M. Gallois
HISTOIRE ET POLITIQUE. 30j
» VOUS à moi, ce n'est pas le moment. » Et ce sénateur, comme beaucoup d'autres, se contentait du plaisir d avoir parlé, lors même que son opinion n'était pas le moins du monde adoptée. Les besoins de l'amour-propre, chez les Français, l'emportent de beaucoup sur ceux du caractère.
Une chose bien bizarre, et que Bonaparte a pénétrée avec une grande sagacité, c'est que les Français, qui saisissent le ridicule avec tant d'esprit, ne demandent pas mieux que de se rendre ridicules eux-mêmes, dès que leur vanité y trouve son compte d'une autre manière. Rien en effet ne prête plus à la plaisanterie que la création d'une noblesse toute nouvelle, telle que Bonaparte l'établit pour le soutien de son nouveau trône. Les princesses et les reines, citoyennes de la veille, ne pouvaient s'empêcher de rire elles-mêmes, en s'entendant appeler Votre Majesté. D'autres, plus sérieux, se faisaient répéter le titre de Monseigneur du matin au soir, comme le Bourgeois gentilhomme. On consultait les vieilles archives, pour retrouver les meilleurs documents sur l'étiquette; des hommes de mérite s'établissaient gravement à composer des armoiries pour les nouvelles familles : enfin, il n'y avait pas de jour qui ne donnât lieu h quelque situation digne de Molière; mais la terreur, qui faisait le fond du tableau, empêchait que le grotesque de l'avant-scène ne fût bafoué comme il aurait dû l'être. La gloire des généraux français relevait tout, et les courtisans obséquieux se glissaient à l'ombre des militaires, qui méritaient sans doute les honneurs sévères d'un État libre, mais non les vaines décorations d'une semblable cour. La valeur et le génie descendent du ciel, et ceux qui en sont doués n'ont pas besoin d'autres ancêtres. Les distinctions accordées dans les républiques ou dans les monarchies limitées, doivent être la récompense de services rendus à la patrie, et tout le monde y peut également prétendre; mais rien ne sent le despotisme tartare comme cette foule d'honneurs 4}manant d'un seul homme, et dont son caprice est la source.
Des calembours sans fin furent lancés contre la noblesse de la
veille; on citait mille mots des dames nouvelles, qui supposaient peu d'usage des bonnes manières. Et en effet, ce qu'il y a de plus difficile à apprendre, c'est le genre de politesse qui n'est ni cérémonieux ni familier; cela semble peu de cbose, mais il faut que cela vienne du fond de nous-mêmes; car personne ne l'acquiert, quand les habitudes de l'enfance ou l'élévation de l'âme ne l'inspirent pas.
Dix années d'exil.
De la conduite deXapoléon enTersle continent européen.
Deux plans de conduite très différents s'offraient à Bonaparte, lorsqu'il se fit couronner empereur de France. Il pouvait se borner à la barrière du Rhin et des Alpes, que l'Europe ne lui disputait plus, après la bataille de Marengo, et rendre la France, ainsi agrandie, le plus puissant empire du monde. L'exemple de la liberté constitutionnelle en France aurait agi graduellement, mais avec certitude, sur le reste de l'Europe. On n'aurait plus entendu dire que la liberté ne peut convenir qu'à l'Angleterre, parce qu'elle est une île ; qu'à la Hollande, parce qu'elle est une plaine; qu'à la Suisse, parce que c'est un pays de montagnes; et l'on aurait vu une monarchie continentale fleurir à l'ombre de la loi, qui, après la religion dont elle émane, est ce qu'il y a de plus saint sur la terre.
Beaucoup d'hommes de génie ont épuisé tous leurs efforts pour faire un peu de bien, pour laisser quelques traces de leurs institutions après eux. La destinée, prodigue envers Bonaparte, lui remit une nation, de quarante millions d'hommes alors, une nation assez aimable pour influer sur Tesprit et les goûts européens. Un chef habile, à l'ouverture de ce siècle, aurait pu rendre la France heureuse et libre sans aucun effort, seulement avec quelques vertus. Napoléon est plus coupable encore pour le bien qu'il n'a pas fait, que pour les maux dont on l'accuse.
