Lucile Edgermond est la sœur de Corinne du côlé palernel
ne peut concevoir aucun agrément dans la société sans les femmes; et je crus, un moment, que ma belle-mère était si indignée contre moi, qu'elle ne voulait pas rester dans la chambre où j'étais. Cependant je me rassurai, parce qu'elle me fit signe de la suivre, et ne m'adressa aucun reproche pendant les trois heures que nous passâmes dans le salon, attendant que les hommes vinssent nous rejoindre.
Ma belle-mère, à souper, me dit assez doucement qu'il n'était pas d'usage que les jeunes personnes parlassent, et que, surtout, elles ne devaient jamais se permettre de citer des vers où le mot d'amour était prononcé. — Miss Edgermond, ajoutât-elle, vous devez tâcher d'oublier tout ce qui tient à l'Italie; c'est un pays qu'il serait à désirer que vous n'eussiez jamais connu. — Je passai la nuit à pleurer, mon cœur était oppressé de tristesse; le matin j'allai me promener; il faisait un brouillard affreux: je n'aperçus pas le soleil, qui du moins m'aurait rappelé ma patrie; je rencontrai mon père, il vint à moi, et me dit : — Ma chère enfant, ce n'est pas ici comme en Italie, les femmes n'ont d'autre vocation parmi nous que les devoirs domestiques; les talents que vous avez vous désennuieront dans la solitude ; peut-être aurez-vous un mari qui s'en fera plaisir : mais dans une petite ville comme celle-ci, tout ce qui attire l'attention excite l'envie, et vous ne trouveriez pas du tout à vous marier, si l'on croyait que vous avez des goûts étrangers à nos mœurs; ici la manière d'exister doit être soumise aux anciennes habitudes d'une province éloignée. J'ai passé avec votre mère douze ans en Italie, et le souvenir m'en est très doux; j'étais jeune alors, et la nouveauté me plaisait; à présent je suis rentré dans ma case, et je m'en trouve bien; une vie régulière, même un peu monotone, fait passer le temps sans qu'on s'en aperçoive. Mais il ne faut pas lutter contre les usages du pays où l'on est établi, l'on en souffre toujours; car dans une ville aussi petite que celle où nous sommes, tout se sait, tout se répète : il n'y a pas lieu à l'émulation, mais bien
récits; souvenirs de voyages. 180
à la jalousie, il vaut mieux supporter un peu d'ennui, que de rencontrer toujours des visages surpris et malveillants, qui vous demanderaient, à chaque instant, raison de ce que vous faites.
Vous ne pouvez vous faire une idée de la peine que j'éprouvai pendant que mon père parlait ainsi. Je me le rappelais plein de grâce et de vivacité, tel que je Tavais vu dans mon enfance, et je le voyais courbé maintenant sous ce manteau de plomb, que le Dante décrit dans l'enfer^, et que la médiocrité jette sur les épaules de ceux qui passent sous son joug; tout s'éloignait à mes regards, l'enthousiasme de la nature, des beaux-arts, des sentiments; et mon âme me tourmentait comme une flamme inutile, qui me dévorait moi-même, n'ayant plus d'aliments au dehors. Comme je suis naturellement douce, ma belle-mère n'avait point à se plaindre dans mes rapports avec elle ; mon père encore moins, car je l'aimais tendrement, et c'était dans mes entretiens avec lui que je trouvais encore quelque plaisir. Il était résigné, mais il savait qu'il l'était; tandis que la plupart de nos gentilshommes campagnards, buvant, chassant et dormant, croyaient mener la plus sage et la plus belle vie du monde.
Leur contentement me troublait à un tel point, que je me demandais si ce n'était pas moi dont la manière de penser était une folie; et si cette existence toute solide, qui échappe à la douleur comme à la pensée, au sentiment comme à la rêverie, ne valait pas beaucoup mieux que ma manière d'être ; mais à quoi m'aurait servi cette triste conviction? à m'aftllger de mes facultés comme d'un malheur, tandis qu'elles passaient en Italie pour un bienfait du ciel.
Parmi les personnes que nous voyions, il y en avait qui ne manquaient pas d'esprit, mais elles l'étoufFaient comme une
1. Ces châsses de plomb sont mises, dans V Enfer de Dante, sur les épaules des orgueilleux.
lîJO MADAMt: DE STAËL.
