Ce tableau est du peintre allemand Uoliberg
2. Voudra-t-on opposer à celte opinion le succès de certaines toiles fameuses. telles que les Funérail/es d'Alala, par Girodet; Virgile et Dante sur //• fletne des En fera, d'Eugène Delacroix; François'! de lîiinini et Paolo, [>:ir Ary Sclieffer, etc.? — On ne saurait nier que, dans ce genre de concurrence entre deux arts si différents, il ne se livre onlro le poêle et le peintre une lulte inégale et plus ou moins désavantageuse pour le dernier. La poésie, j)ar tout ce qu'elle dit à l'imagination et à l'Ame dans ses plus émouvants tableaux, nous lais.<«e un ensemble d'impressions varices et très présentes, un souvenir profond et multiple, •dont le pinceau le plus habile ne peut ressaisir et rendre qu'une partie.
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fait périr la femme et les enfants, apprend que l'oracle des sorcières s'est accompli, que la foret de Birman paraît s'avancer vers Dunsinane, et qu'il se bat avec un homme né depuis la mort de sa mère. Macbeth est vaincu par le sort, mais non par son adversaire. Il tient le glaive d'une main désespérée; il sait qu'il va mourir; mais il veut essayer si la force humaine ne pourrait pas Iriompler du destin. Certainement il y a dans cette tète une belle expression de désordre et de fureur, de trouble et d'énergie; mais à combien de beautés du poète cependant ne faut-il pas renoncer! Peut-on peindre Macbeth précipité dans le crime par les prestiges de l'ambition, qui s'offrent à lui sous la forme de la sorcellerie? Comment exprimer la terreur qu'il éprouve? cette terreur qui se concilie cependant avec une bravoure intrépide. Peut-on caractériser le genre de superstition qui l'opprime? cette croyance sans dignité, cette fatalité de l'enfer qui pèse sur Uii, son mépris de la vie, son horreur de la mort? Sans doute la physionomie de l'homme est le plus grand des mystères; mais cette physionomie, fixée dans un tableau, ne peut guère exprimer que les profondeurs d'un sentiment unique. Les contrastes, les luttes, les événements enfin appartiennent à l'art dramatique. La peinture peut difficilement rendre ce qui est successif : le temps ni le mouvement n'existent pas pour elle.
La Phèdre de Racine a fourni le sujet du quatrième tableau ' , dit Corinne, en le montrant à lord Nelvil. Hippolyte, dans toute la beauté de la jeunesse et de l'innocence, repousse les accusations perfides de sa belle-mère; le héros Thésée protège encore son épouse coupable, qu'il entoure de son bras vainqueur. Phèdre porte sur son visage un trouble qui glace d'effroi; et sa nourrice, sans remords, l'encourage dans son crime. Hippolyte,
1. Pas préciséinent. Celte composition du peintre Pierre Gucrin, qui est au Louvre, ne reproduit aucune des scènes de la Iragédie de Racine. Thésée assis, ayant Plicdre toute pale à ses côtés, interroge, en juge irrité, son fils debout devant eux. La vieille nourrice, placée derrière le siège ae Plièdrc. se penche vers Toreille de sa maîtresse.
dans ce tableau, est peut-être plus beau que dans Racine même; il y ressemble davantage au Méloag^re antique, parce que nul amour pour Aricie ne dérange l'impression de sa noble et sauvage vertu; mais est-il possible de supposer que Phèdre, en présence dHippolyte, put soutenir son mensonge, qu'elle le vit innocent et persécuté, et ne tombât point à ses pieds? Une femme offensée peut outrager ce quelle aime, en son absence; mais, quand elle le voit, il n'y a plus dans son cœur que de l'amour. Le poète n'a jamais mis en scène Hippolyte avec Phèdre, depuis que Phèdre Ta calomnié; le peintre devait les réunir pour rassembler, comme il Ta fait, toutes les beautés des contrastes; mais n'est-ce pas une preuve qu'il y a toujours une telle différence entre les sujets poétiques et les sujets pittoresques, qu'il vaut mieux que les poètes fassent des vers d'après les tableaux, que les peintres des tableaux d'après les poètes * ? L'imagination doit toujours précéder la pensée; l'histoire de l'esprit humain
nous le prouve.
