Sou père, M. Necker, mort depuis peu
expressions touchantes de votre amitié pour lui, qui ne s'adressaient plus qu'à son ombre. Je l'aimais, vous le savez, quand vous avez quitté l'Europe ; je l'aimais mille fois plus encore, depuis que nos liens étaient devenus plus intimes. Son esprit, son âme, s'étaient encore élevés, s'il est possible. Au lieu de vieillir, il était devenu céleste. La douleur de sa perte, depuis quatre mois, entre tous les jours plus avant dans mon cœur. Rien ne lui ressemble, rien ne lui ressemblera jamais. Ce n'est pas mon père, c'est mon ami, c'est mon frère, la moitié de moi-même, la plus noble moitié que j'ai perdue.
Ah! dites-moi, dans votre Amérique, où Ton s'aime, dans votre Amérique, où l'on croit en Dieu, comment fait-on pour supporter la mort? Et quand les âmes ont été si entièrement unies, n'y a-t-il donc aucune communication entre les vivants et les morts? J'ai des amis, des devoirs; mais il était au fond de mon cœur, là où personne n'a pénétré, où personne ne pénétrera jamais. Pardon de vous parler avec tant d'abandon; mais, à travers toute la dignité et la force de votre caractère, j'ai cru voir qu'une corde en vous répondait à la sensibilité, et d'un bout du monde à l'autre. Je pleure amèrement en vous écrivant.
J'espère que vous n'abandonnerez pas la surveillance de mes intérêts. C'est à la famille de M. Necker que vous rendrez service. J'ai besoin de conseils. Lorsque mon père m'avait offert plusieurs fois de prendre connaissance de sa fortune, je m'y étais toujours refusée. J'avais horreur de pouvoir me passer de lui, sous quelque rapport que ce soit. Il faut bien à présent soigner l'existence de trois enfants, surtout sous un gouvernement qui peut tout prendre à tout le monde, puisqu'il peut tout prendre par la force, et que dans cette force il n'entre pas un seul élément d'opinion.
Adieu, my dmr Si)\ plaignez-moi : car mon cœur est brisé; et si vous priez Dieu, pensez à mon père. Rien de si pur que lui n'a existé parmi les hommes. Adieu donc, my dear Sir; je vous embrasse tendrement.
A la duchesse de maxc-Wcîmari.
Genève, 30 septembre 1804.
Madame,
Je ne puis consentir à être oubliée de votre Altesse; au milieu de toutes les fêtes qu'elle va donner^, je lui demande un souvenir pour moi.
J'ai été obligée de sortir de la solitude où mon cœur et ma situation me rappellent^, pour venir recevoir ici la duchesse de Courlande. Elle avait été très polie avec moi à Berlin, et je suis venue lui faire les honneurs de Genève. Je retourne à Coppet dans huit jours, après son départ. Elle devait passer par Weimar en retournant, et je crois que j'aurais redoublé de coquetterie pour elle, si, en revenant, elle avait pu vous parler de moi.
Avec elle ou à cause d'elle arrive une nuée d'Italiens qui préludent pour moi au voyage. Par exemple, hier on m'a présenté un commandeur de Caraccioli, dont la figure a vraiment l'air d'une forêt où. l'on assassine; c'est tout le château d'Udolphe* que son visage; et cependant c'est un bonhomme, et même assez commun. Je suis curieuse de l'Italie, si toutefois je puis être curieuse de quelque chose en dehors de mes regrets. Mon malheur m'a pénétrée d'une idée de la mort si vive, que, jour et nuit, je ne sens, je ne vois plus qu'elle ; mes nerfs sont tout abîmés.
La bonté de votre Altesse m'encourage à lui parler de moi; et que peut-on lui dire d'elle-même? La raison la plus parfaite ne dirige-t-elle pas sa vie, et ne peut-on pas toujours savoir ses
1. M"" de Staël vivait pa<5sé à Weimar trois mois (fin de 1S03 et commencement de ISOi). V. dans notre Notico, p. xxxv, quel accueil elle y avait rei^'u.
2. On allait célébrer à Weimar le mariage du prince héréditaire avec la sœur du czar Alexandre.