lueur importune; et pour rordinaire, vers quarante ans, ce petit mouvement de leur tête s'était engourdi avec tout le reste. Mon père, vers la fin de l'automne, allait beaucoup à la chasse, et nous l'attendions quelquefois jusqu'à minuit. Pendant son absence, je restais dans ma chambre la plus grande partie de la journée, pour cultiver mes talents, et mabcUe-mère en avait de l'humeur. — A quoi bon tout cela, me disait-elle, en screzvous plus heureuse? — et ce mot me mettait au désespoir. Qu'est-ce donc que le bonheur, me disais-je, si ce n'est pas le développement de nos facultés! Ne vaut-il pas autant se tuer physiquement que moralement? Et s'il faut étouffer mon esprit et mon âme, que sert de conserver le misérable reste de vie qui m'agite en vain? filais je me gardais bien de parler ainsi à ma belle-mère. Je lavais essayé une ou deux fois : elle m'avait répondu qu'une femme était faite pour soigner le ménage de son mari et la santé de ses enfants; que toutes les autres prétentions ne faisaient que du mal, et que le meilleur conseil qu'elle avait à me donner, c'était de les cacher si je les avais ; et ce dis- •cours, tout commun qu'il était, me laissait absolument sans réponse : car l'émulation, l'enthousiasme, tous ces moteurs de l'âme et du génie, ont singulièrement besoin d'être encouragés, «et se flétrissent comme les llcurs sous un ciel triste et glacé. Il n'y a rien de si facile que de se donner l'air très moral, -en condamnant tout ce qui tient à une âme élevée. Le devoir, la plus noble destination de l'homme, peut être dénaturé comme loute autre idée, et devenir une arme offensive, dont les esprits «étroits, les gens médiocres, et contents de l'être, se servent pour imposer silence au talent, et se débarrasser de l'enthousiasme, du génie, enfin de tous leurs ennemis. On dirait, à les entendre, que le devoir consiste dans le sacrifice des facultés distinguées que Ton possède, et que l'esprit est un tort qu'il faut expier, en menant précisément la même vie que ceux qui en manquent; jîiais est-il vrai que le devoir prescrive à tous les caractères des jègles semblables? Les grandes pensées, les sentiments gêné-
récits; souven'irs de voyages. iOI
reux ne sont-ils pas dans ce monde la dette des êtres capables de l'acquitter? Chaque femme, comme chaque homme, ne doitelle pas se frayer une route d'après son caractère et ses talents? et faut-il imiter l'instinct des abeilles, dont les essaims se succèdent sans progrès et sans diversité*?
Je me croyais faite pour une autre destinée-; je me sens aussi soumise à ce que j'aime que ces femmes dont j'étais entourée, et qui ne permettaient ni un jugement à leur esprit, ni un désir à leur cœur : s'il vous plaisait, Oswald, de passer vos jours au fond de l'Ecosse, je serais heureuse d'y vivre et d'y mourir auprès de vous : mais, loin d'abdiquer mon imagi-
1. Do telles pages (et il yen a beaucoup de non moins belles dans Corinne) ne sont-elles pas achevées, marquées au sceau d'une éloquence qui dure et ne se flétrit point par le temps?
2. Le personnage imaginaire qui fait ce récit des années d'exil infligées à sa jeunesse, Corinne, revenue à vingt-deux ans en Italie, y a déployé bientôt ses grands dons naturels; ce génie, qui se trouvait à l'étroit et opprimé dans un triste coin de l'Anglotcrre, s'est épanoui au grand air de la liberté, s'est révélé avec éclat ; elle est devenue, par ses inspirations de poète, une des gloires de son pays d'adoption; les Romains ont renouvelé en son honneur une cérémonie consacrée par les noms de Pétrarque et du Tasse, et la jeune muse a été couronnée solennellement au CaiMtolc. (Liv. II, ch, i et ii.) On conçoit qu'une nature aussi privilégiée, et de bonne heure pleinement avertie de sa vocation, n'ait pu, transportée dans le morne séjour qu'elle nous décrit, s'accommoder d'un genre de vie aussi contraire à tous ses instincts, qu'elle n'ait pas eu la force de s'y soumettre, qu'elle ail même cru devoir s'y dérober. Est-il besoin de dire qu'.à moins d'avoir reçu .<• même appel de la destinée, on ne serait ni autorisé à s'irriter comme elle de la médiocrité d'une vie tristement régulière et monotone, et à prendre en tel mépris le vulgaire qui s'en arrange, ni dispensé de la résignation ou du courage qui subit, sans renoncer à en sortir, les insipidités comme les adversités de l'existence? L'héroïne de M™» de Staël est, sinon un être d'exception, du moins un brillant et touchant idéal; elle n'est pis un exemple; et il y aurait une bien conliante illusion à se poser en victime à la Corinne pour quelques mérites ou quelques talents nullement extraordinaires, mal reconnus des hommes et peu favorisés du sort. — Il faut convenir, d'ailleurs, que l'épreuve dont la belle et poétique Italienne nous fait le récit, était particulièrement cruelle. Le cant anglais, s'ajoutant aux petitesses de la vie provinciale la plus morose et aux tristesses du climat, faisait, pour une telle femme, un véril.ible enfer de celle bourgade du nord de l'Angleterre où elle se trouvait continéo. Et l'auteur, pour marquer fortement le contraste, a chargé les couleurs du tableau, tout en y mettant beaucoup d'observation piquante et de vérité. — Nos jeunes et spirituelles Françaises, exilées d"un milieu vivant dans quoique petite ville obscure de leur heureuse et aimable patrie, y trouveraient-elles un pareil lieu de pénitence? Il est permis d'en douter.
nation, elle me servirait à mieux jouir de la nature; et plus Tempirc de mon esprit serait étendu, plus je trouverais de gloire et de bonheur à vous en déclarer le maître.