Corinne.
1. Est-ce ainsi qu'il fallait conclure? Si, comme le prétend M"* de Staël, il est hasardeux pour le peintre de marcher sur les hrisécrs du i)ncle, est-ce pour le poêle enli éprise féconde de faire dt^s vers d'après des tableaux? Chacun des deux arts a-t-il donc besoin demprunter des sujets à l'autre? Ils en ont tant à choisir I
Pictoribu> ntijuo poetis (Juidlibet audendi seinpcr fuit a^qua potestas.
RÉCITS SOUVENIRS DE VOYAGES
EÉCITS; SOUVENIES DE VOYAGES
liortl .\cl\il à Ancône.
LordNclvil avait fixé son départ pour Rome au lendemain,
lorsqu'il entendit pendant la nuit des cris affreux dans la ville; il se hùta de sortir de son auberge pour en savoir la cause, et vit un incendie qui partait du port et remontait de maison en maison jusqu'au haut delà ville; les flammes se répétaient au loin dans la mer, le vent, qui augmentait leur vivacité, agitait aussi leur image dans les flots, et les vagues soulevées rédécliissaient de mille manières les traits sanglants d'un feu sombre.
Les habitants d'Ancùne, n'ayant point chez eux de pompes en bon état, se hâtaient de porter avec leurs bras quelques secours. On entendait, à travers les cris, le bruit des chaînes des galériens, employés à sauver la ville qui leur servait do prison. Les diverses nations du Levant, qne le commerce attire à Ancône, exprimaient leur effroi par la stupeur de leurs regards. Les marchands, à l'aspect de leurs magasins en flammes, perdaient entièrement la présence d'esprit
Oswald se souvint qu'il y avait deux bâtiments anglais dani> le port, et ces bâtiments ont à bord des pompes parfaitement bien faites : il courut chez le capitaine, et monta avec lui sur le bateau, pour aller chercher ces pompes. Les habitants qui le virent entrer dans la chaloupe lui criaient: Ah! vous fuites bicn^ vous autres ctranijers, de quitter notre malheureuse ville. — Nous allons revenir, dit Oswald. — Ils ne le crurent pas; il revint pourtant, établit l'une de ses pompes en face de la première maison qui brûlait sur le port, et l'autre vis-à-vis de celle qui
brûlait au milieu de la rue. Le c^Dmte d'Erfeuil* exposait sa vie avec insouciance, courag^e et g-aieté; les matelots ang-lais et les domestiques de lord Xelvil vinrent tous à son aide ; car les habitants d'Ancône restaient immobiles, comprenant à peine ce que ces étrangers voulaient faire, et ne croyant pas du tout à leur succès.
Les clocbes sonnaient de toutes parts, les prêtres faisaient des processions, les femmes pleuraient, en se prosternant devant quelques images de saints au coin de? rues: mais personne ne pensait aux secours naturels que Dieu a donnés à Thomme pour se défendre. Cependant, quand les habitants aperçurent les heureux effets de Tactivité d'Os^raîd; quand ils virent que les flammes s'éteig-n aient, et que leurs maisons seraient conservées, ils passèrent de l'étonnement à Tenthousiasme; ils se pressaient autour de lord Nelvil, et lui baisaient les mains avec un empressement si vif, qu'il était oblige d'avoir recours à la colère, pour écarter de lui tout ce qui pouvait retarder la succession rapide des ordres et des mouvements nécessaires pour sauver la ville. Tout le monde s'était rangé sous son commandement, parce que dans les plus petites comme dans les plus grandes circonstances, dès qu'il y a du danger, le courage prend sa place; dès que les hommes ont peur, ils cessent d'être jaloux.