Enfin, si sa dévorante activité se trouvait à Tétroit dans la plus belle des monarchies, si c'était un trop misérable sort pour un Corse, sous-lieutenant en 1700, de n'être qu'empereur de France, il fallait au moins qu'il soulevât l'Europe au nom de quelques avantages pour elle. Le rétablissement de la Pologne, l'indépendance de l'Italie, l'affranchissement de la Grèce, avaient de la grandeur : les peuples pouvaient s'intéresser à la renaissance des peuples. ^Mais fallait-il inonder la terre de sang pour que le prince Jérôme prît la place de l'électeur de Hesse, et pour que les Allemands fussent gouvernés par des administrateurs français, qui prenaient chez eux des fiefs dont ils savaient à peine prononcer les titres, bien qu'il les portassent, mais dont ils touchaient très facilement les revenus dans toutes les langues? Pourquoi l'Allemagne se serait-elle soumise à l'influence française? Cette influence ne lui apportait aucune lumière nouvelle*, et n'établissait chez elle d'autres institutions libérales que des contributions et des conscriptions, encore plus fortes que toutes celles qu'avaient jamais imposées ses anciens maîtres. Il y avait sans doute beaucoup de changements raisonnables à faire dans les constitutions de rAllemagne; tous les hommes éclairés le savaient, et pendant longtemps aussi ils s'étaient montrés favorables à la cause de la France, parce qu'ils en espéraient l'amélioration de leur sort. Mais, sans parler de la juste indignation que tout peuple doit ressentir à l'aspect des soldats étrangers sur son territoire, Bonaparte ne faisait rien en Allemagne que dans le but d'y établir son pouvoir et celui de sa famille : une telle nation était-elle faite pour servir de piédestal à son égoïsme? L'Espagne aussi devait repousser avec horreur les
1. Aucune lumière nouvelle, est bien sévère. Il n'apportait pas d'institutions libérales aux nations dont il devenait le maître ou le puissant protecteur; mais peut-on méconnaître ce qu'il faisait, dans les moments de paix trop rares, ou tentait de faire, pour Yordre. le bon état des peuples, avec cet instinct organisateur, co génie d'administration que nul conquérant, peut-être, n'a possédé au même desré?
perfides moyens que Bonaparte employa pour Tasservir. Qu 'offrait-il donc aux empires qu'il voulait subjuguer? Était-ce de la liberté? était-ce de la force? était-ce delà richesse? Non; c'était lui, toujours lui, dont il fallait se récréer, en échange de tous les biens de ce monde...
Les biens de détail opérés par Bonaparte chez les nations, les grandes routes nécessaires à ses projets, les monuments consacrés à sa gloire, quelques restes des institutions libérales de l'Assemblée constituante dont il permettait quelquefois l'application hors de France, tels que l'amélioration de la jurisprudence, celle de l'éducation publique, les encouragements donnés aux sciences^; tous ces biens, dis-je, quelque désirables qu'ils fussent, ne pouvaient compenser le joug avilissant qu'il faisait peser sur les caractères. Quel homme supérieur a-t-on vu se développer sous son règne? Quel homme verra-t-on, même de longtemps, là où il a dominé? S'il avait voulu le triomphe d'une liberté sage et digne, l'énergie se serait montrée de toutes parts, et une nouvelle impulsion eût animé le monde civilisé. Mais Bonaparte n'a pas concilié à la France l'amitié d'une nation. Fi a fait des mariages, des arrondissements, des réunions; il a taillé les cartes de géographie, et compté les ùmes à la manière admise depuis pour compléter les domaines des princes; mais où a-t-il implanté ces principes politiques qui sont les remparts, les trésors et la gloire de l'Angleterre? ces institutions invincibles, dès qu'elles ont duré dix ans? car elles ont alors donné tant de bonheur, qu'elles rallient tous les citoyens d'un pays à leur défense-.
1. L'amélioration de la jurisprudence, celle de l'éducation publique, les encanraf/ements donnés aux sciences, c'étaient là plus que des biens de détail, c'étaient de réels et considérables bienfaits, et, là où ils ont été répandus par Napoléon, l'histoire lui en doit tenir compte.
2. Sans doute, les institutions libres deviennent du-rcs aux peuples qui les possèdent et qui leur doivent tant de biens. Mais s'il s'agit ici, en particulier, comme il semble, de la monarcliie représentative, conçue d'après celle des Anglais, l'éloge peut sembler exagéré. Ce régime politique n'a pas eu, partout où.
