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Le comte Mathieu de Monlmorencv et M. de Narbonne

RÉCÏTS; SOUVIDNIRS DE VOYAGES. 207

la recherche était exactement faite, il ne pouvait y échapper'. 11 fallait donc, à tout prix, empêcher cette recherche; je rassemhlai mes forces, et j'ai senti, dans cette circonstance, qu'on peut toujours dominer son émotion, quelque violente qu'elle soit, quand on sait qu'elle expose la vie d'un autre.

On avait envoyé, pour s'emparer des proscrits, dans toutes les maisons de Paris, des commissaires de la classe la plus subalterne; et, pendant qu'ils faisaient leurs visites, des postes militaires gardaient les deux extrémités de la rue pour empêcher que personne ne s'échappât. Je commençai par effrayer, autant que je pus, ces hommes, sur la violation du droit des gens qu'ils commettaient en visitant la maison d'un ambassadeur; et, comme ils ne savaient pas trop bien la géographie, je leur persuadai que la Suède était une puissance qui pouvait les menacer d'une attaque immédiate, parce qu'elle était frontière de la France. Vingt ans après, chose inouïe, cela s'est trouvé vrai; car Lubeck et la Poméranie suédoise étaient au pouvoir des Français.

Les gens du peuple sont prenables tout de suite ou jamais : il n'y a presque point de gradations ni dans leurs sentiments, ni dans leurs idées. Je m'aperçus donc que mes raisonnements leur faisaient impression, et jeus le courage, avec la mort dans le cœur, de leur faire des plaisanteries sur l'injustice de leurs soupçons. Rien n'est plus agréable aux hommes de cette classe que des plaisanteries; car, dans l'excès de leur fureur contre

1. .Ministre de la guerre sous l'Assemblée législative, M. de Narbonne avait cnergiquenient travaillé à la réorganisation de l'armée; mais tandis que ses opinions libérales lui atl iraient les défiances de la cour, les clubs raccnsi'Tonl de préi)arer une réaction militaire en faveur du trône : « Remplacé au ministère le 10 mars, il élait aussitôt rei)arti pour Tarmée du Nord, où il donna, dans son commandement, l'exemple de la plus active discipline. Rappelé, après quelques mois i)ar un ordre secret du roi, il arriva à Paris seul, el sans ]iarli formé, pour assister avec désespoir à l'insurrection du 10 août, el le lendemain il fut décrété d'accusation et mis hors la loi, « 1res justement, disait il, aussi justement que s'il fût resté au feu, car il l'avait quitté malgré lui. » Villemain, Souvenirs d'histoiri'et lie liltcrnturc. — Rappelé au service par l'empereur en 1S09, M. de Narbonne s'illustra eu divers emplois de guerre et de diplomatie. — Mort à Torgau ea 1S13..

les nobles, ils ont du plaisir à être traités par eux comme des égaux. Je les reconduisis ainsi jusqu'à la porte, et je bénis Dieu de la force extraordinaire qu'il m'avait prêtée dans cet instant; néanmoins cette situation ne pouvait se prolonger, et le moindre hasard suffisait pour perdre un proscrit qui était très connu par son ministère récent.

Un Hanovrien généreux et spirituel, le docteur Bollmann, qui, depuis, s'est exposé pour délivrer M. de La Fayette des prisons d'Autriche, apprit mon anxiété, et m'offrit, sans autre motif que l'enthousiasme de la bonté, de conduire M. de Xarbonne en Angleterre, en lui donnant le passe-port d'un de ses amis. Rien n'était plus hardi que cette action; car, si un étranger, quel qu'il fût, avait été pris emmenant un proscrit sous un nom supposé, il eût été condamné à mort. Le courage du docteur Bollmann ne se démentit ni dans la volonté ni dans l'exécution, et, quatre jours après son départ, M. de Xarbonne était à Londres.

Un proscrit.

La proscription s'étendit de toutes parts après le 1 8 Fructidor : tous les jours on tremblait pour quelques nouvelles victimes... Le marquis d'Ambert, qui avait été le colonel du général Bernadotte avant la Révolution, fut pris et traduit devant une commission militaire : terrible tribunal, dont l'existence, hors de l'armée, suffit pour constater qu'il y a tyrannie. Le général Bernadotte alla trouver le Directoire, et lui demanda, pour seul prix de tous ses services, la grâce de son colonel ; les directeurs furent inilexibles : ils appelaient justice une égale répartition de malheur.

