Dans le parlemcnl
2. Plus que jamais, en Angleterre, depuis le retour de l'ile d'Elbe, une minorité d'opposition, en faveur de la paix, s'était agâtée au sein du jjarlement. Dans l'importante séance du 23 mai 1S15, lord Grcy, son interprèle, avait soulonu l'inutilité d'une nouvelle coalition contre la France, instruite, disait-il, par ses revers, de l'abus dos conquêtes, et n'ayant désormais d'autre souci que de se réorganiser à Tintériour sous son empereur repris et rétabli d'enthousiasme.
pour la part qu'il avait dans le triomphe de ses héros, la fatalité qui s'empare de tous les hommes parvenus au faîte de la puissance, a marqué le traité de Paris d'un sceau réprohateur.
Déjà le ministère anglais, dans le congrès de Vienne, avait eu le malheur d'être représenté par un homme dont les vertus privées sont très dignes d'estime, mais qui a fait plus de mal à la cause des nations qu'aucun diplomate du continent. Un Anglais qui dénigre la liberté est un faux frère, plus dangereux que les étrangers, car il a l'air de parler de ce qu'il connaît, et de faire les honneurs de ce qu'il possède. Les discours de lord Castlereagh, dans le parlement, sont empreints d'une sorte d'ironie glaciale, singulièrement funeste quand elle s'attache à tout ce qu'il y a de beau dans ce monde ; car la plupart de ceux qui défendent les sentiments généreux sont aisément déconcertés, quand un ministre en puissance traite leurs vœux de chimères, quand il se moque de la liberté comme du parfait amour, et qu'il a l'air d'user d'indulgence envers ceux qui la chérissent, en ne leur imputant qu'une innocente folie...
Pendant vingt-cinq ans, dit-on, la France n'a pas cessé de tourmenter l'Europe par ses excès démocratiques et son despotisme militaire. L'Angleterre a souffert cruellement de ses continuelles attaques, et les Anglais ont fait des sacrifices immenses pour défendre l'Europe. Il est bien juste qu'à son tour la France expie le mal qu'elle a causé. Tout est vrai dans ces accusations, excepté la conséquence qu'on en tire. Que signifie la loi du talion en général, et la loi du talion surtout exercée contre une nation? Un peuple est-il aujourd'hui ce qu'il était hier? Une nouvelle génération innocente ne vient-elle pas remplacer celle que l'on a trouvée coupable? Comprendra-t-on dans une même proscription, les femmes, les enfants, les vieillards, les victimes mêmes de la tyrannie qu'on a renversée? Les malheureux conscrits cachés dans Jes bois pour se soustraire aux guerres de Bonaparte, mais qui, forcés de porter les armes, se sont conduits en intrépides guerriers; les pères de famille, déjà ruinés par
les sacrifices qu'ils ont faits pour racheter leurs enfants; que sais-je! enfin, tant et tant de classes d'hommes sur qui le malheur public pèse également, bien qu'ils n'aient sûrement pas pris une part égale à la faute, méritent-ils de souffrir tous pour quelques-uns? A peine si Ton peut, quand il s'agit d'opinions politiques, juger un homme avec équité : qu'est-ce donc que juger une nation? ^
La conduite de Bonaparte envers la Prusse a été prise pour modèle dans le second traité de Paris; nos forteresses et nos provinces sont occupées par cent cinquante mille soldats étrangers*. Est-ce ainsi qu'on peut persuader aux Français que Bonaparte était injuste, et qu'ils doivent le haïr? Ils en auraient été bien mieux convaincus, si l'on n'avait en r:en suivi sa doctrine. Et que promettaient les proclamations des alliés? Paix à la France, dès que Bonaparte ne serait plus son chef. Les promesses des puissances, libres de leurs décisions, ne devaient-elles pas être aussi sacrées que les serments de l'armée française prononces en présence des étrangers? Et parce que les ministres de l'Europe ont commis la faute de placer dans l'île d'Elbe un général dont la vue devait émouvoir ses soldats, faut-il que pendant cinq années des contributions énormes épuisent le pauvre? Et ce qui est plus douloureux encore, faut-il que des étrangers humilient les Français, comme les Français ont humilié les autres nations; c'est-à-dire, provoquent dans leurs âmes les mêmes sentiments qui ont soulevé l'Europe contre eux? Pense-t-cn que maltraiter une nation jadis si forte réussisse aussi bien que les punitions dans les collèges, indigécs aux écoliers? Certes, si la France se laisse instruire de cette manière, si elle apprend la bassesse envers
1. M'"" (îc Slaël s'était flattée que, Napoléon vaineii, détrôné, captif, les arr.icos alliées, ayant atteint leur but, ne tarderaient pas à repasser le Rhin. — Par le second traité de Paris, loccupalion de- la France par cent cinquante mille hommes de troupes étrangères était décidée pour trois ans. Celte charge nouvelle et cette humiliation s'ajoutaient aux deux milliards deux cent cinquante millions exigés à titre d'indemnité de guerre, et à la perte de plusieurs places frontières.