Malgré tout, môme en 1811, les Allemands appelaient encore Bonaparte l'homme de la destinée; l'imagination de quelques Anglais même était ébranlée par ses talents extraordinaires. La Pologne et Tltalie espéraient encore de lui leur indépendance, et la fille des Césars était devenue son épouse. Cet insigne honneur lui causa comme un transport de joie, étranger à sa nature; et, pendant quelque temps, on dut croire que cette illustre compagne pourrait changer le caractère de celui que le sort avait rapproché d'elle. 11 ne fallait encore, à cette époque, à Bonaparte, qu'un sentiment honnête pour être le plus grand souverain du monde : soit Tamour paternel, qui porte les hommes à soigner riiéritage de leurs enfants; soit la pitié pour CCS Français, qui se faisaient tuer pour lui au moindre signe; soit l'équité envers les nations étrangères, qui le regardaient avec étonnement; soit enfin cette espèce de sagesse naturelle à tout homme, au milieu de la vie, quand il voit s'approcher les grandes ombres qui doivent bientôt l'envelopper : une vertu, et c'en était assez pour que toutes les prospérités humaines s'arrêtassent sur la tète de Bonaparte. Mais l'étincelle divine n'existait pas dans son cœur.
Considérations sur la Révolution,
lie czar Alexandre I^r.
... Loin que le mérite de l'empereur Alexandre soit exagéré par la flatterie, je dirais presque qu'on ne lui rend pas encore assez de justice. On ne se lasse point d'attribuer sa manière de voir en politique à des calculs personnels, comme si de nos jours les sentiments désintéressés ne pouvaient plus entrer
on l'a essayé, la souveraine et bienfaisante vertu que lui prêle M"' de Staël, l'heureuse lortune qu'elle lui prédit, et notre histoire, au dix-neuvième siècle, ne répond que bien imparfaitement aux confiantes espérances qu'elle exprime ea cet endroit.
dans le cœur humain. Sans doute, il importe beaucoup à la Russie que la France ne soit pas écrasée ; et la France ne peut se relever qu'à l'aide d'un gouvernement constitutionnel soutenu par l'assentiment de la nation. Mais l'empereur Alexandre s'est-il livré à des pensées égoïstes, lorsqu'il a donné à la partie de la Pologne qu'il a acquise dans les derniers traités, les droits que la raison humaine réclame maintenant de toutes parts*? On voudrait lui reprocher l'admiration qu'il a témoignée pendant quelque temps à Bonaparte; mais n'était-il pas naturel que de grands talents militaires éblouissent un jeune souverain guerrier? Pouvait-il, à la distance oii il était de la France, pénétrer comme nous les ruses dont Bonaparte se servait souvent, de préférence même à tous ses autres moyens? Quand l'empereur Alexandre a bien connu l'ennemi qu'il avait à combattre, quelle résistance ne lui a-t-il pas opposée! L'une de ses capitales étant conquise, il a refusé la paix que Napoléon lui offrait avec une instance extrême. Après que les troupes de Bonaparte furent repoussées de la Russie, il porta toutes les siennes en Allemagne, pour aider à la délivrance de ce pays; et, lorsque le souvenir de la force des Français faisait hésiter encore sur le plan de campagne qu'on devait suivre, l'empereur Alexandre décida qu'il fallait marcher sur Paris; or, c'est à la hardiesse de cette résolution que se rattachent tous les succès de l'Europe. Il m'en coûterait, je l'avoue, de rendre hommage à cet acte de volonté, si l'empereur Alexandre, en 1814, ne s'était pas conduit généreusement pour la France; et si, dans les conseils qu'il a donnés, il n'avait pas constamment respecté l'honneur et la liberté de la nation. Le côté libéral, dans chaque occasion, est toujours celui qu'il a soutenu ; et, s'il ne l'a pas fait triompher autant qu'on aurait pu le souhaiter, ne
1. Une constitution venait d'être donnée en eÛTet aux Polonais, enipreinle des dispositions libérales de ce prince; mais le bienfait en fut pcrlu pour ce peuple, en grande partie, par suite de la nomination du grand-duc Conslanlin comme gouverneur militaire du nouveau royaume.
doit-on pas au moins s'étonner qu'un tel instinct de ce qui est beau, qu'un tel amour pour ce qui est juste, soit né dans son cœur, comme une fleur du ciel, au milieu de tant d'obstacles?