Deux jours après le supplice de M. d'Ambert, je vis entrer dans ma chambre, à dix heures du matin, le frère de M. dcNorvins de Monbreton, (|uc j'avais connu en Suisse pendant son

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émigration. 11 me dit, avec une grande émotion, que Ton avait arrèié son frère, et que la commission militaire était assemblée pour le juger à mort' ; il me demanda si je pouvais trouver un moyen quelconque de le sauver. Comment se flatter de rien obtenir du Directoire, quand les prières du général Bernadotte avaient été infructueuses? et comment se résoudre cependant à ne rien tenter pour un homme qu'on connaît, et qui sera fusillé dans deux heures, si personne ne vient à son secours? Je me rappelai tout à coup que j'avais vu, chez Barras, un général Lemoine, celui que j'ai cité à l'occasion de l'expédition de Quiberon, et qu'il m'avait paru causer volontiers avec moi. Ce général commandait la division de Paris, et il avait le droit de suspendre les jugements de la commission militaire établie dans cette ville. Je remerciai Dieu de cette idée, et je partis à l'instant même avec le frère du malheureux Norvins.

Nous entrâmes tous les deux dans la chambre du général, qui fut bien étonné de me voir. Il commença par me faire des excuses sur sa toilette du matin, sur son appartement; enfin, je ne pouvais l'empêcher de revenir continuellement à la politesse, quoique je le suppliasse de n'y pas donner un instant, car cet instant pouvait être irréparable. Je me hâtai de lui dire le sujet de ma venue, et d'abord il me refusa nettement. Mon cœur tressaillait à l'aspect de ce frère qui pouvait penser que je ne trouvais pas les paroles faites pour obtenir ce que je demandais. Je recommençai mes sollicitations, en me recueillant pour rassembler toutes mes forces : je craignais d'en dire trop, ou trop peu; de perdre l'heure fatale après laquelle c'en était fait,

1. M. de Norvins (Jacques), revenu de romigration, s'était engagé dans le luoiivement royaliste que réprima si durement le coup d'Etat directorial du IS fructidor 179S. Sauvé par M"" de Staël, il se rallia plus lard au gouvernement impérial, fut appelé à d'importantes fonctions administratives auprès du tA de Weslphalie Jérùme, puis dans les États romains, et, rentré dans la vie privée eu 1S14, se voua exclusivement aux lettres. Auteur d'ouvrages historiques (^J Portefeuille de 1S13; une Histoire de Xapoléon, et d'un poème eu quatre chacts : d'Immortalité de l'àme, ou les quatre âges religieux.

-10 MADAMli: DE STAËL.

OU de négliger un argument qui pouvait frapper au but. Je regardais tour à tour la pendule et le général, pour voir laquelle des deux puissances, son âme ou le temps, approchait le plus vite du terme. Deux fois le général prit la plume pour signer le sursis, et deux fois la crainte de se compromettre Tarrêta; enfin, il ne put nous refuser*, et grâces lui soient encore rendues. Il donna le papier sauveur, et M. de INIonbreton courut au tribunal, où il apprit que son frère avait déjà tout avoué; mais le sursis rompit la séance, et l'homme innocent a vécu.

C'est notre devoir, à nous autres femmes, de secourir dans tous les temps les individus accusés pour des opinions politiques, quelles qu'elles puissent être ; car, qu'est-ce que des opinions dans les temps de partis?

Considérations sur la Iicvoîuti07i française.

Douleur filiale.

Au printemps de cette terrible année-, j'étais heureuse en Allemagne; j'avais retrouvé de l'émiîlation par le séjour que j'avais fait dans un pays sincère, éclairé, enthousiaste, et qui avait daigné recevoir la fille de M. Xecker, comme si c'était à l'Allemagne qu'il eût consacré sa fortune, ses vertus et son génie. Dans les lettres de recommandation que mon père m'avait données, il m'avait appelée sa fille vntqiie et chérie^ et

1. On racoiile nu'aii moiiienl où elle se «lésespérail de ne rien obtenir, apprenant que M. Lemoine avait, ce jour même, un enfant malade assez gravement pour l'inquiéter, elle s'écria : <> Votro enfant est malade! eh bien, si vous me refusez, si vous avez cette cruauté, il mourra! » et que ce mouvement acheva la défaite du pénéral. — Sainte-Beuve, après avoir rapporté ce trait dans ï^on étude sur M""' de Staël, nous apprend qu'elle a mis à proùt, dans une des derniiTcs pages du roman de Delphine, !e souvenir qu'elle gar lait de cette scène- C'osl avec un cri semblable que Delphine ;rrache a un président de tribunal la mise en liberté de l'infortuné Léonce.

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