Oswald, à travers la rumeur générale, distingua cependant des cris plus horribles que tous les autres, qui se faisaient entendre à l'autre extrémité de la ville. Il demanda d'où venaient ces cris; on lui dit qu'ils partaient du quartier des Juifs : l'ofticier de police avait coutume de fermer les barrières de ce quartier le soir, et, l'incendie g^rrnant de ce côté, les Juifs ne pouvaient s'échapper. Oswald frémit à cette idée, et demanda
1. Un émipré. type «ia Français mondain, penlilbomme îêg«r. sjuntutî et brave, dont lord Nolvil a fait la connaissance en route vers ritalie^ et qui s'csl ■attaché à lai, malgré le prj-fait contraste de leurs caractères.
récits; souvenirs de voyages. 181
qu'à l'inslant le quartier fût ouvert ; mais quelques femmes du peuple qui renlendirent se jetèrent à ses pieds, pour le conjurer de n'en rien faire : Vous voyez bien, disaient-elles, à notre Ion ange! que c est sûrement à cause des Juifs qui sont ici que nous avons souffert cet incendie; ce sont eux qui nous portent malheur^ et^ si vous les mettez en liberté, toute l'eau de la mer n éteindra pas les flammes; et eiies suppliaient Oswald de laisser brûler les Juifs, avec autant d'éloquence et de douceur que si elles avaient demandé un acte de clémence. Ce n'étaient point de méchantes femmes, mais des imaginations superstitieuses, vivement frappées par un grand malheur. Oswald contenait à peine son indignation en entendant ces étranges prières. 11 envoya quatre matelots anglais avec des haches, pour briser les barrières qui retenaient ces malheureux ; et ils se répandirent à l'instant dans la ^•ille, courant à leurs marchandises, au milieu des flammes, avec cette avidité de fortune qui a
quelque chose de bien sombre, quand elle fait braver la mort
Il ne restait plus qu'une maison au haut de la ville que les flammes entouraient tellement qu'il était impossible de les éteindre, et plus impossible encore d'y pénétrer. Les habitants dWncône avaient montré si peu d'intérêt pour cette maison, que les matelots anglais, ne la croyant point habitée, avaient ramené leurs pompes vers le port. Oswald lui-même, étourdi par les cris de ceux qui l'entouraient et l'appelaient à leur secours, n'y avait pas fait attention. L'incendie s'était communiqué plus tard de ce coté, mais y avait fait de grands progrès. Lord Xelvil demanda si vivement quelle était cette maison, qu'un homme enfin lui répondit que c'était l'hOpital des fous. A cette idée, toute son âme fut bouleversée; il se retourna, et ne vit plus aucun de ses matelots autour de lui; le comte d'Erfeuil n'y était pas non plus ; et c'était en vain qu'il se serait adressé aux habitants d'AncOne : ils étaient presque tous occupés à sauver ou à faire sauver leurs marchandises, et trouvaient absurde de s'exposer pour des hommes dont il n'y
avait pas un qui ne fût fou sans remède : C'est une bénédiction du ciel, disaient-ils, pour eux et j)Our Icm^s parents, s'ils meurent ainsi sans que ce soif la faute de 'personne.
Pendant que l'on tenait de semblables discours autour d'Os- Avald, il mai'cbait à grands pas vers l'hôpital, et la foule qui le blâmait le suivait avec un sentiment d'enthousiasme involontaire et confus. Uswald, arrivé près de la maison, vit, à la fenêtre qui n'était pas entourée par les flammes, des insensés qui regardaient les progrès de Tincendie, et souriaient de ce rire déchirant qui suppose ou Tignorance de tous les maux de la vie, ou tant de douleur au fond de l'àme, qu'aucune forme de la mort ne peut plus épouvanter. Un frissonnement inexprimable s'empara d'Oswald à ce spectacle ; il avait senti, dans le moment le plus affreux de son désespoir*, que sa raison était prête à se troubler; et, depuis cette époque, l'aspect de la folie lui inspirait toujours la pitié la plus douloureuse. Il saisit une échelle qui se trouvait près de là, il l'appuie contre le mur, monte au milieu des flammes, et entre par la fenêtre dans une chambre où les malheureux qui restaient à l'hùpital étaient tous réunis.