J'ai eu l'honneur de causer plusieurs fois avec l'empereur Alexandre à Saint-Pétersbourg et à Paris, au moment de ses revers, au moment de son triomphe. Également simple, également calme dans l'une et l'autre situation, son esprit fin, juste et sage, ne s'est jamais démenti. Sa conversation n'a point de rapport avec ce qu'on appelle d'ordinaire une conversation ofiicielle; nulle question insignifiante, nul embarras réciproque, ne condamnent ceux qui l'approchent à ces propos chinois, s'il est permis de s'exprimer ainsi, qui ressemblent plutôt à des révérences qu'à des paroles. L'amour de l'humanité inspire à l'empereur Alexandre le besoin de connaître le véritable sentiment des autres, et de traiter avec ceux qu'il en croit dignes les grandes vues qui peuvent tendre aux progrès de l'ordre social. A sa première entrée à Paris, il s'est entretenu avec des Français de diverses opinions, en homme qui peut se mesurer à découvert avec les autres hommes ^
Sa conduite à la guerre est aussi valeureuse qu'humaine, et de toutes les vies il n'y a que la sienne qu'il expose sans
1. Ailleurs, dans ses réflexions sur le vice irrémédiable du pouvoir absolu : « Je ciierai, à cette occasion, un mot de l'empereur Alexandre, qui me parait dig-ne d'être consacré. J'eus l'honneur de le voir à Pélersbourg dans le moment le plus remarquable de sa vie... « Vous n'ignorez pas, me disait-il, que les » paysans russes sont esclaves. Je fais ce que je peux pour améliorer leur sort » graduellement dans mes domaines; mais je rencontre ailleurs des obstacles » que le repos de l'empire m'ordonne de ménager. — Sire, lui répondis-jc, je » sais que la Russie est maintenant heureuse, quoiqu'elle n'ait d'autre conslilu- » tion que le caractère personnel de Votre Majesté. — Quand le compliment que » vous me faites aurait de la vérité, répondit l'empereur, /'? ne serais jamais ). qu'un acci'Jciit heureux. » Je crois difficile que de plus belles paroles puissent être prononcées par un monarque dont la situation pourrait l'aveugler sur le sort des hommes. Non seulement le pouvoir arbitraire livre les nations aux chances de l'hérédité; mais les rois les plus éclairés, s'ils sont absolus, ne sauraient, quand ils le voudraient, encourager dans leur nation, la force et la dignité du caractère. Dieu et la loi peuvent seuls commander à l'homme sans l'avilir. « {Considérations sur la Rccoluiion, VI' partie, ch. x.)
réflexion. L'on attend avec raison de lui qu'il se hâtera de faire à son pays tout le bien que les lumières de ce pays permettent. Mais, quoiqu'il maintienne encore une grande force armée, on aurait tort de le considérer en Europe comme un monarque ambitieux. Ses opinions ont plus d'empire sur lui que ses passions ; et ce n'est pas, ce me semble, à des conquêtes qu'il aspire; le gouvernement représentatif, la tolérance rclig-ieuse, l'amélioration de l'espèce humaine par la liberté et le christianisme, ne sont pas à ses yeux des chimères. S'il accomplit ses desseins, la postérité lui décernera tous les honneurs du génie; mais si les circonstances dont il est entouré, si la difficulté de trouver des instruments pour le seconder, ne lui permettent pas de réaliser ce qu'il souhaite, ceux qui l'auront connu sauront du moins qu'il avait conçu de grandes pensées.
Considérations sw la Révolution.
De la déclaration royale du 4 juin 1814:.