les étrangers, quand ils sont les plus forts, après avoir abusé de la victoire quand elle avait triomphe d'eux, elle aura mérité son sort.
Mais, objectera-t-on encore, que fallait-il donc faire pour contenir une nation toujours conquérante, et qui n'avait repris son ancien chef que dans Tespoir d'asservir de nouveau l'Europe? J'ai dit précédemment ce que je crois incontestable, c'est que la nation française ne sera jamais sincèrement tranquille que quand elle aura assuré le but de ses efforts, la monarchie constitutionnelle. Mais, en laissant de côté pour un moment cette manière de voir, ne sufûsait-il pas de dissoudre l'armée, de prendre toute l'artillerie^, de lever des contributions pour s'assurer que la France, ainsi affaiblie, ne voudrait ni ne pourrait sortir de ses limites? N'est-il pas clair à tous les yeux que les cent cinquante mille hommes qui occupent la France n'ont que deux buts : ou de la partager, ou de lui imposer des lois dans l'intérieur. La partager ! Eh ! depuis que la politique a commis le sacrifice humain de la Pologne, les restes déchirés de ce malheureux pays agitent encore l'Europe, ces débris se rallument sans cesse pour lui servir de brandons. Est-ce pour affermir le gouvernement actuel que cent cinquante mille soldats occupent notre territoire? Le gouvernement a des moyens plus efficaces de se maintenir; car, destiné pourtant un jour à ne s'appuyer que sur des Français, les troupes étrangères qui restent en France^, les contributions exorbitantes qu'elles exigent, excitent chaque jour un mécontentement vague dont on ne fait pas toujours le partage avec justice...
La bataille de Waterloo a rempli l'Angleterre d'un juste
1. Plus d'armée, tous les canons livrés? C'eût été faire bon marché de conditions essentielles d'indépendance, et de sécurité au dedans. — Au reste, si la main d'une femme se trahit parfois dans ces réclamations et ces conseils, on y sent partout l'âme d'une Française.
2. Destiné les troupes étrangères. Usage fort irrégulier, mais qui n'altère
pas la clarté du sens, de ce qu'on appelle en grammaire proposition participe.
orgueil. Les peuples qui ont une patrie partagent avec leur armée les lauriers de la victoire; les citoyens seraient guerriers, les guerriers sont citoyens; et de toutes les joies que Dieu permet à l'homme sur cette terre, la plus vive est peut-être celle du triomphe de son pays. Mais cette noble émotion, loin d'étouffer la générosité, la ranime; et si Fox faisait encore entendre sa voix si longtemps admirée; s'il demandait pourquoi les soldats anglais servent de geôliers à la France, pourquoi l'armée d'un peuple libre traite un autre peuple comme un prisonnier de guerre, qui doit payer sa rançon à ses vainqueurs; la la nation anglaise apprendrait que l'on commet en son nom une injustice, et dès cet instant il naîtrait de toutes parts dans son sein des avocats pour la cause de la France. Un homme au milieu du parlement anglais ne pourrait-il pas demander ce que serait l'Angleterre aujourd'hui, si les troupes de Louis XIV s'étaient emparées d'elle au moment de la restauration de Charles II, si Ton avait vu camper dans Westminster l'armée des Français triomphante sur le Rhin, ou, ce qui aurait fait plus de mal encore, celle qui plus tard combattit les protestants dans les Cévennes?...
De l'amour de la liberté.