Ma belle-mère était presque aussi importunée de mes idées que de mes actions ; il ne lui suffisait pas que je menasse la même vie qu'elle, il fallait encore que ce fût par les mêmes motifs, car elle voulait que les facultés qu'elle n'avait pas fussent considérées seulement comme une maladie. Nous vivions assez près du bord de la mer, et le vent du nord se faisait sentir souvent dans notre château : je l'entendais siffler la nuit à travers les longs corridors de notre demeure, et le jour il favorisait merveilleusement notre silence quand nous étions réunies. Le temps était humide et froid ; je ne pouvais presque jamais sortir sans éprouver une sensation douloureuse : il y avait dans la nature quelque chose d'hostile, qui me faisait regretter amèrement sa bienfaisance et sa douceur en Italie.
Nous rentrions l'hiver dans la ville, si c'est une ville, toutefois, qu'un lieu où il n'y a ni spectacle, ni édifices, ni musique, ni tableaux; c'était un rassemblement de commérages, une collection d'ennuis tout à la fois divers et monotones.
La naissance, le mariage et la mort composaient toute l'histoire de notre société, et ces trois événements différaient là moins qu'ailleurs. Représentez-vous ce que c'était pour une Italienne comme moi, que d'être assise autour d'une table à thé plusieurs heures par jour après dîner, avec la société de ma l)elle-mêre. Elle était composée de sept femmes, les plus graves delà province; deux d'entre elles étaient des demoiselles de cinquante ans, timides comme à quinze, mais beaucoup moins gaies qu'à cet âge. Une femme disait à l'autre : Ma chère, croyez-vous que l'eau soit assez bouillante pour la jeter sur le t/ic. — Ma chère, répondait l'aulre, je crois que ce serait trop tôt, car ces Messieurs ne sont pas cnrore pr'cts à venir. — Resteront-ils longtemps à table aujouni hui? àhiùt la troisième; qu'en croyez-vous, ma chère? — Je ne sais pas, répondait la qua-
récits; souvenirs de voyages. 195
trièmc; // me semble que Vélection du ixirlcmcnt doit avoir lieu la semaine prochaine, et il se pourrait qu'ils restassent pour s'en entretenir. — iYom, reprenait la cinquième; je crois plutôt qu'ils parlent de cette chasse au renard qui les a tant occupes la semaine pi.isscc, et qui doit recommencer lundi prochain; je crois cependant que le diner sera bientôt fini. — Ah ! je ne Vespère guère, disait la sixième en soupirant, et le silence recommençait. — J'avais été dans les couvents d'Italie, ils me paraissaient pleins de vie à côté de ce cercle, et je ne savais qu'y devenir.
Tous les quarts d'heure il s'élevait une voix qui faisait lai question la plus insipide, pour obtenir la réponse la plus froide; et l'ennui soulevé retombait avec un nouveau poids sur ces femmes, que Ton aurait pu croire malheureuses, si l'habitude prise dès l'enfance n'apprenait pas à tout supporter. Enfin, les Messieurs revenaient, et ce moment si attendu n'apportait pas un çrand changement dans la manière d'être des femmes : les hommes continuaient leur conversation auprès de la cheminée, les femmes restaient dans le fond de la chambre, distribuant les tasses de thé; et, quand l'heure du départ arrivait, elles s'en allaient avec leurs époux, prêtes à recommencer le lendemaim une vie qui no différait de celle de la veille que par la date de l'almanach, et par la trace des années qui venait enfin s'imprimer sur le visage de ces femmes, comme si elles eussent vécu pendant ce temps.
Je ne puis concevoir encore comment mon talent a pir échapper au froid mortel dont j'étais entourée; car, il ne faut pas se le cacher, il y a deux côtés à toutes les manières de voir : on peut vanter l'enthousiasme, on peut le blâmer; le mouvement et le repos, la variété et la monotonie, sont susceptiblesd'être attaqués et défendus par divers arguments; on peut plaider pour la vie, et il y a cependant assez de bien à dire de la moi't, ou de ce qui lui ressemble. Il n'est donc pas vrai qu'on puisse tout simplement mépriser ce que disent les gens médiocres ; ils pénètrent malgré vous dans le fond de votre.
pensée, ils vous attendent dans les moments où la supériorité vous a causé des chagrins, pour vous dire un Eh bien? tout tranquille, tout modéré en apparence, et qui est cependant le mot le plus dur qu'il soit possible d'entendre; car on ne peut supporter l'envie que dans les pays où cette envie même est excitée par l'admiration qu'inspirent les talents; mais quel plus grand malheur que de vivre là où la supériorité ferait naître la jalousie, et point l'enthousiasme; là où l'on serait haï comme une puissance, en étant moins fort qu'un être obscur? Telle était ma situation dans cet étroit séjour; je n'y faisais qu'un bruit importun à presque tout le monde, et je ne pouvais, comme à Londres ou à Edimbourg, rencontrer ces hommes supérieurs qui savent tout juger et tout connaître, et qui, sentant le besoin des plaisirs inépuisables de l'esprit et de la conversation, auraient trouvé quelque charme dans l'entretien d'une étrangère, quand même elle ne se serait pas, en tout, conformée aux sévères usages du pays.
Je passais quelquefois des jours entiers dans les sociétés de ma belle-mère, sans entendre dire un mot qui répondît ni à une idée, ni à un sentiment ; Ton ne se permettait pas même des gestes en parlant ; on voyait sur le visage des jeunes filles la plus belle fraîcheur, les couleurs les plus vives, et la plus parfaite immobilité : singulier contraste entre la nature et la société! Tous les âges avaient des plaisirs semblables : l'on prenait le thé, l'on jouait au whist, et les femmes vieillissaient en faisant toujours la même chose, en restant toujours à la même place : le temps était bien sûr de ne pas les manquer, il savait où les prendre * !