Le 4 juin 1814, le roi vint déclarer aux deux chambres la charte constitutionnelle. Son discours était plein de dignité, d'esprit et de convenance ; mais son chancelier commença par appeler la charte constitutionnelle une ordonnance de ré formation. Quelle faute! N'était-ce pas faire sentir que ce qui était donné par le roi pouvait être retiré par ses successeurs ? Ce n'est pas tout encore : dans le préambule de la charte, il était dit que l'autorité tout entière résidait dans la personne du roi, mais que souvent l'exercice en avait été modifié par les monarques prédécesseurs de Louis XVlll, tels que Louis le Gros^ Philippe le Bel, Louis XI, Henri II, Charles IX et Louis XIV. Certes les exemples étaient mal choisis ; car, sans parler de Louis XI et de Charles IX, l'ordonnance de Louis le Gros, en 1127, relevait le tiers état des villes de la servitude, et il y a
IIISTOIRH KT POLITIQUE. 313
un peu longtemps que la nation française a oublié ce bienfait' ; et, quant à Louis XIV, ce n'est pas de son nom que l'on peut se servir, lorsqu'il est question de liberté.
A peine entendis-je ces paroles, que les plus grands maux me parurent à craindre pour l'avenir, car de si indiscrètes prétentions exposaient le trône encore plus qu'elles ne menaçaient les droits de la nation. Elle était alors si forte dans l'intérieur, qu'il n'y avait rien à redouter pour elle: mais c'est précisément parce que l'opinion était toute-puissante, qu'on ne pouvait s'empêcher de s'irriter contre des ministres qui compromettaient ainsi l'autorité tutélaire du roi, sans avoir aucun appui réel pour la soutenir. La charte était précédée de l'ancienne formule usitée dans les ordonnances : Nous accordons, Nous faisons concession et octroi, etc. Mais le nom même de charte, consacré par l'histoire d'Angleterre, rappelle les engagements que les barons firent signer au roi Jean, en faveur de la nation et d'eux-mêmes. Or, comment les concessions de la couronne pourraient-elles devenir la loi fondamentale de l'État, si elles n'étaient que le bienfait d'un monarque? A peine la charte constitutionnelle fut-elle lue, que le chancelier se hâta de demander aux membres des deux chambres de jurer d'y être fidèles. Qu'aurait-on dit alors de la réclamation d'un sourd., qui se serait levé pour s'excuser de prêter serment à une constitution dont il n'aurait pas entendu un seul article? Eh bien! ce sourd, c'était le peuple français; et c'est parce que ses représentants avaient pris l'habitude d'être muets sous Bonaparte, qu'ils ne se permirent aucune objection alors. Aussi beaucoup de ceux qui, le 4 juin, jurèrent d'obéir à tout un code de lois qu'ils n'avaient pas seulement eu le temps de comprendre, ne
1. M"" de Staël ne s'explique pas ici avec une clurlé parfaite. Veut-elle dire que les actes d'affranchissement accomplis par le roi Louis le Gros (et desquels elle ne parait pas avoir une idée précise) ne constituaient pas, en réalité, une modilication, une restriction de la puissance royale, et par conséquent n'étaient pas à rappeler en cet endroit des préliminaires de la charte de 1S14?
se dégagcrcnt-ils que trop facilement, dix mois après*, d'une promesse aussi légèrement donnée.
C'était un spectacle bien singulier, que la réunion, en présence du roi, des deux assemblées, le Sénat et le Corps législatif, qui avaient servi si longtemps Bonaparte^. Les sénateurs et les députés portaient encore le même uniforme que l'empereur Napoléon leur avait donné; ils faisaient les mêmes révérences, en se tournant vers l'orient, au lieu de l'occident; mais ils saluaient tout aussi bas que de coutume. La cour de la maison de Bourbon était dans les galeries, arborant des mouchoirs blancs, et criant : Vive le roi! de toutes ses forces. Les hommes du régime impérial, sénateurs, maréchaux et députés, se trouvaient cernés par ces transports; et ils avaient tellement l'habitude de la soumission, que tous les sourires habituels de leurs physionomies servaient, comme d'ordinaire, à l'admiration du pouvoir. Mais qui connaissait le cœur humain devait-il se fier à de telles démonstrations? et ne valait-il pas mieux réunir des représentants librement élus par la France, que des hommes qui ne pouvaient alors avoir d'autre mobile que des intérêts, et non des opinions?
Considérations sur la Révolution.
De l'esprit et des principes des émig^rés.
..... J'ai parlé de l'émigration, de ses motifs et de ses conséquences. Parmi les gentilshommes qui embrassèrent ce parti, quelques-uns sont restés constamment hors de France, et ont suivi la famille royale avec une fidélité digne d'éloges. Le plus grand nombre est rentré sous Bonaparte, et beaucoup d'entre eux se sont confirmés à son école dans la doctrine de l'obéis-
i. C'esl-à-dirc, le 20 mars de l'année suivante.