Leur folie était assez douce pour que, dans l'intérieur de la maison tous fussent libres, excepté un seul qui était enchaîné dans cette même chambre où les flammes se faisaient jour à travers la porte, mais n'avaient pas encore consumé le plancher. Oswald, apparaissant au milieu de ces misérables créatures, toutes dégradées par la maladie et la souffrance, produisit sur elles un si grand effet de surprise et d'enchantement, qu'il s'en lit obéir sans résistance. Il leur ordonna de descendre devant lui, l'un après l'autre, par Téchelle, que les flammes pouvaient dévorer dans un moment. Le premier de ces malheu-
1. Ce noble Anglais voyage en Jlalie pour se distraire d'une grande douleur (la mort d'un père tendremeul aimé, dont il a, par des torts involoalaireâ, désolé les derniers jours).
récits; souvenirs de voyages. 183
reux obéit sans proférer une parole : Taccent et la physionomie de lord Nelvil l'avaient entièrement subjugué. Un troisième voulut résister, sans se douter du danger que lui faisait courir chaque moment de retard, et sans penser au péril auquel il exposait Oswald, en le retenant plus longtemps. Le peuple, qui sentait toute l'horreur de cette situation, criait à lord Nelvil de revenir, de laisser ces insensés s'en retirer comme ils le pourraient; mais le libérateur n'écoutait rien avant d'avoir achevé sa généreuse entreprise.
Sur les six malheureux qui étaient dans l'hôpital, cinq étaient déjà sauvés; il ne restait plus que le sixième, qui était enchaîné. Oswald détache ses fers, et veut lui faire prendre, pour échapper, les mêmes moyens qu'à ses compagnons; mais c'était un pauvre jeune homme privé tout à fait de la raison, et, se trouvant en liberté après deux ans de chaîne, il s'élançait dans la chambre avec une joie désordonnée. Cette joie devint de la fureur, lorsque Oswald voulut le faire sortir par la fenêtre. Lord Nelvil, voyant alors que les flammes gagnaient toujours de plus en plus la maison, et qu'il était impossible de décider cet insensé à se sauver lui-même, le saisit dans ses bras, malgré les efforts du malheureux qui luttait contre son bienfaiteur. 11 l'emporta sans savoir oii il mettait les pieds, tant la fumée obscurcissait sa vue; il sauta les derniers échelons au hasard, et remit l'infortuné, qui l'injuriait encore, à quelques personnes, en leur faisant promettre d'avoir soin de lui.
Oswald, animé par le danger qu'il venait de courir, les cheveux épars, le regard fier et doux, frappa d'admiration et presque de fanatisme la foule qui le considérait; les femmes surtout s'exprimaient avec cette imagination qui est le don presque universel en Italie, et prête souvent de la noblesse aux discours des gens du peuple. Elles se jetaient à genoux devant lui
Tirez-moi d'ici, dit Oswald au comte d'Erfeuil. — Tn moment d'obscurité favorisa leur fuite, et tous les deux en hâte allèrent prendre des chevaux à la poste.
Lord Xcivil éprouva d abord quelque douceur par le sentiment de la bonne action quil venait défaire; mais avec qui pouvait-il en jouir, maintenant que son meilleur ami n'existait plus?
Corinne.
Corinne.