La liberté a trois sortes d'adversaires en France : les nobles qui placent l'honneur dans Tobéissance passive, et les nobles plus avisés, mais moins candides, qui croient que leurs intérêts aristocratiques et ceux du pouvoir absolu ne font qu'un; les hommes que la Révolution française a dégoûtés des idées qu'elle a profanées; enfin, les bonapartistes, les jacobins, tous les hommes sans conscience politique'. Les nobles qui attachent
1. Qu"csl-cc que M"" de Slaël entend au juste ici par cotiscience politique'.
IIISTOIRI-: ET POLITIQUE. '.ilH
l'honneur à robcissance passive confondent tout à fait Tcsprit des anciens chevaliers avec celui des courtisans des derniers siècles. Sans doute, les anciens chevaliers mouraient pour leur roi, et ainsi feraient tous les guerriers pour leurs chefs; mais ces chevaliers, comme nous Tavons dit, n'étaient nullement les partisans du pouvoir absolu : ils cherchaient eux-mêmes <à entourer ce pouvoir de barrières, et mettaient leur gloire à défendre une liberté aristocratique, il est vrai, mais enfin une liberté. Quant aux nobles qui sentent que les privilèges de l'aristocratie doivent à présent s'appuyer sur le despotisme que jadis ils servaient à limiter, on peut leur dire comme dans le roman de Waiverley : « Ce qui vous importe, ce n'est pas tant » que Jacques Stuart soit roi, mais que Fergus Mac-lvor soit » comte. » L'institution de la pairie accessible au mérite est, pour la noblesse, ce que la constitution anglaise est pour la monarchie. C'est la seule manière de conserver l'une et l'autre; car nous vivons dans un siècle où l'on ne conçoit pas bien comment la minorité, et une si petite minorité, aurait un droit qui ne serait pas pour l'avantage de la majorité. Le sultan de Perse se faisait rendre compte, il y a quelques années, de la constitution anglaise par l'ambassadeur d'Angleterre à sa cour. Après l'avoir écouté, et, comme l'on va voir, assez bien compris : « Je » conçois, lui dit-il, comment Tordre de choses que vous me )) décrivez convient mieux que le gouvernement de Perse à la » durée et au bonheur de votre empire; mais il me semble » beaucoup moins favorable aux jouissances du monarque. » C'était très bien poser la question; excepté que, même pour le monarque, il vaut mieux être guidé par l'opinion dans la direction des affaires publiques, que de courir sans cesse le risque d'être en opposition avec elle. La justice est l'égide de tous et
Est-ce le sérieux de la conviction, la sincérité des opinions? Esl-ce cela qu'elle refuse aux bonapartistes, aux jacobins? On n'a pas le droit de généraliser de celle façon, même sur les partis politiques dont on se sépare le plus hautement.
de chacun; mais en sa qualité de justice, cependant, c'est le grand nombre qu'elle doit proléger.
Il nous reste à parler de ceux que les malheurs et les crimes de la Révolution de France ont effrayés, et qui fuient d'un extrême à l'autre, comme si le pouvoir arbitraire d'un seul était Tunique préservatif certain contre la démagogie.
