NOTICB BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE. XXXI
sans la troubler, était exposé, dùciit, avec une délicatesse d'analyse morale, une maturité de conseils et de directions, qu'on n'eût pas attendues d'un aussi jeune guide. Au temps de la composition de cet ouvrage, l'auteur n'avait que vingt-huit ans. Le livre De la Littérature coimdérée dans ses rappo7is aven les institutions sociales^ est de 1800; date mémorable dans l'histoire de la critique littéraire. Ce titre seul était une révélation. Personne encore ne s'était avisé d'examiner les ouvrages d'esprit non pas seulement en eux-mêmes, au point de vue abstrait de la raison et du goût, mais en les revoyant sur place, pour ainsi dire, de manière à noter les diverses influences, souvent profondes, des temps, des lieux, de l'état social, sur le développement original des talents ou des génies, et à juger mieux, plus intelligemment, de leurs créations à cette lumière nouvelle. De la revue que, dans cet esprit, elle se plaisait à faire, à larges traits, des grandes littératures antiques et modernes \ M"° de Staël tirait une puissante leçon d'espoir et de confiance À l'adresse des talents découragés qui, autour d'elle, se plaignaient de venir trop tard, lorsque tout avait été trouvé, quand tout était dit, et de n'avoir plus qu'à glaner tristement sur les pas de devanciers plus heureux. Comment, leur disait-elle, un grand peuple à l'état de renaissance, renouvelé, comme il venait de l'être, dans ses institutions et dans ses lois, comme déjà il commençait à l'être dans ses mœurs et son esprit, pouvait-il se trouver menacé de langueur intellectuelle, condamné, dans ses arts, aux froides imitations ou aux stériles redites? Et partout, dans ce livre de génie et d'avenir, en vraie fille du dix-huitième siècle, du siècle de Montesquieu, de Buffon, de Condorcet, elle en appelait des timidités ou des défiances de l'esprit rétrograde
1. Quelle que fût retendue de ses éludes, c'était beaucoup entreprendre; aussi a-t-elle mêlé plus d'une fois, dans ce livre, aux aperçus pénétrants, des vues hasardées ou inexactes (surtout quand elle se lance à travers le monde grec ou romain). Dans la voie nouvelle qu'elle ouvrait, d'autres marcheront beaucoup plus sûrement qu'elle; mais elle garde l'honneur de s'y être engagée la première.
X\Xll MADAME DI-: STAËL.
OU sceptique à Titlée du progrès, du progrès dans tous les ordres d'activité, considéré comme une loi de l'espèce humaine.
Deux ans après (1802), du sévère domaine de la critique littéraire et de la philosophie, on la vit, non sans surprise, passer d'un élan facile dans le champ de la fiction, et s'y faire du premier coup une place glorieuse. Il y a loin des romans du dixhuitième siècle dus à des talents féminins (M™*^ de Tencin, M™"^ Cotin, M°^^ de Genlis) à celui de Delphine ^ histoire touchante d'une jeune femme, adorable par tous les dons de l'intelligence et du cœur, mais, en quelque sorte, trop naturelle et de premier mouvement, crédule aux amitiés perfides, bonne et généreuse jusqu'à l'insouciant oubli de sa réputation, dévouée jusqu'aux imprudences, en butte par là aux aveugles sévérités de l'opinion, au fanatisme des convenances, méconnue et calomniée par un monde très formaliste et très léger, aux préjugés duquel demeure douloureusement asservi celui qu'elle aime, et qui, d'ailleurs, est si digne d'elle. Roman de passion et tout ensemble roman moral, par la double leçon qui s'en dégage; leçon de mesure et de prudence aux nobles natures trop spontanées, qui s'abandonnent avec une impétuosité irréfléchie, téméraire, aux meilleurs élans du cœur; et leçon d'indulgence, ou d'attentive justice, à l'étroite sagesse mondaine, qui, sur de trompeuses apparences, juge mal et flétrit de ses soupçons les plus aimables vertus.
Nous avons dit plus haut * comment M™*" de Staël, réprouvant les excès de la Révolution sans en répudier les principes, s'était ralliée au gouvernement directorial de l'an III, à quelles amitiés politiques elle demeurait fidèle après le 1 8 brumaire, quelle complicité d'opposition s'était formée entre son salon et la tribune de la jeune assemblée où quelques voix indépendantes osaient dénoncer et combattre la marche de plus en plus ouverte du premier Consul à la dictature. — Un jour,