2. On n'avait convoque, pour recevoir la déclaralion du i juin, qu un certain nombre de membres du Sénat et du Corp.-î législatif. Ces deux assemblées allaient disparaître devant la Chambre des pairs et celle des députés.
HISTOIRE ET rOLlTlOUE. 3Io
sance passive, dont ils ont fait l'essai le plus scrupuleux avec celui qu'ils devaient considérer comme un usurpateur. Que les émigrés puissent être justement aigris par la vente de leurs bien, je le conçois; cette confiscation est infiniment moins justifiable que la vente très légale des biens cct:lésiastiques. Mais faut-il faire porter ce ressentiment, d'ailleurs fort naturel, sur tout le bon sens dont l'espèce humaine est en possession dans ce monde! On dirait que les progrès du siècle, et l'exemple de l'Angleterre, et la connaissance môme de l'état actuel de la France, sont si loin de leur esprit, qu'ils seraient tentés, je crois, de supprimer le mot de nation de la langue, comme un terme révolutionnaire. Ne vaudrait-il pas mieux, môme comme calcul, se rapprocher franchement de tous les principes qui sont d'accord avec la dignité de l'homme? Quels prosélytes peuvent-ils gagner avec cette doctrine «6 imto, sans autre base que l'intérêt personnel! Ils veulent un roi absolu, une religion exclusive et des prêtres intolérants, une noblesse de cour, fondée sur la généalogie, un tiers état affranchi de temps en temps par des lettres de noblesse, un peuple ignorant et sans aucun droit, une armée purement machine, des ministres sans responsabilité, point, de liberté de la presse, point de jurés, point de liberté civile; mais des espions de police, et des journaux à gages, pour vanter cette œuvre de ténèbres. Ils veulent un roi dont l'autorité soit sans bornes, pour qu'il puisse leur rendre tous les privilèges qu'ils ont perdus, et que jamais les députés de la nation, quels qu'ils soient, ne consentiraient à leur restituer. Ils veulent que la religion catholique soit seule permise dans l'État : les uns, parce qu'ils se flattent de recouvrer ainsi les biens de l'Eglise; les autres, parce qu'ils espèrent trouver dans certains ordres religieux des auxiliaires zélés du despotisme. Le clergé a lutté jadis contre les rois de France, pour soutenir l'autorité de Rome; mais maintenant tous les privilégiés font ligue entre eux. Il n'y a que la nation qui n'ait d'autre appui qu'elle-même. Ils veulent un tiers état qui ne puisse occuper aucun emploi
élevé, pour que ces emplois soient tous réservés aux nobles. Ils veulent que le peuple ne reçoive point d'instruction, pour en faire un troupeau d'autant plus facile à conduire. Ils veulent une armée dont les officiers fusillent, arrêtent et dénoncent, et soient plus ennemis de leurs concitoyens que des étrangers. Car, pour refaire l'ancien régime en France, moins la gloire d'une part, et ce qu'il y avait de liberté de l'autre, moins l'habitude du passé qui est rompue, et en opposition avec l'attachement invincible au nouvel ordre de choses, il faut une force étrangère à la nation, pour la comprimer sans cesse. Ils ne veulent point de jurés, parce qu'ils souhaitent le rétablissement des anciens parlements du royaume. Mais, outre que ces parlements n'ont pu prévenir jadis, malgré leurs honorables efforts, ni les jugements arbitraires, ni les lettres de cachet, ni les impôts établis en dépit de leurs remontrances, ils seraient dans le cas des ault-es privilèges; ils n'auraient plus leur ancien esprit de résistance aux empiétements des ministres. Étant rétablis contre le vœu de la nation, et seulement par la volonté du trône, comment s'opposeraient-ils aux rois, qui pourraient leur dire : Si nous cessons de vous soutenir, la nation, qui ne veut plus de vous, vous renversera? Enfin, pour maintenir le système qui a le vœu public contre lui, il faut pouvoir arrêter qui l'on veut, et accorder aux ministres la faculté d'emprisonner sans jugement, et d'empêcher qu'on n'imprime une ligne pour se plaindre. L'ordre social ainsi conçu serait le fléau du grand nombre, et la proie de quelques-uns. Henri IV en serait aussi révolté que Franklin; et il n'est aucun temps de l'histoire de France assez reculé pour y trouver rien de semblable à cette barbarie. Faut-il qu'à une époque où toute l'Europe semble marcher vers une amélioration graduelle, on prétende se servir de la juste horreur qu'inspirent quelques années de la Révolution, pour constituer l'oppression et l'avilissement chez une nation naguère invincible?