Quand, depuis tant de siècles, toutes les âmes généreuses ont aimé la liberté ; quand les plus grandes actions ont été inspirées par elle; quand l'antiquité et l'histoire des temps modernes nous offrent tant de prodiges opérés par l'esprit public; quand nous venons de voir ce que peuvent les nations; quand tout ce qu'il y a de penseurs parmi les écrivains a proclamé la liberté; quand on ne peut pas citer un ouvrage politique, d'une réputation durable, qui ne soit animé par ce sentiment; quand les beaux-arts, la poésie, les chefs-d'œuvre du théâtre, destinés à émouvoir le cœur humain, exaltent la liberté : que dire de ces petits hommes à grande fatuité, qui vous déclarent, avec un accent fade et maniéré comme tout leur être, qu'il est de bien mauvais goût de s'ocuper de politique; qu'après les horreurs dont on a été témoin, personne ne se soucie plus de la liberté; que les élections populaires sont une institution tout à fait grossière; que le peuple choisit toujours mal, et que les gens comme il faut ne sont pas faits pour aller, comme en Angleterre, se mêler avec le peuple! Il est de mauvais goût de s'occuper de politique. Eh! juste Ciel! à quoi donc penseront-ils, ces jeunes gens élevés sous le régime de Bonaparte, seulement pour aller se battre, sans aucune instruction, sans aucun intérêt pour la littérature et les beaux-arts? Puisqu'ils ne peuvent avoir ni une idée nouvelle, ni un jugement sain sur de tels sujets, au moins ils seraient des hommes, s'ils s'occupaient de leur pays, s'ils se crpyaient citoyens, si leur vie était utile de quelque manière. Mais que veulent-ils mettre à la place de la politique, qu'ils se donnent les airs de proscrire? Quelques heures passées dans l'antichambre des ministres, pour obtenir des places qu'ils
ne sont pas en état de remplir; quelques propos dans les salons, au-dessous inème de Tesprit des femmes les plus légères auxquelles ils les adressent? Quand ils se faisaient tuer, cela pouvait aller encore, parce qu'il y a toujours de la grandeur dans le courage; mais dans un pays qui, Dieu merci, sera en paix, ne savoir être qu'une seconde fois chambellan, et ne pouvoir prêter ni lumières ni dignités à sa patrie, c'est là ce qui est vraiment de mauvais goût. Le temps est passé où les jeunes Français pouvaient donner le ton à tous égards. Ils ont bien encore, il est vrai, la frivolité de jadis, mais ils n'ont plus la grâce qui faisait pardonner cette frivolité même.
Après les horreurs dont on a été témoin, disent-ils, personne ne veut plus entendre parler de liberté. Si des caractères sensibles se laissaient aller à une haine involontaire et nerveuse, car on pourrait la nommer ainsi, puisqu'elle tient à de certains souvenirs, à de certaines associations de terreur qu'on ne peut vaincre ; on leur dirait, ainsi qu'un poète de nos jours : Qu'il ne faut pas forcer la liberté à se poignarder comme Lucrèce, parce qu'elle a été profanée. On leur rappellerait que la Saint-Barthélémy n'a pas fait proscrire le catholicisme. On leur dirait enfin que le sort des vérités ne peut dépendre des hommes qui mettent telle ou telle devise sur leur bannière, et que le bon sens a été donné à chaque individu, pour juger des choses en elles-mêmes, et non d'après des circonstances accidentelles. Les coupables de tout temps ont tâché de se servir d'un généreux prétexte pour excuser de mauvaises actions; il n'existe presque pas de crimes dans le monde que leurs auteurs n'aient attribués à l'honneur, à la religion ou à la liberté. 11 ne s'ensuit pas, je pense, qu'il faille, ponr cela, proscrire tout ce qu'il y a de beau sur la terre. En politique surtout, comme il y a lieu au fanatisme aussi bien qu'à la mauvaise foi, au dévouement aussi bien qu'à l'intérêt personnel, on est sujet à des erreurs funestes, quand on n'a pas une certaine force d'esprit et d'àme.
Si le lendemain de la mort de Charles 1", un Anglais, mau-
dissant avec raison ce forfait, eût demandé au Ciel, qu'il n'y eût jamais de liberté en Angleterre, certainement on aurait pu 's'intéresser à ce mouvement d'un bon cœur qui, dans son émotion, confondait tous les prétextes d'un grand crime avec le crime lui-même, et aurait proscrit, s'il l'avait pu, jusqu'au soleil qui s'était levé ce jour-là comme de coutume. Mais, si cette prière irréfléchie avait été exaucée, l'Angleterre ne servirait pas d'exemple au monde aujourd'hui, la monarchie universelle de Bonaparte pèserait sur l'Europe; car l'Europe eût été hors d'état de s'affranchir sans le secours de cette nation libre. De tels arguments et bien d'autres pourraient être adressés à des personnes dont les préjugés mêmes méritent des égards, parce qu'ils naissent des affections du cœur. Mais que dire à ceux qui traitent de jacobins les amis de la liberté, quand euxmêmes ont servi d'instruments au pouvoir impérial? « Nous y étions forcés, » disent-ils. Ah! j'en connais qui pourraient aussi parler de cette contrainte, et qui cependant y ont échappé. Mais, puisque vous vous y êtes laissé forcer, trouvez bon que l'on veuille vous donner une constitution libre, où l'empire de la loi soit tel, qu'on n'exige rien de mal de vous : car vous êtes en danger, ce me semble, de céder beaucoup aux circonstances. Ils pourraient plutôt, ceux que la nature a faits résistants, ne pas. redouter le despotisme; mais vous qu'il a si bien courbés, souhaitez donc que, dans aucun temps, sous aucun prince, sous aucune forme, il ne puisse jamais vous atteindre.