Lord Nelvil et le comte d'Ei-feuil arrivèrent chez Corinne; sa maison était placée dans le quartier des Transtévérins, un peu au delà du château Saint-Ange. La vue du Tibre embellissait cette maison, ornée dans l'intérieur avec l'élégance la plus parfaite. Le salon était décoré des copies, en plâtre, des meilleures statues de Tltalie, la Niobé, le Laocoon, la Vénus de Médicis, le Gladiateur mourant; et, dans le cabinet oii se tenait Corinne, Ton voyait des instruments de musique, des livres, un ameublement simple, mais commode, et seulement arrangé pour rendre la conversation plus facile, et le cercle resserré. Corinne n'étail point encore dans son cabinet, lorsque Oswald arriva; en l'attendant, il se promenait avec anxiété dans son appartement; il y remarquait, dans chaque détail, un mélange heureux de tout ce qu'il y a de plus agréable dans les trois nations française, anglaise et italienne; le goût de la société, l'amour des lettres, et le sentiment des beaux-arts.
Corinne enfin parut; elle était vêtue sans aucune recherche, mais toujours pittoresquemcnt. Elle avait dans ses cheveux des camées antiques, et portait à son cou un collier de corail. Sa politesse était noble et facile; en la voyant ainsi familièrement au milieu du cercle de ses amis, on retrouvait en elle la divinité du Capitule', bien qu'elle fût parfaitement simple et naturelle on tout
1. CcUc expression repond aux enthousiasmes qui ont éclaté autour de Corion» le jour de son couronnement poétique au Capitole.
récits; souvenirs de VOÏAGKS. ISo
Corinne avait beaiicûiip de gaîté dans l'cspril. Elle apercevait le ridicule avec la sagacité d'une Française, cL le peignait avec Timagination d'une Italienne; mais elle mêlait à tout un sentiment de bonté : on ne voyait jamais rien en elle de calculé ni d'hostile; car, en toute chose, c'est la froideur qui olTense, et l'imagination, au contraire, a presque toujours de la bonhomie.
Oswald trouvait Corinne pleine de grâce, et d'une grâce qui lui était toute nouvelle. Une grande et terrible circonstance de sa vie était attachée au souvenir d'une femme française très aimable et très spirituelle; mais Corinne ne lui ressemblait en rien : sa conversation était un mélange de tous les genres d'esprit; l'enthousiasme des beaux-arts et la connaissance du monde, la finesse des idées et la profondeur des sentiments; enfin tous les charmes de la vivacité et de la rapidité s'y faisaient remarquer, sans que pour cela ses pensées fussent jamais incomplètes, ni ses réflexions légères. Oswald était tout à la fois surpris et charmé, inquiet et entraîné; il ne comprenait pas comment une seule personne pouvait réunir tout ce que possédait Corinne; il se demandait si le lien de tant de qualités presque opposées était l'inconséquence ou la supériorité; si c'était à force de tout sentir, ou parce qu'elle oubliait tout successivement, qu'elle passait ainsi, presque dans un même instant, de la mélancolie à la gaîté, de la profondeur à la grâce, de la conversation la plus étonnante, et par les connaissances et par les idées, à la coquetterie d'une femme qui cherche à plaire et veut captiver; mais il y avait dans cette coquetterie une noblesse si parfaite, qu'elle imposait autant de respect que la
réserve la plus sévère^.
Coriiine.
1. Quoi qu'on ail pu dire, rien n'autorise à croire que l'auleur ait tiaoc son portrait sous le nom de Corinne; ce n'est pas ellc-nicme, sans doalc. que M™" de Staël a pris plaisir à peindre, mais c'est l'idéal rêvé, le sien, celui dont elle se sentait rapprochée par ses dons naturels, et qu'elle aspirait à réaliser en elle de plus près encore.
Corinne dans une petite >ille d'Ansfleterre.