1. Ici, comme plus (riiiic fois ailleurs, M"" de Staël met beaucoup delic-mème dans sa Corinne. Plus d'une impression personnelle s'est glissée dans ce tableau de mœurs mêlé d'observation vraie et de une satire. Dans ces provinces françaises où elle essaya plusieurs fois de s'acclimater, à la distance de Paris que son exil lui imposait, elle ne put jamais se faire au train de vie des sociétés locales, à la routine des habitudes, à la monotonie des conversations. Elle regagnait au plus vile son Coppct où, du moins, un petit cercle d'élite se reformait
récits; souvenirs di-: voyagi:s. iOj
Il y a dans les plus petites villes d'Italie un théâtre, de la musique, des improvisateurs, beaucoup d'enthousiasme pour la poésie et les arts, un beau soleil ; enfin, on y sent qu'on vit; mais je l'oubliais tout à fait dans la province que j'habitais, et j'aurais pu, ce me semble, envoyer à ma place une poupée légèrement perfectionnée par la mécanique, elle aurait très bien rempli mon emploi dans la société. Comme il y a partout, en Angleterre, des intérêts de divers genres qui honorent l'humanité, les hommes, dans quelque retraite qu'ils vivent, ont toujours les moyens d'occuper dignement leur loisir; mais l'existence des femmes, dans le coin isolé de la terre que j'habitais, était bien insipide. Il y en avait quelques-unes qui, par la nature et la réflexion, avaient développé leur esprit, et j'avais découvert quelques accents, quelques regards, quelques mots dits à voix basse, qui sortaient de la ligne commune; mais la petite opinion du petit pays, toute-puissante dans son petit cercle, étouftait entiè.-ement ces germes : on aurait eu l'air d'une mauvaise tète, d'une femme de vertu douteuse, si l'on s'était livré à parler, à se montrer de quelque manière; et, ce qui était pis que tous les inconvénients, il n'y avait aucun avantage.
D'abord j'essayai de ranimer cette société endormie : je leur proposai de lire des vers, de faire de la musique. Une fois, le Jour éiait pris pour cela; mais tout à coup une femme se rappela qu'il y avait trois semaines qu'elle avait été invitée à ■souper chez sa tante; une autre qu'elle était en deuil d'une vieille cousine qu'elle n'avait jamais vue, et qui était morte
"bien vile aiilour d'elle. « Ces villes de province, dit Saiote-Beuve, olfraicnt trop peu de ressources à un e?prit si actif, si jaloux de l'accent et des paroles de la l>iire Atin"-nes. Le inépris des petitesses et du incdiocrc en tout genre la prenait a la gorge, la suffoquait; elle vérifiait et commentait à satiété la jolie comédie de Picard [Lapciili; ville). L'étonnante conversation de Benjamin Constant conjurait à prand'peine cette vapeur. « Le pauvre Schlogel, disail-ellc dans un de ces » séjours, se meurt d'ennui; Benjamin Constant se tire mieux d'affaire avec les ■n bêles. » [Porti-aits de fenunes.)
ia
depuis plus de trois mois; une autre, enfin, que dans son ménage il y avait des arrangements domestiques à prendre : tout cela était très raisonnable; mais ce qui était toujours sacrifie, c'étaient les plaisirs de l'imagination et Tesprit, et j'entendais si souvent dire : Cela ne se ^JCMi pas, que, parmi tant de négations, ne pas vivre m'eût encore semblé la meilleure de toutes.
Moi-même, après m'ètre débattue quelque temps, j'avais renoncé à mes vaines tentatives ; non que mon père me les interdît, il avait même engagé ma belle-mère à ne pas me tourmenter à cet égard ; mais les insinuations, mais les regards à la dérobée, pendant que je parlais, mille petites peines, semblables aux liens dont les pygmées entouraient Gulliver, me rendaient tous les mouvements impossibles, et je finissais par faire comme les autres, en apparence, mais avec cette différence, que je mourais d'ennui, d'impatience et de dégoûts, au fond du cœur. J'avais déjà passé ainsi quatre années les plus fastidieuses du monde; et, ce qui m'affligeait davantage encore, je sentais mon talent se refroidir ; mon esprit se remplissait, malgré moi, de petitesses : car, dans une société où l'on manque tout à la fois d'intérêt pour les sciences, la littérature, les tableaux et la musique, où l'imagination enfin n'occupe personne, ce sont les petits faits, les critiques minutieuses qui font nécessairement le sujet des entretiens; et les esprits étrangers à l'activité comme à la méditation ont quelque chose d'étroit, de susceptible et de contraint, qui rend les rapports de la société tout à la fois pénibles et fades.
li n'y a là de jouissance que dans une certaine régularité méthodique, qui convient à ceux dont le désir est d'effacer toutes les supériorités, pour mettre le monde à leur niveau; mais cette uniformité est une douleur habituelle pour les caractères appelés à une destinée qui leur soit propre; le sentiment amer de la malveillance, que j'excitais malgré moi, se joignait à l'oppression causée par le vide qui m'empêchait de respirer.