Les épicuriens de nos jours voudraient que les lumières améliorassent l'existence physique sans exciter le développement intellectuel ; ils voudraient que le tiers état eût travaillé à rendre la vie sociale plus douce et plus facile sans vouloir proliter des avantages qu'il a conquis pour tous. On savait vivre durement autrefois, et les rapports de la société étaient aussi beaucoup plus simples et plus fixes. Mais aujourd'hui que le commerce a tout multiplié, si vous ne donnez pas des motifs d'émulation au talent, c'est le goût de l'argent qui prendra sa place. Vous ne
relèverez pas les châteaux forts; vous ne ressusciterez pa'; les princesses qui filaient elles-mêmes les vêtements des guerriers; vous ne recommencerez pas même le règne de Louis XIV. Le temps actuel n'admet plus un genre de gravité et de respect qui donnait alors tant d'ascendant à cette cour. Mais vous aurez de la corruption, et de la corruption sans esprit; ce qui est le dernier degré où l'espèce humaine puisse tomber. Ce n'est donc pas entre les lumières et l'antique féodalité qu'il faut choisir, mais entre le légitime désir de se distinguer et l'avidité de s'enrichir.
Examinez les adversaires de la liberté dans tous les pays, vous trouverez bien parmi eux quelques transfuges du camp des gens d'esprit, mais, en général, vous verrez que les ennemis de la liberté sont ceux des connaissances et des lumières : ils sont fiers de ce qui leur manque en ce genre, et l'on doit convenir que ce triomphe négatif est facile à mériter
Il est temps que vingt-cinq années, dont quinze appartiennent au despotisme militaire, ne se placent plus comme un fantôme entre l'histoire et nous, et ne nous privent plus de toutes les leçons et de tous les exemples qu'elle nous offre. N'y aurait-il plus d'Aristide, dePhocion, d'Épaminondas en Grèce; de Régulus, de Caton, de Brutus à Rome; de Tell en Suisse; d'Egmont, de Nassau en Hollande ; de Sidney, de Russel en Angleterre, parce qu'un pays, gouverné longtemps par le pouvoir arbitraire, s'est vu livré pendant une révolution aux hommes que l'arbitraire même avait pervertis? Qu'y a-t-il de si extraordinaire dans un tel événement, qu'il doive changer le cours des astres, c'est-à-dire, faire reculer la vérité, qui s'avançait avec l'histoire pour éclairer le genre humain? Et par quel sentiment public serions-nous désormais émus, si nous repoussions l'amour de la liberté ?
La liberté ! répétons son nom avec d'autant plus de force, que les hommes qui devraient au moins le prononcer comme excuse, Téloignent par flatterie; répétons-le sans crainte de
blesser aucune puissance respectable : car tout ce que nous aimons, tout ce que nous honorons y est compris. Rien que \-\ liberté ne peut remuer Tàme dans les rapports de Tordre social. Les réunions d'hommes ne seraient que des associations de commerce ou d'agriculture, si la vie du patriotisme n'excitait pas les individus à se sacrifier à leurs semblables. La chevalerie était une confrérie guerrière qui satisfaisait au besoin de dévouement qu'éprouvent tous les cœurs généreux. Les nobles étaient des compagnons d'armes qu'un honneur et un devoir réunissaient; mais depuis que les progrès de l'esprit humain ont créé les nations, c'est-à-dire depuis que tous les hommes participent de quelque manière aux mêmes avantages, que ferait-onde l'espèce humaine sans le sentiment de la liberté? Pourquoi le patriotisme français commencerait-il à telle frontière et s'arrêterait-il à telle autre, sil n'y avait pas dans cette enceinte des espérances, des jouissances, une émulation, une sécurité qui font qu'on aime son pays natal par 1 ïime autant que par l'habitude? Pourquoi le nom de France causerait-il une invincible émotion, s'il n'y avait d'autres liens entre les habitants de cette belle contrée que les privilèges des uns et l'asservissement des autres ?