Considérations sur la Révolution,
iiiSTOinr: et politique. 317
De la prétendue trahison de l'armée française en 1815.
Les ministres étrangers ont appelé l'armée française une armée parjure, et ce mot ne peut se supporter. L'armée qui abandonna Jacques II pour Guillaume III était donc parjure aussi, et de plus, on se ralliait en Angleterre au gendre et à la fille pour détrôner le père, circonstance plus cruelle encore. Eh bien! dira-t-on, soit : les deux armées ont trahi leur devoir. Je n'accorde pas même la comparaison : les soldats français, pour la plupart au-dessous de quarante ans, ne connaissaient pas les Bourbons, et ils s'étaient battus depuis vingt années sous les ordres de Bonaparte; pouvaient-ils tirer sur leur général? Et, dès qu'ils ne tiraient pas sur lui, ne devaient-ils pas être entraînés à le suivre? Les hommes vraiment coupables sont ceux qui, après s'être approchés de Louis XVIII, après en avoir obtenu des grâces, et lui avoir fait des promesses, ont pu se réunir à Bonaparte ; le mot, l'horrible mot de trahison est fait pour ceux-là; mais il est cruellement injuste de l'adresser à l'armée française. Les gouvernements, qui ont mis Bonaparte dans le cas de revenir, doivent s'accuser de son retour. Car de quel sentiment naturel se serait-on servi, pour persuader à des soldats qu'ils devaient tuer le général qui les avait conduits vingt fois à la victoire? le général que les étrangers avaient destitué, qui s'était battu contre eux avec les Français, il y avait à peine une année ? Toutes les réflexions qui nous faisaient haïr cet homme et chérir le roi, n'étaient à la portée ni des soldats, ni des officiers du second ordre. Ils avaient été fidèles quinze ans à l'empereur, cet empereur s'avançait vers eux sans défense; il les appelait par leur nom, il leur parlait des batailles qu'ils avaient gagnées avec lui : comment pouvaient-ils résister? Dans quelques années, le nom du roi, les
318 MADAMK DE STAËL.
bienfaits de la liberté, devaient captiver tous les esprits, et les soldats auraient appris de leurs parents à respecter le bonheur public. Mais il y avait à peine dix mois que Bonaparte était éloigné, et son départ datait d'un événement qui devait désespérer les guerriers, l'entrée des étrangers dans la capitale de la France. Mais, diront encore les accusateurs de notre pays, si l'armée est excusable, que penserez-vous des paysans, des habitants des villes qui ont accueilli Bonaparte? Je ferai dans la nation la même distinction que dans l'armée. Les hommes éclairés n'ont pu voir dans Bonaparte qu'un despote; mais, par un concours de circonstances bien funestes, on a présenté ce despote au peuple comme le défenseur de ses droits. Tous les biens acquis par la Révolution, auxquels la France ne renoncera jamais volontairement, étaient menacés par les continuelles imprudences du parti qui veut refaire la conquête des Français, comme s'ils étaient encore des Gaulois; et la partie de la nation qui craignait le plus le retour de l'ancien régime, a cru voir dans Bonaparte un moyen de s'en préserver. La plus fatale coml)inaison qui pût accabler les amis de la liberté, c'était qu'un despote se mît dans leurs rangs, se plaçât, pour ainsi dire, à leur tête, et que les ennemis de toute idée libérale eussent un prétexte pour confondre les violences populaires avec les maux du despotisme, et faire ainsi passer la tyrannie sur le compte de la liberté même. Il est résulté de cette fatale combinaison, que les Français ont été haïs par les souverains pour avoir voulu être libres, et par les nations pour n'avoir pas su l'être. Sans donte il a fallu de grandes fautes pour amener un tel résultat; mais les injures que ces fautes ont provoquées plongeraient toutes les idées dans la confusion, si l'on n'essayait pas de montrer que les Français, comme tout autre peuple, ont été victimes des circonstances qu'amènent les grands bouleversements dans l'ordre social.