récits; sol'vknirs di-: vovagks. 197
C'est en vain qu'on se dit : tel homme n'est pas digne de me juger, telle femme n'est pas capable de me comprendre; le visage humain exerce un grand pouvoir sur le cœur humain; et, quand vous lisez sur ce visage une désapprobation secrète, elle vous inquiète toujours, en dépit de vous-même. Enfin, le cercle qui vous environne finit toujours par vous cacher le reste du monde; le plus petit objet placé devant votre œil vous intercepte le soleil ; il en est de même aussi de la société dans laquelle on vit : ni l'Europe, ni la postérité ne pourraient rendre insensible aux tracasseries de la maison voisine; et qui veut être heureux et développer son génie, doit, avant tout, bien choisir l'atmosphère dont il s'entoure immédiatement.
Corinne.
lie mal du pays.
(suite du précédent récit)
Chaque jour ma situation devenait plus odieuse; je me
sentais saisie par la maladie du pays, la plus inquiète douleur qui puisse s'emparer de l'àme. L'exil est quelquefois, pour les caractères vifs et sensibles, un supplice beaucoup plus cruel que la mort; l'imagination prend en déplaisance tous les objets qui vous entourent, le climat, le pays, la langue, les usages, la vie en masse, la vie en détail; il y a une peine pour chaque moment, comme pour chaque situation : car la patrie nous donne mille plaisirs habituels que nous ne connaissons pas nous-mêmes, avant de les avoir perdus :
La favella, i costumi,
L'aria, i tronchi, il terren, le mura, i sassi* !
C'est déjà un vif chagrin que de ne plus voir les lieux oîi Ton a
1. La langue, les mœurs, l'air, les arbres, la terre, les murs, les pierres!
Métastase.
passé son enfance : les souvenirs de cet ûge, par un charme particulier, rajeunissent le cœur, et cependant adoucissent l'idée de la mort. La tombe rapprochée du berceau semble placer sous le môme ombrag-e toute une vie; tandis que les années passées sur un sol étranger sont comme des branches sans racines. La génération qui vous précède ne vous a pas vu naître; elle n'est pas pour vous la génération des pères, la génération protectrice; mille intérêts qui vous sont communs avec vos compatriotes, ne sont plus entendus par les étrangers; il faut tout expliquer, tout commenter, tout dire, au lieu de cette communication facile, de cette effusion de pensées, qui commence à l'instant où Ton retrouve ses concitoyens. Je ne pouvais me rappeler sans émotion les expressions bienveillantes de mon pays. Cava, Carissiina, disais-je quelquefois en me promenant toute seule, pour m'imiter à moi-même l'accueil si amical des Italiens et des Italiennes; je comparais cet accueil à celui que je recevais.
Chaque jour j'errais dans la campagne, où j'avais coutume d'entendre le soir, en Italie, des airs harmonieux chantés avec des voix si justes; et les cris des corbeaux retentissaient seuls dans les nuages. Le soleil si beau, l'air si suave de mon pays était remplacé par les brouillards; les fruits mûrissaient à peine; je ne voyais point de vignes, les lleurs croissaient languissamment, à long intervalle l'une de l'autre; les sapins couvraient les montagnes toute l'année, comme un noir vêtement ! Un édilice antique, un tableau seulement, un beau tableau aurait relevé mon âme; mais je l'aurais vainement cherché à trente milles à la ronde. Tout était terne, tout était morne autour de moi, et ce qu'il y avait d'habitations et d'habitants servait seulement à priver la solitude de cette horreur jioétique qui cause à l'àme un frissonnement assez doux. Il y avait de l'aisance, un peu de commerce et de la culture autour de nous; cnlin, ce qu'il faut pour qu'on vous dise : Vous devez étve coniciii(\ il ne vous manque lien. Stupide jugement, porté sur Tex-
récits; souvenirs de voyages. loo
téricur de la vie, quand tout le foyer du bonheur et de la soulfrance est dans le sanctuaire le plus intime et le plus secret de nous-niLMiies!
Corinne.
lies salous de Paris.
Impressions de lord ]\...
Mon père avait conservé quelques préventions contre Paris, qu'il avait vu vers la lin du règne de Louis XV, et ne concevait i^uère comment des coteries pouvaient se chang-er en nation, des prétentions en vertus et des vanités en enthousiasme. Néanmoins il consentit au voyage que je désirais. Il m'accorda, au commencement de 1791, lorsque j'avais vingt et im ans accomplis, six mois de séjour en France, et je partis pour connaître cette nation si voisine de nous, et toutefois si différente par ses institutions et les habitudes qui en sont résultées.