L'évidence de ces opinions est telle, que jamais ceux qui les ont admises ne pourront y renoncer, et, d'un bout du monde à l'autre, les amis de la liberté communiquent par les lumières, comme les hommes religieux par les sentiments, ou plutôt les 1 umières et les sentiments se réunissent dans l'amour de la liberté comme dans celui de l'Être suprême. S'agit-il de l'abolition de la traite des nègres, de la liberté de la presse, de la tolérance religieuse, JefFerson* pense comme La Fayette, La Fayette
1. Secrétaire d'État sous Washington en 17S9; prcsidenl de l'Union en 1S01 et 1S05; un des plus généreux esprits de la jeune Amérique, et des plus atlacliés à notre pays; c'est Jefferson qui a dit ce mot souvent cite : « Tout homme a deux patries : la sienne et la France. »
comme Wilbcrforcc' ; et ceux qui ne sont plus comptent aussi dans la sainte ligue. Est-ce donc par calcul, est-ce donc par de mauvais motifs que des hommes si supérieurs, dans des situations et des pays ^i divers, sont tellement en harmonie par leurs opinions publiques? Sans doute il faut des lumières pour s élever au-dessus des préjugés; mais c'est dans Tàme aussi que les principes de la liberté sont fondés : ils font battre le cœur comme Tamour et l'amitié; ils viennent de la nature, ils ennoblissent le caractère. Tout un ordre de vertus, aussi bien que d'idées, semble former cette chaîne d'or décrite par Homère, qui, en rattachant l'homme au ciel, l'affranchit de tous les fers de la tyrannie^.
Considérations sur la Révolution.
1. L'un des orateurs de la Chambre des communes qui contribuèrent le plus, par leur zèle d'hnmanilc et leur éloquence, à l'abolilion de Tcsi-lavage des noirs, prononcée en 1807. (V. Villemain, Tableau, de la liltérature au dix-huitième siècle, 47= leçon.) M""" de Staël a écrit pour l'ouvrage de Wilberforce sur la traite des nègres, traduit en français, une préface qui a été reproduite dans le XVII» volume de ses œuvres complètes.
2. Ces nobles pages sur l'amour de la liberté, les dernières que M""" de Staël ait écrites, terminent le livre des Considérations sur la lîécohdion, aciievé peu de temps avant ?a mort, et dont il ne lui fut pas donné de voir le succès immédiat, éclatant.
Dans une lettre datée de 1S18, écrite au sortir d'une lecture de ce livre, et toute pleine des vives impressions qu'elle en recevait, M™" de Rémusat, en parlant pour elle-même, traduisait le sentiment de toute la France libérale. « Vraiment, mon cher ûls, je ne vous gronderai pas aujourd'hui. J'ai bien autre chose à faire. Il faut que je vous parle de M""' de Staël, dont j'ai déjà lu deux volumes. Dès l'ouverture du livre, j'avais senti qu'il fallait faire une concession à l'orgueil Glial et au protestantisme (*). Ce marché conclu, j"ai continué la lecture, et j'en suis charmée. La France en 89, l'état de la cour, l'abêtissement de la noblesse, les fautes commises, particulièrement tout ce qui regarde l'Assemblée législative, l'armée, enfin Bonaparte, voilà des peintures et des vérités
(*) De ces deux Ponees?ions. la i)remière, en elTet, s'impose au lecteur bienveillant; flans les élope- exagérés de M. Necker, homme politique, homme de gouvernement au.xquels se livre M"»» <le Staël, il faut faire la part de l'esprit et des teiKJresses de famille; la seconde paraît beaucoup moins nécessaire; si les orii^incs protestantes de l'auteur se trahissent en quehiue cliosc, ec serait suitout par certaines tendances non moins austères qu'élevées de ses doctrnies morales; nulle trace, dans ses écrits, des partialités qu'engendre l'esprit do secte.
achevées 1 Qui voudra faire notre liisloire pourra partir de ce livre, écrit avec la chaleur d'un témoin et la sincérité dun esprit qui se dégage des impressions individuelles. Le style est plus simple et aussi fort que de coutume; les opinions sont prises de haut ; la morale et le patriotisme sont en honneur. Il n'y a pas une injure contre qui que ce soit, et ceux qu'elle écrase en passant, car il s'en trouve, ne peuvent guère se plaindre. S'ils tombent, c'est qu'ils n'ont pas pu soutenir l'éclat des conditions nobles et morales qu'elle impose aux hommes publics. Sauve qui peut ! » (Lettre à Charles de Rémusat, du 24 mai ISIS.)
