V. noire yotice, p. xxxiv
une vie ensemble. Chère Juliette, c'est vous qui me ferez revenir à Paris ^ : car vous serez toujours une personne toute-puissante, et nous nous verrons tous les jours, et, comme vous êtes plus jeune que moi, vous me fermerez les yeux, et mes enfants seront vos amis. Ma fille ^ a pleuré ce matin de mes larmes et des vôtres. Chère Juliette, ce luxe qui vous entourait, c'est nous qui en avons joui; votre fortune a été la nôtre, et je me sens ruinée, parce que vous n'êtes plus riche.
Croyez-moi, il reste du bonheur, quand on sait se faire aimer ainsi. Benjamin veut toujours vous écrire, il est bien ému. Mathieu m'écrit sur vous une lettre bien touchante. Chère amie, que votre cœur soit calme au milieu de ces douleurs. Hélas! ni la mort, ni l'indifférence de vos amis ne vous menacent, et voilà les blessures éternelles. Adieu, cher ange, adieu; j'embrasse avec respect votre visage charmant.
A M. de Talleyrand'.
Vienne, 3 avril 1808.
Vous serez étonné de voir une écriture dont vous avez perdu le souvenir. A la distance où nous sommes, il me semble que je m'adresse à vous comme d'un autre monde, et ma vie a tellement changé, que je puis me faire cette illusion. J'ai dit à mon fils d'aller vous trouver et de vous demander franchement et simplement do vous intéressera la liquidation des deux millions
1. C'est-à-dire, c'est vous qui, par votre crédit, ferez cesser mon exil.
2. Alberline de Staël, auteur de Fragments sur divers sujets de relif/ion et de morale, mariée en 1816 au duc de Broglie; mère du prince Albert de Broglie, de l'Académie française.
3. Alors archichancelier de l'Empire; auparavant, ministre des affaires étrangères de 1797 à 1799, et de ISOO à 1S07. M"" de Staël, toute-puissante sous le Directoire par ses inQuences de salon, avait été pour beaucoup dans l'élcvalioa de Talleyrand à ce poste.
qui font plus de la moitié de notre fortune et de Théritage de mes enfants^. C'est une douleur pour moi de penser que je nuis à ma famille, qu'ils seraient payés demain si je n'existais plus; car cette dette a un caractère si sacré, que les préventions de l'empereur contre moi peuvent seules Tempècher de statuer sur elle, et cependant il me semble qu'aux yeux de l'Europe, si Europe il y a pour moi, l'exil paraîtrait moins cruel si l'on se montrait juste envers la fortune. J'en ai assez dit sur ce sujet à vous qui devinez tout. Vous m'écriviez, il y a treize ans d'Amérique^ : «Si je reste encore un an ici, j'y meurs. » J'en pourrais dire autant du séjour de l'étranger : j'y succombe; mais le temps de la pitié est passé, la nécessité a pris sa place. Voyez cependant si vous pouvez rendre service à mes enfants. Je le crois; si vous le pouvez, vous le ferez. Je n'ai aucun moyen quelconque de vaincre les préventions de l'empereur contre moi^. S'il ne croit pas que six ans d'exil et six ans de plus sont un siècle pour la pensée, s'il ne croit pas que je suis une autre personne, ou du moins que la moitié de ma vie est éteinte et que le repos dans ma patrie me paraîtrait les Champs Élysées, je n'ai aucun moyen, dans ma situation, de le lui prouver; mais vous, qui vous souvenez encore quelquefois de moi, ne pourriez-
1. « En se retirant du ministère, en 1791, M. Necker laissa deux millions de sa fortune en dépôt au Trésor royal, précisément parce qu'il avait prédit que le papier-monnaie, avec lequel on paierait les rentes, serait dans peu sans valeur. 11 ne voulait pas nuire, comme particulier, à l'opération qu'il blâmait comme ministre. » {Considérations sur la Révolution française.)
2. Talleyrand avait émigré en 179-2, d'abord en Aucrleterre, puis en Amérique, aux Étals-Unis; il uélait revenu en France qu'en 1795. Il était resté vingt mois en Amérique.
3. M°" de Staël aurait eu un moyen sûr d'obtenir à la fois satisfaction pour sa créance sur l'Hlat, et la un de son exil : c'eût été de suivre un conseil qui lu» était ofûcieusement donné; elle n'aurait eu qu'à insérer quelque part, dans un des livres qu'elle projetait, un hommage public à l'empereur et à l'empire, au génie de l'homme et à la grandeur du rcirime fondé par lui. Elle n'avait répondu à ses insinuations que par un énergique non possumus. — En ISll, au préfet de Genève, qui l'invitait à rentrer en grâce en faisant « des vœux de bonne Française » pour le roi de Rome, elle répondit « qu'elle ne pouvait souhaiter aa nouveau-né qu'une bonne nourrice. »
CORRESPONDANCE. 3ol
vous pas lui dire quelle personne je dois être à présent, quelle personne la reconnaissance envers lui me ferait' ; enfin tout ce que vous savez aussi bien que moi.
Adieu. Xe causerai-je donc pas une fois avec vous avant la Vallée de Josaphat? J'ai le projet d'aller en Amérique; il me faut une patrie pour mes fils ; je demanderai à New-York où vous avez logé. Il y a des moments où, malgré mon dégoût profond de la vie, je suis assez aimable; alors je pense que j'ai appris cette langue de vous' : mais avec qui la parler? Adieu. Êtes-vous heureux? Avec un esprit si supérieur, n'allez-vous pas quelquefois au fond de tout, c'est-à-dire jusqu'à la peine? moi, je voudrais me distraire, et je ne le puis. Ce qui me fait mal surtout, c'est de ne pouvoir donner à mes enfants ni leur patrie, ni l'héritage de mon père. Si vous me soulagez de cela, je joindrai ce moment-ci à notre dernier entretien, et l'intervalle sera comblé. Adieu, encore une fois; je ne sais finir ainsi qu'avec vous^.
A ll°^e Récamier.
Vienne, mai ISOS*.
Chère amie, que cette robe^ m'a touchée? J'y cherchais Tempreinte de votre beauté, de tous les succès de votre prospérité,.
1. C'élaiL ùire, à mots couverts : En me laissant rentrer, on n'aurait pas à craindre de ma part les mômes hostilités qu'autrefois. La grâce sollicitée tomberait sur une personne bien calmée et inoffensive.
2. En ces années que M"" de Staël rappelle, le froid et impassible diplomate laissait, dans l'intérieur et l'inlimilé, tomber son masque; « il était alors charmant, familier, dune gn'ice caressante, aux petits soins pour plaire, se faisant aniusatit pour être amisé. Son goût le plus vif semblait être celui de la conversation avec des esprits faits pour s'entendre. » (Saime-Belve, Xouveaux lundis, Taîleyrand .)
.1. On ne sait si Talleyrand se rendit à la prière qui lui était adressée avec une grâce si engageante. En tout cas, rien ne fut fait de ce que souhaitait si justement l'aimable femme, et même son exil fut aggravé en ISIO. (V. notre Notice, p. xlii.)