, et la description du poète est nécessairement bien supérieure à ce que l'on peut en peindre. J'en dirai autant du tableau que voici : Clorlnde mourante et Tancrède. Le plus grand attendrissement qu'il puisse causer, c'est de rappeler les beaux vers du Tasse, lorsque Clorinde pardonne à son ennemi qui l'adore et vient de lui percer le sein. C'est nécessairement subordonner la peinture à la poésie, que de la consacrer à des sujets traités parles grands poètes; car il reste de leurs paroles une impression qui efface tout, et presque toujours les situations qu'ils ont choisies tirent leur plus grande force du développement des passions et de leur éloquence, tandis que la plupart des effets pittoresques naissent d'une beauté calme, d'une expression simple, d'une attitude noble, d'un moment de repos, enfin, digne d'être infiniment prolongé, sans que le regard s'en lasse jamais^.

Votre terrible Shakspeare, Mylord, continua Corinne, a fourni le sujet du troisième tableau dramatique. C'est Macbeth, l'invincible Macbeth, qui, prêt à combattre Macduff, dont il a

reconnue dans l'ombre obscure, etc. » (Virgile, JCnéide, liv. VI, v. 450.) — Ce n'est pas aux Champs Élysées que Virgile n placé celle rencontre d'Énée avci". l'ombre de Didon, c'est dans celte région des Enfers qu'il appelle « le champ des larmes » {lur/entes cawpi).

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