La correspondance de M™° de Staël, qui sans doute aurait suffi à remplir plusieurs volumes, n'a pas été publiée. Quelques lettres d'elle seulement ont été recueillies par Chateaubriand dans ses Mémoires d'outre-tombe; par Sainte-Beuve, dans son étude sur Camille Jordan {Nouveaux Lunctis, XIP vol.); par M™° Lenormant, dans le livre de Coppet et Weimar; par M. Saint-René-Taillandier dans son recueil de lettres de Sismondi à M"*" d'Albany.
Ces lettres de M™® de Staël, dont on regrette le petit nombre, sont surtout intéressantes par ce qu'elles nous révèlent de son caractère et de ses sentiments, par les jours qu'elles nous ouvrent sur ses goûts et ses habitudes de société et de famille.
« Les lettres de M""® de Staël, dit M"° Nccker de Saussure dans l'étude qu'elle lui a consacrée, n'égalaient pas, pour le feu et la verve, sa conversation; elle n'y mettait que l'esprit qu'elle ne pouvait s'empêcher d'avoir, mais cela même était beaucoup sans doute. Il y régnait un grand charme de sensibilité, et une teinte douce de tristesse, qui en faisait tour à tour le mérite et le défaut. Au reste, elle ne regardait les lettres que comme des moyens indispensables de communication, et ne les envisageait jamais sous le rapport littéraire. Depuis que fai visé tout ouvertement à la célébrité par mes livres, je n'ai plus donné aucun soin âmes lettres, disait-elle; en conséquence, elle prenait souvent pour sa correspondance le temps de la société, et écrivait, tout en soutenant la conversation.
» Après celles qu'elle adressait à son père, les plus remarquables sont celles qu'elle a écrites dans l'intimité. Sa longue correspondance avec moi est un trésor d'amitié, de candeur, une source de larmes, et néanmoins de bonheur, pour le reste de ma vie. »
Il est }3ien regrettable que ces séries de lettres à un père, à une telle amie, et d'autres encore, d'un prix égal, ou n'aient pas été conservées, ou nous soient encore aujourd'hui trop jalousement dérobées par le pieux scrupule qui appréhende le grand jour de la publicité pour des trésors intimes de cette nature.
Nous ne croyons pouvoir mieux terminer ce volume d'extraits de notre auteur que par un choix de ses lettres tiré du peu de celles que l'on possède.
A madame Récamier.
Coppcf, 9 septembre 1801.
Vous souvenez-vous, belle Juliette, d'une personne que vous avez comblée de marques d'intérêt cet hiver, et qui se flatte de vous engager à redoubler l'hiver prochain* ? Comment gouvernez-vous l'empire de la beauté? On vous l'accorde avec plaisir, cet empire, parce que vous êtes éminemment bonne, et qu'il semble naturel qu'une âme si douce ait un charmant visage pour l'exprimer. De tous vos adorateurs, vous savez que je préfère Adrien de Montmorency^. J"ai reçu de ses lettres,
1. Ces deux femmes célèbres s'étaient récemment liées d'une amitié qui allait se resserrer de plus en plus. L'cxLraordinaire beauté de M"' Récamier l'avait d'abord mise en vue : mais elle devait aussi ses sui'cès au charme des maniores, à l'élévalion du caractère, à la flnesse de l'esprit. Benjamin Constant, qui fut longtemps de leur société, a dit d'elles : « Rien n'était plus altaohant que les entreliens de M"" de Staël et de M™» Récamier. La rapidité de l'une à exprimer mille pensées neuves, la rapidité de la seconde à les sentir et à les juger, cet esprit mâle et fort qui dévoilait tout, et cet esprit délicat et un qui comprenait tout; ces révélations d'un génie exercé communiquées à une jeune intelligence digne de les recevoir, tout cela formait une réunion qu'il est impossible de peindre sans avoir eu le bonheur d'en être témoin soi-même. » {Soinenirs.)