Je croyais ne jamais aimer ce pays; j'avais contre lui les préjugés que nous inspirent la fierté et la gravité anglaises. Je craignais les moqueries contre tous les cultes du cœur et de la pensée ; je détestais cet art de rabattre tous les élans et de désenchanter tous les amours. Le fond de cette gaîté tant vantée me paraissait bien triste, puisqu'il frappait de mort mes sentiments les plus chers. Je ne connaissais pas alors les Français vraiment distingués; et ceux-là réunissent aux (]ualités les plus nobles des manières pleines de charme. Je fus étonné de la simplicité, de la liberté qui régnait dans les sociétés de Paris. Les plus grands intérêts y étaient traités sans Irivolité comme sans pédanterie; il semblait que les idées les plus profondes fusscLit devenues le patrimoine de la conversation, et que la révolution du monde entier ne se fit que pour rendre la société
de Paris plus aimal)le*. Je rencontrais des hommes d'une instruction sérieuse, d'un talent supérieur, animés par le désir de plaire, plus encore que par le besoin d'être utiles; recherchant les suffrages d'un salon, même après ceux d'une tribune, et vivant dans la société des femmes pour être applaudis, plutôt que pour être aimés.
Tout, à Paiis, était parfaitement bien combiné, par rapport au bonheur extérieur. Il n'y avait aucune gène dans les détails de la vie; de l'égoïsme au fond, mais jamais dans les formes; un mouvement, un intérêt qui prenait chacun de vos jours, sans vous en laisser beaucoup de fruit ^, mais aussi sans que jamais vous en sentissiez le poids ; une promptitude de conception qui permettait d'indiquer et de comprendre par un mot ce qui aurait exigé ailleurs un long développement; un esprit d'imitation qui pourrait bien s'opposer à toute indépendance véritable, mais qui introduit dans la conversation cette sorte de bon accord et de complaisance qu'on ne trouve nulle autre part ; enfin, une manière facile de conduire la vie, de la diversifier, de la soustraire à la réflexion, sans en écarter le charme de l'esprit. A tous ces moyens de s'étourdir, il faut ajouter les spectacles, les étrangers, les nouvelles, et vous aurez l'idée de la ville la plus sociable qui soit au monde. Je m'étonne presque de prononcer son nom dans cet ermitage, au milieu d'un désert^, à l'autre extrême des impressions que fait naître la plus active population du monde; mais je devais vous peindre ce séjour, et son effet sur moi.
1. V. plus loin, dans la 1V« jinriie <io ce reouoil. lexlrail iiUilulé : Ce que c'était que la société de Paris pendant l'Assemblée constituante.
2. C'est un Anfrlais qui parle; c'est aussi un peu M"" de Staél, avec les sévérités ou les réserves que, dans ses jugements sur l'esprit français, elle mêle habituellement aux plus flatteuses louanges.
3. Le récit d'où cette page est extraite est fait dans la contrée où s'élève l'erniilage de SanSalvador, lieu de repos iK»ur les voyageurs, à moitié chemin du Vésuve.
récits; souvenirs de voyages. 201
Retour de lord I\... d'Italie en Ang^lcterre.
En approchant de TAngleterre, tous les souvenirs de la
patrie rentrèrent dans 1 ame d'Oswald; Tannée qu'il venait de passer en Italie n'était en relation avec aucune autre époque de sa vie. C'était comme une apparition brillante qui avait frappé son imagination, mais n'avait pu changer entièrement les opinions, ni les goûts dont son existence s'était composée jusqu'alors. Il se retrouvait lui-même ; et, bien que le regret d'être séparé de Corinne l'empêchât d'éprouver aucune impression de bonheur, il reprenait pourtant une sorte de fixité dans les idées, que le vague enivrant des beaux -arts et de l'Italie avait fait disparaître*.
Dès qu'il eut mis le pied sur la terre d'Angleterre, il fut frappé de l'ordre et de l'aisance, de la richesse et de l'industrie qui s'offraient à ses regards ; les penchants, les habitudes, les goûts nés avec lui se réveillèrent avec plus de force que jamais. Dans ce pays où les hommes ont tant de dignité, et les femmes tant de modestie, où le bonheur domestique est le lien du bonheur public, Oswald pensait à l'Italie pour la plaindre. Il lui semblait que dans sa patrie la raison humaine était partout noblement empreinte, tandis qu'en Italie les institutions et l'état social ne rappelaient, à beaucoup d'égards, que la confusion, la faiblesse et l'ignorance-. Les tableaux séduisants, les impressions poétiques faisaient place dans son cœur au profond sentiment de la liberté et de la morale ; et, bien qu'il chérît
1. Oswald .1 pris en tremblant une résolution qui doit décider de sa deslinéo. Un impérieux devoir l'a ramené pour un temps dans le Nord. Déjà partagé entre les plus nobles enchantements de l'imagination et du cœur et les froids conseils de la raison pratique, ses doutes, ses luttes intérieures vont s'aggraver, ses j^ermcnts faiblir, sous les influences qui le ressaisissent à son retour, parmi les souvenirs et les exemples de la patrie anglaise.
2. C'est dans l'Italie des dernières années du dix-huitième siècle, avant 1T96, avant la conquête française, que se déroule la plus grande partie du roman de Corinne.
202 MADAME DE STALÎL.
toujours Corinne, il la blâmait doucement de s être ennuyée de vivre dans une contrée qu'il trouvait si noble et si sage. Enfin, s'il avait passé d'un pays où l'imagination est divinisée dans un pays aride ou frivole, tous ses souvenirs, toute son àme, l'auraient vivement ramené vers l'Italie; mais il écbangeait le désir indéfini d'un bonheur romanesque contre l'orgueil des vrais biens de la vie, l'indépendance et la sécurité. Il rentrait dans l'existence qui convient aux hommes, l'action avec un but. La rêverie est plutôt le partage des femmes, de ces êtres faibles et résignés dès leur naissance : l'homme veut obtenir ce qu'il souhaite, et l'habitude du courage, le sentiment de la force, l'irritent contre sa destinée, s'il ne parvient pas à la diriger selon son gré.