Si l'on veut toutefois blâmer, n'y aurait-il donc rien à dire sur ces royalistes qui se sont laissé enlever le roi sans qu'une
amorce ait été brûlée pour le défendre* ? Certes, ils doivent se rallier aux institutions nouvelles, puisqu'il est si manifeste qu'il ne reste plus rien à l'aristocratie de son ancienne énerg-ie. Ce n'est pas assurément que les gentilshommes ne soient, comme tous les Français, de la plus brillante bravoure, mais ils se perdent par la confiance, dès qu'ils sont les plus forts, et par le décourag-ement dès qu'ils sont les plus faibles : leur confiance aveugle vient de ce qu'ils ont fait un dogme de la politique, et qu'ils se fient comme les Turcs au triomphe de leur foi. La cause de leur découragement, c'est que les trois quarts de la nation française étant à présent pour le gouvernement représentatif, dès que les adversaires de ce système n'ont pas six cent mille baïonnettes étrangères à leur service, ils sont dans une telle minorité, qu'ils perdent tout espoir de se défendre. S'ils voulaient bien traiter avec la raison, ils redeviendraient ce qu'ils doivent être, alternativement l'appui du
peuple et celui du trône.
Considérations sur la Révolution,
Sdc l'occupation de la France par les armées alliées (septembre 1815).
... Que dira la postérité de la conduite récente du Ministère anglais envers la France^?... Comment une rivalité de tant de
1. On doit se réjouir qu'il n'y ait pas eu, dans ces jours malheureux, une lutte civile de plus. Mais il faut avouer que les Bombons et leurs partisans firent, à cette heure de l'année 1815, triste figure. Le IG mars, devant les deux (Chambres assemblées, Louis XVIIl se montrait tout disposé à résister, et soulevait d'unanimes applaudissements par ces dernières paroles : « J'ai travaillé au bonheur de mon peuple... Pourrais-je, à soixante ans, mieux terminer ma carrière qu'en mourant pour sa défense? >> Dans la nuit du 19 au 20 mars, il parlait en poste pour Gand, tout le parti rentrait sous terre, et, le 20 au soir, Napoléon venait tranquillement coucher aux Tuileries.
2. L'Angleterre, après Waterloo, avait voix prépondérante dans les conseils de la Sainte Alliance, d'où sortit le traité de Paris, réglé à des conditions si dures pour la France vaincue.
siècles n'a-t-elle pas fait au gouvernement anglais un devoir de chevalerie autant que de justice, de ne pas opprimer aujourd'hui cette France qui, luttant avec l'Angleterre pendant tout le cours de leur commune histoire, animait ses efforts par une jalousie généreuse? Le parti de Topposition* a été de tout temps plus libéral et plus instruit sur les affaires du continent que le parti ministériel. Il devait donc naturellement être chargé de la paix. D'ailleurs, il était reçu en Angleterre que la paix ne doit pas être signée par les mêmes ministres qui ont dirigé la guerre. On avait senti que Tirritation contre les ennemis, qui sert à conduire la guerre avec vigueur, fait abuser de la victoire; et cette façon de voir est aussi juste que favorable à la véritable paix, qui ne se signe pas, mais qui s'établit dans les esprits et dans les cœurs. Malheureusement, le parti de l'opposition s'était mépris en soutenant Bonaparte-. Il aurait été plus naturel que le système despotique de celui-ci fût défendu par les amis du pouvoir et combattu par les amis de la liberté... L'opposition aurait dû se réunir franchement au gouvernement contre Bonaparte; car en le combattant, comme il fa fait avec persévérance, le gouvernement accomplissait noblement son devoir. L'opposition s'appuyait sur le désir de la paix, qui est en général très bien accueilli par les peuples; mais, dans cette occasion, le bon sens et l'énergie des Anglais les portaient à la guerre; ils sentaient qu'on ne pouvait traiter avec Bonaparte; et tout ce que le Ministère et lord Wellington ont fait pour le renverser a servi puissamment au repos et à la grandeur de l'Angleterre... Mais à ce moment où. elle avait atteint le sommet de la prospérité, oii le ministère anglais méritait un vote de rei^onnai^sanre