2. Les deux Montmorency, Mathieu et Adrien, brillaient parmi les hôtes les plus assidus du salon de M"" do Staël et de celui de M""" Récamier; l'un et i'autre épris d'un culte passionné pour colle-ci; Adrien plus encore que son
remarquables par l'esprit et la grâce, et je crois à la solidité de ses affections, malgré le charme de ses manières. Au reste, ce mot de solidité convient à moi, qui ne prétends qu'à un rôle bien secondaire dans son cœur. Mais vous qui êtes l'héroïne de tous ses sentiments, vous êtes exposée aux grands événements dont on fait les tragédies et les romans'. Le mien s'avance au piod des Alpes ^. J'espère que vous le lirez avec
intérêt. Je me plais à cette occupation
Au milieu de tous ces succès, ce que vous êtes et ce que vous resterez, c'est un ange de pureté et de beauté, et vous aurez le culte des dévots, comme celui des mondains. Avezvous revu l'auteur d'Atala? Êtes-vous toujours à Clichy"? Enfin je vous demande des détails sur vous. J'aime à savoir ce que vous faites, à me représenter les lieux que vous habitez. Tout n'est-il pas tableau dans le souvenir que Ion garde de vous ?
A la même.
Coppet, 30 avril 1802.
Savez-vous que mes amis, belle Juliette, m'ont un /peu flattée de l'idée que vous viendriez ici? Ne pourriez-vous pas me donner ce grand plaisir? Le bonheur ne m'a pas gâtée depuis quelque temps, et ce serait un retour de fortune que votre arrivée, qui me donnerait de l'espoir pour tout ce que je
frère. Ces deiix nobles personnages, fidèles à la cause royaliste, restaient à 1 écart sous l'Empire; la Restauration fit du premier un ministre des affairesétrangères, et du second un ambassadeur à Rome.
1. Ce péril, que M"" de Staël signale en badinant, était conjuré, et ne cessa jamais de l'être par la sagesse aussi ferme qu'aimable de son amie, par l'art difficile qu'elle possédait, au plus haut degré, de clianger en amitiés les passions, même les plus vives, quelle inspirait.
•2. Elle achevait alors à Coppet son roman de Delp/iine.
3. M"* Récamier n'avait pas encore quitté, à cette date, le château de Clicby^ sa somptueuse demeure d'été.
désire. Adrien et Mathieu disent qu'ils viendront. Si vous veniez avec eux, un mois de séjour suffirait pour vous montrer notre éclatante nature. Mon père dit que vous devriez bien choisir Coppet pour domicile, et que de là nous ferions nos courses. Mon père est très vif dans le désir de vous voir. Vous savez ce qu'on a dit d'Homère :
Par la voix des vieillards ^ tu louas la beauté.
Et, indépendamment de la beauté, vous êtes charmante.
A M. Camille «lordan-.
Coppet, 1802
Je profite, mon cher Camille, d'une occasion rare pour vous écrire. Je voudrais que vous m'envoyassiez ce numéro du Défenseur^ , que je n'ai jamais lu. Je n'imagine pas quel tour on peut prendre pour arriver à dire du mal de vous. Il n'y a pas ici un être pensant qui vous ait lu sans en être enchanté; il y a des morceaux que je sais par cœur, et que je déclame si bien, qu'il faudra que vous me les entendiez réciter. Je n'ai rien'lu qui ait été plus au fond de mon âme^ ; je ne me suis livrée à rien avec un sentiment aussi complet.
J'avais une bague de mes cheveux, qui a appartenu au
1. De ces vieillards Iroyens qui, dans Y Iliade, à la vue d'Hélène, de cette Hélène fatale à ses deux patries, se récrient d'admii-ation sur sa beauté « semblable à celle d'une déesse. » (Chant III.)
2. Ancien membre du Conseil des Cinq-Cents, alors retiré à Lyon, son pays; député de l'Ain à la Chambre de 1S16; un des esprits les plus généreux et les plus sages, une des voix les plus éloquentes de ces deux assemblées. — Né en 1774, mort en 1821.