Oswald, en arrivant à Londres, retrouva ses amis d'enfance. Il entendit parler cette langue forte et serrée, qui semble indiquer bien plus de sentiments encore qu'elle n'en exprime; il revit ces physionomies sérieuses qui se développent tout à coup, quand des aifeclions profondes triomphent de leur réserve habituelle ; il retrouva le plaisir de faire des découvertes dans les cœurs qui se révèlent par degrés aux regards observateurs; enfin, il se sentit dans sa patrie, et ceux qui n'en sont jamais sortis ignorent par combien de liens elle nous est chère.
Co)'inne.
îiC plus beau Jour de SI. IVecker^.
M. Xecker ne cessa pas, sur sa route de Bùle à Paris, de
rendre service aux personnes de l'opinion aristocratique, qui s'échappaient en grand nombre de cette ville : plusieurs lui
1. Déchu du ministère et parti de France (en secret, sur l'ordre de Louis XVI i le 11 juillet 17S9, Neckcr fut rejoint en Suisse, à Bàle. par sa femme et sa tille. le 20, et, en niome temps, reçut les lettres du roi et de rAssemblée nationale qui le rappelaient à son p.isto; il était ministre pour la troisième fois. De Bile à Versailles, son voyage fut uu Iriomplie. (V. notre Notice, p. xxvui.)
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demandèrent des lettres de sa main pour traverser les fronliùres sans dang-cr. Il en donna à tous ceux qui étaient exposés ; il savait cependant combien, en agissant ainsi, il se compromettait ; car il faut remarquer, pour sentir tout le prix d'une telle conduite, que mon père, par réflexion et par nature, possédait une rare prudence, et qu'il ne faisait presque jamais rien par l'impulsion du moment. Son esprit avait un défaut pour l'action, c'était d'être susceptible d'incertitude; il combinait toutes les chances, et ne s'étourdissait jamais sur la possibilité d'un inconvénient : mais lorsque l'idée d'un devoir lui était présentée, toutes les puissances calculatrices de sa raison se courbaient devant cette loi suprême, et, quelles que pussent être les suites d'une résolution que la vertu lui commandait, c'était la seule circonstance dans laquelle il se décidait sans hésiter.
Dans presque tous les endroits oiî mon père s'arrêtait pendant son voyage, il parlait au peuple qui l'environnait sur la nécessité de respecter les propriétés et les personnes ; il demandait à ceux qui lui montraient tant d'amour de lui en donner pour preuve l'accomplissement de leurs devoirs : il acceptait son triomphe avec un sentiment religieux pour la vertu, religieux pour l'humanité, religieux pour le bien public. Qu'est-ce donc que les hommes, si ce n'est pas ainsi qu'on mérite leur estime et leur respect? qu'est-ce donc que la vie, si ce n'est pas sur uno telle conduite que repose la protection divine?
A dix lieues de Paris, on vint nous dire que le baron do BezenvaP, l'un des hommes les plus menacés par la fureur populaire, était ramené prisonnier à Pans, ce qui l'aurait infuil-
1. Le baron de Bezenval (ne à Soleure), lieiilcnaul gcncral, colonel des Suisses et Grisons, cominandail, le 12 juillet 17S9, les troupes. api)elccs par le roi. qui campaient aux Cliamps-Élysccs. Devant linsurreclion qui éi:lalail, peu sûr de ^es troupes, et n'ayant pas reçu d'ordres pour agir, il se replia sur Versailles, et laissa prendre la Bastille (14 juillet), quoiqu'il eût, par un message, invite le gouverneur de Launay à tenir bon. Menacé de la vindicte populaire, il prit lu fuite, fut reconnu, arrêté à Villenaux dans IWube, et reconduit vers Paris. Tout ce que raconte M"" de Staël de la généreuse intervention de Neckcr en sa (avcur est exact.
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liblement fait massacrer dans les rues. On arrêta notre voiture au milieu de la route, pour demander à mon père d'écrire aux autorités qui conduisaient à Paris le baron de Bezenval, qu'il prenait sur lui de les engaçer à suspendre Texécution de l'ordre qu'elles avaient reçu de la commune de Paris, et à garder le baron de Bezenval oi!i il était. C'était beaucoup hasarder que de faire une telle demande, et mon père n'ignorait pas à quel point la faveur qu'on tient de la popularité est aisément détruite ; c'est une sorte de puissance dont il faut jouir sans en user. Il écrivit cependant à l'instant même sur ses genoux, dans sa voiture ; le moindre délai pouvait coûter la vie au baron de Bezenval, et jamais mon père ne se serait pardonné de n'avoir pas empêché la mort d'un homme, quand il le pouvait. Je ne sais ce qu'on peut dire politiquement de ce profond respect pour la vie des hommes; mais il me semble cependant que l'espèce hum.aine n'est pas intéressée à le dénigrer.
