V. noire Introduction, p. xiv cl xv
NOTICE BIOGRAPHIQL'H KT LITTÉKAIRK. XXXIII
en J800, Torateur le plus en vue du Tribunal, Benjamin Constant, vint la consulter au sujet d'un discours qu'il se proposait défaire, plus hardi que de coutume, sur les allures de plus en plus césariennes du chef de Tl-'lat. Elle en approuva fort le fond et le style. La veille du jour où le discours devait être prononcé, il y avait chez elle grande affluence de visiteurs, et, dans le nombre, pas mal de personnes de son monde habituel, de son intimité même, qui s'accommodaient fort bien du nouveau régime et de sa transformation prochaine. — « Prenez garde, lui dit tout bas Benjamin Constant, si je parle, demain votre salon sera déserté. Parlerai-je? » — Il faut suivre sa conviciion., répondit-elle. Justement, le lendemain, elle devait réunir un nombre de convives à sa table. A cinq heures du soir, elle reçoit un billet d'excuse, puis un autre, puis un autre, jusqu'à dix. C'était le commencement des désertions annoncées. Elle ne s'en attrista pas plus que de raison. Il lui restait assez d'amitiés à l'épreuve pour former autour d'elle, dans une société de choix, une arène de belles conversations, mais elle comptait sans le ressentiment profond, implacable, du maître.
A quelque temps de là, le ministre de la police (c'était Fouché) la fait demander pour lui dire qu'elle est fortement soupçonnée d'avoir excité celui de ses amis qui a parlé si haut dans le Tribunat, la gronde poliment de son imprudence, et lui conseille de se faire oublier en allant vivre pendant un temps à la campagne; un tel avis, au temps où il était donné, recouvrait une menace, presque un ordre. Elle y cède, se partage entre Coppet et une petite campagne à dix lieues de Paris, d'où elle venait do temps à autre respirer l'air de la grande ville, reprendre langue avec ses amis, entendre Talma aux Français. Après des mois d'effacement et de silence, elle se rassure, se juge hors de péril, reprend peu à peu sa vie accoutumée. Sur ces entrefaites, un livre que M. Necker venait d'achever à Coppet {Dernières vues de politique et de finances) circule, avec des phrases comme celle-ci : « ... Il est un autre moyen de fonder une
monarchie héréditaire. C'est le même qui introduisit et perpétua Tempire dans les grandes familles de Rome, les Jules, les Claudiens, les Flaviens, et qui servit ensuite à renverser leur autorité. C'est la force militaire, les prétoriens, les années de l'Orient et de VOccident : Dieu garde la France d'une semblable destinée! » Un jour de septembre 1803, la fille de l'auteur voit arriver dans sa villa un officier de gendarmerie en civil, porteur d'une lettre signée de Bonaparte. C'était un ordre de quitter Paris, et de ne s'en approcher désormais qu'à la distance de quarante lieues.
Le coup était rude et frappait en plein cœur celte vive nature pour qui les plaisirs partagés de l'esprit et les habitudes de sociabilité les plus exquises étaient une partie nécessaire de l'existence*. Dès qu'elle en fut un peu remise, elle partit pour l'Allemagne qu'elle avait déjà, en d'autres temps, formé le projet de visiter.
De 1803 à 1812
On touchait à la fin de 1803. A cette date, la paix régnait des deux côtés du Rhin. Le grand épanouissement du génie germanique commencé vers 1770 avait atteint son heure la plus brillante. Le petit État de Saxe-Weimar en était, pour la poésie surtout, le plus vivant foyer. Là se trouvaient réunis, sous la
1. Elle-même a plus d"ime fois avoué sa faiblesse sur ce point : « J oltiis vulnérable par mon goût pour la société. Montaigne a dit jadis : Je suis Français par Paris; s'il pensait, ainsi il y a trois siècles, que serait-ce depuis que l'on a vu réunies tant de personnes d'esprit dans une même ville, et tant de personnes accoutumées à se servir de cet esprit pour les plaisirs de la conversation? » (Dix ans d'exil, ch. n.) — Elle expliquait mieux encore ce goût passionné, exclusif, pour Paris, en disant : « J"ai une constance dans le coeur et une inconstance dans l'esprit pour lesquelles est fait ce pays, où j'ai mes anciens amis, et où les tableaux se renouvellent sans cesse. » — Un jour qu'on lai faisait admirer, peut-être avec trop d'insistance, l'aspect resplendissant du Léman et de ses rives : Montrez-moi la rue du Bac, répondait-elle (mots recueillis par M"" Nccker de Saussure, Notice sur le caractère et la vie de M"' de Staél).
NOTICt: BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE. XXXV
protection d'une intelligente et généreuse famille ducale, l'ingénieux auteur cVOOeron, Wieland, « jeune encore dans sa vieillesse*, » Goethe, dans toute la plénitude de sa maturité olympienne, Schiller, voisin du terme de sa trop courte carrière et travaillant au dernier de ses chefs-d'œuvre, Guillaume Tell. Approcher de ces génies, étudier en chacun d'eux l'homme derrière le poète, engager les conversations, les discussions les plus variées sur ce terrain nouveau, quelle fête pour une telle voyageuse, et quelle diversion à ses peines^! Sachant assez l'allemand pour le lire, elle ne le parlait pas ; mais l'usage du français, répandu là comme dans toutes les cours allemandes, permettait entre elle et ses interlocuteurs tous les tournois d'idées, où parfois, il est vrai, par l'extraordinaire agilité de sa pensée, la vivacité enflammée de sa parole, elle étonnait et déconcertait la lenteur des allures germaniques. Les moments les plus doux de ce séjour qui se prolongea durant plusieurs mois, furent peutêtre ceux qu'elle passa dans la société intime de la souveraine de Weimar, femme du plus aimable esprit et du plus noble caractère, qui deux ans après, au lendemain du désastre d'Iéna, soutenait dans sa capitale les menaces d'un vainqueur irrité avec un si ferme courage. Les liens d'amitié qui se formèrent entre ces deux personnes si dignes l'une de l'autre nous sont attestés par le commerce de lettres que AP^ de Staël ne cessa d'entretenir avec la princesse Louise jusqu'à la fin de sa vie*. Elle vit ensuite Berlin oii se rencontraient dos savants et des penseurs, comme Jean de MuUer, Ancillon, Fichte, les deux