Élevée en Italie, je perdis ma mère lorsque je n'avais
encore que dix ans; mais, comme en mourant elle avait témoig-né un extrême désir que mon éducation fut terminée avant que j'allasse en Angleterre, mon père me laissa chez une tante de ma mère, à Florence, jusqu'à l'âge de quinze ans. Mes talents, mes goûts, mon caractère même étaient formés, quand la mort de ma tante décida mon père à me rappeler près de lui. 11 vivait dans une petite ville de Northumberland, qui ne peut, je crois, donner aucune idée de l'Angleterre; mais c'est tout ce que j'en ai connu, pendant les six années que j'y ai passées. Ma mère, dès mon enfance, ne m'avait entretenue que du malheur de ne plus vivre en Italie* ; et ma tante m'avait souvent répété que c'était la crainte de quitter son pays, qui avait fait mourir ma mère de chagrin. Ma bonne tante se persuadait aussi qu'une catholique était damnée, quand elle vivait dans un pays protestant; et, bien que je ne partageasse pas cette crainte, cependant l'idée d'aller en Angleterre me causait beaucoup d'effroi.
Je partis avec un sentiment de tristesse inexprimable. La femme qui était venue me chercher ne savait pas l'italien : j'en disais bien quelques mots à la dérobée avec ma pauvre Thérésine, qui avait consenti à me suivre, quoiqu'elle ne cessât de pleurer en s'éloignant de sa patrie; mais il fallut me déshabituer de ces sons harmonieux qui plaisent tant, même aux étrangers, et dont le charme était uni pour moi à tous les souvenirs de l'enfance; je m'avançais vers le Nord; sensation triste et sombre que j'éprouvais, sans en concevoir bien clairement la cause.
Il y avait cinq ans que je n'avais vu mon père quand j'arrivai chez lui. Je pus à peine le reconnaître : il me sembla que sa
1. La mère de Corinne, première femme de lord Edgcrmond, était Romaine.
RKCITS; SOUVENIRS DE VOYAGES. 187
figure avait pris un caractère plus grave; cependant il me rerut avec un tendre intérêt, et me dit beaucoup que je ressemblais à ma mère. Ma petite sœur, qui avait alors trois ans, me fut amenée * ; c'était la figure la plus blanche, les cheveux de soie les plus blonds que j'eusse jamais vus. Je la regardai avecétonnement, car nous n'avons presque pas de ces ligures en Italie;
mais dès ce moment elle m'intéressa beaucoup Enfin ma
belle-mère parut, et l'impression qu'elle me fit, la première Fois que je la vis, s'est constamment accrue et renouvelée pendant les six années que j'ai passées avec elle.
Lady Edgermond aimait exclusivement la province où elle était née, et mon père, qu'elle dominait, lui avait fait le sacrifice du séjour de Londres ou d'Edimbourg. C'était une personne froide, digne, silencieuse, dont les yeux étaient sensibles quand elle regardait sa fille, mais qui avait d'ailleurs quelque chose de si positif dans l'expression de sa physionomie, et dans ses discours, qu'il paraissait impossible de lui faire entendre, ni une idée nouvelle, ni seulement une parole à laquelle son esprit ne fût pas accoutumé. Elle me reçut bien, mais j'aperçus facilement que toute ma manière la surprenait, et qu'elle se proposait de la changer, si elle le pouvait. L'on ne dit mot pendant le dîner, bien qu'on eût invité quelques personnes du voisinage. Je m'ennuyai tellement de ce silence, qu'au milieu du repas, j'essayai de parler un peu à un homme ùgé qui était assis à côté de moi ; et je citai dans la conversation des vers italiens très purs, très délicats, mais dans lesquels il était question d'amour : ma belle-mère, qui savait un peu l'italien, me regarda, rougit, et donna le signal aux femmes, plus tut qu'à l'ordinaire encore, de se retirer pour aller préparer le thé, et laisser les hommes seuls à table pendant le dessert. Je n'entendais rien à cet usage, qui surprend beaucoup en Italie, où l'on