Arrivé à Versailles, il fallait que mon père allât à la commune de Paris, pour lui exposer sa conduite dans l'aftaire de M. de Bezenval; il s'y rendit, et ma mère et moi nous le suivîmes. Tous les habitants de Paris étaient dans les rues, aux fenêtres et sur les toits : tous criaient : Vive M. Neckcr! Mon père entra à l'Hôtel de Ville au milieu de ces acclamations ; il y prononça un discours qui avait pour unique but de demander la grâce de M. de Bezenval, et que l'amnistie fût étendue à toutes les personnes de son opinion. Ce discours entraîna les nombreux auditeurs qui l'écoutaient ; un sentiment de pur enthousiasme pour la vertu et la bonté, un sentiment qui n'était excité par aucun intérêt ni par aucune opinion politique, s'empara de près de deux cent mille Français qui se trouvaient rassemblés, soit dans l'IIotel de Ville, soit sur la place qui
Toulcfois, I3c7.cnval, amnistié par la Commune, ne fui pas encore hors d'alTaire. Les dislricts do Paris roolamèrcnt contre le droit de prAce que cette assemblée s'était attribué, et demandèrent l'arrestation du coupable. L'Assemblée nationale mit fin au débat on renvoyant l'accusé devant le Cliàtolet, qui Tacquitta.
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Tenvironne. Ah ! qui n'aurait pas en ce moment aimé la nation française avec passion? Jamais elle ne se montra plus grande que ce jour où elle ne songea qu'à être généreuse; jamais elle ne se montra plus aimable que ce jour où son impétuosité naturelle prenait un libre essor vers le bien. Quinze ans se sont passés depuis ce jour, et rien n'a pu affaiblir cette impression, la plus vive de ma vie.
Il existe un bien petit nombre de femmes qui aient eu le bonheur d'entendre répéter à tout un peuple le nom de l'objet de leur tendresse ; mais celles-là ne me démentiront pas, quand je dirai que rien ne peut égaler l'émotion que font alors éprouver les acclamations de la multitude. Tous ces regards qui semblent un moment animés par le même sentiment que vous, ces voix sans nombre, qui retentissent toutes à votre cœur, ce nom qui s'«lève dans les airs, et semble vous revenir du ciel, après avoir passé par les hommages de la terre ; cette électricité tout à fait inconcevable, que les hommes se communiquent les uns aux autres par les sentiments vrais qu'ils éprouvent ensemble; tous ces mystères de la nature et de la société viennent ajouter encore au plus grand de tous les mystères, à Tamour, à l'amour filial et maternel, mais enfin à l'amour; et notre âme succombe à des émotions plus puissantes qu'elle. Quand je revins à moi, je sentis que j'avais touché aux bornes du bonheur possible. Je ne croyais pas cependant que ce moment de bonheur serait le dernier de ma vie; je ne croyais pas que le déclin de ma destinée tînt de si près à son commencement. Mon père était au comble de la gloire ; il la faisait servir, cette gloire, aux plus chéries de ses espérances, à l'humanité, à la réconciliation, à l'indulgence ; mais depuis ce jour d'éternel souvenir pour les siens et pour la nation elle-même, depuis ce jour, dis-je, commencèrent les revers de sa destinée*.
Du caractère de M. Necker et de sa vie privée.
i. Revenu aux affaires dans les circonstances les plus critiques, Necker perdit
Une fisite domiciliaire.
Pendant l'intervalle du 10 août au 2 septembre, de nouvelles arrestations avaient lieu à chaque instant; les prisons étaient combles... Plusieurs de mes amis, MM. de Xarbonne, Montmorency, Baumcts, étaient personnellement menacés, et chacun d'eux se tenait caché dans la maison de quelque bourgeois. Mais il fallait chaque jour changer de demeure, parce que la peur prenait à ceux qui donnaient asile. On ne voulut pas d'abord se servir de ma maison, parce qu'on craignait qu'elle n'attirât l'attention; mais, d'un autre côté, il me semblait qu'étant celle d'un ambassadeur et portant sur la porte le nom d'hôtel de Suède, elle pourrait être respectée, quoique M. de Staël fût absent. Enfin, il n'y eut plus à délibérer, quand on ne trouva plus personne qui osât recevoir les proscrits. Deux d'entre eux vinrent chez moi^ ; je ne mis dans ma confidence qu'un de mes gens dont j'étais sûre. J'enfermai mes amis dans la chambre la plus reculée, et je passai la nuit dans les appartements qui donnaient sur la rue, redoutant à chaque instant ce qu'on appelait les visites domiciliaires.
Un matin, un de mes domestiques, dont je me défiais, vint me dire que l'on avait affiché, au coin de ma rue, le signalement et la dénonciation de M. de Xarbonne : c'était Tune des personnes cachées chez moi. Je crus que cet homme voulait pénétrer mon secret en m'clTrayant; mais il me racontait le fait tout simplement. Peu de temps après, la redoutable visite domiciliaire se fit dans ma maison. M. de Narbonne, étant mis hors la loi, périssait le même jour, s'il était découvert; et, quelques précautions que j'eusse prises, je savais bien que, si
rapidement ccWe extraordinaire faveur populaire qui l'y avait rappelé. Apres quinze mois dune administration de plus en plus difûi^ile, Ihonnèle ministre, dcliurdé de toutes parts, se retira on septembre i~90.