‹ Extraits de ses œuvresChapitre 7 sur 60 · NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTERAIRE. XXXVII · texte numérisé non relu

NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTERAIRE. XXXVII

apparition comme un chef-d'œuvre, garde un attrait durable; il le doit surtout à la nouveauté, à la vérité, au pathétique d'un drame engagé entre deux âmes d'élite, que le hasard d'une rencontre a aussitôt rapprochées, qui semblent appelées l'une vers l'autre par une sorte de prédestination, et entre lesquelles peu à peu s'élève un obstacle infranchissable, quoique tout moral, où vient se briser tout le bonheur qu'elles se promettaient et que nous attendions pour elles. C'est l'éclat du génie s'ajoutant aux grâces les plus touchantes et aux plus sérieuses vertus de la lemme, c'est un rayon de gloire sur une tête charmante, c'est le laurier cueilli par la jeune Muse au Capitole, qui frappe d'abord, séduit le noble voyageur, et commence pour lui l'enchantement; mais bientôt, parmi les intimes douceurs d'un sentiment partagé, ce même éclat de génie, cette même gloire l'inquiète, le trouble {ce fils d'Angleterre à la fois rêveur et pénétré de sens pratique), en lui suggérant des doutes sur l'avenir de l'union désirée, presque jurée, le jette dans des hésitations qui, aggravées et prolongées par un malentendu fatal, amènent une séparation aux déchirements de laquelle l'amarxte infortunée ne peut survivre. — Les grands talents applaudis, le génie chez la femme ne seraient-ils qu'un présent redoutable, difficilement compatible avec les plus enviables félicités de la vie? Celle qui les a reçues peut-elle donner un bonheur confiant, et se promettre pour elle-même les longues et tranquilles joies du foyer domestique? Tel est le problème moral qui se dresse au cours de cette fiction, et que l'auteur, à part soi, semble résoudre dans le sens le plus sévère et le plus mélancolique. Et plus d'une fois, en dessinant l'idéale figure, en nous racontant sa douloureuse histoire, l'auteur paraît se souvenir et s'inspirer

les enlreliens des deux amants. Cette éloquente Italienne, qui s'est chargée du rôle de cicérone, s'y livre çà et là avec une complaisance qu'excuse, il est vrai, la chaleur de son enthousiasme pour sa patrie d'adoption. Le second volume du roman, où l'histoire douloureuse de deux âmes (sauf le voyage à Venise) remplit tout, est par lui-même d'une trame plus continue et d'un intérêt plus pressant.

des légitimes fiertés et des désabusements secrets de la sienne.

Corinne, écrite à loisir, après six mois de séjour en Italie, parut en 1807. Le succès en fut immense. Faut-il croire que Napoléon empereur fut tellement blessé du bruit que faisait ce roman, qu'il en composa lui-même une critique insérée au Moniteur? M. Villemain, dans une de ses leçons, a rapporté cette anecdote, sans la garantir^.

Cette année 1807 est une de celles passées à Coppet qui, par le nombre et la qualité des hôtes et des visiteurs, laissèrent un peu moins regretter à ]\P° de Staël sa cour parisienne d'autrefois. A cette date, le savant et aimable Bonstetten, l'auteur du Voyage au pays du Latium, un « Bernois presque Athénien, » a dit Sainte-Beuve, le Genevois Sismondi, l'historien des républiques italiennes, s'y rencontraient habituellement avec Benjamin Constant, Prosper de Barante, le futur historien des Ducs de Bourgogne, Guillaume de Schlegel, le célèbre critique, celui-ci établi à Coppet, où M™® de Staël l'avait amené d'Allemagne en lui faisant accepter la charge de précepteur de ses deux fils. A côté de M"^*^ Récamier, reine du cercle par la beauté, venait s'asseoir la grave et douce M™® Necker de Saussure, attentive aux entretiens les plus sérieux, et y payant elle-même tribut en femme supérieure et modeste. La noblesse européenne était représentée par le comte Mathieu de Montmorency, le prince Auguste de Prusse-, le comte Elzéar de Sabran', etc. Les plus élégants plaisirs de la vie de château alternaient avec les délices des causeries. Il y avait un théâtre. Cette année-là, on y monta Phèdre. La châtelaine remplissait le rôle du principal person-

1. Tableau de la littérature du dix-huitième siècle, L\« loçon.

2. Auguste de Prusse, fait prisonnier de piierre ciu commencement de 1807 à la bataille d'Eylau, se rendit en Italie; Coppet l'arrêta et le retint quelque temps. C'est à sa demande que Gérard peignit Corinne, la lyre à la main, improvisant au cap Mist'ne. Ce tableau ofTert par le prince à M"" Récamier, qu'il adorait, fil longtemps l'ornement du célèbre salon de l'Abbaye-au-Bois.

3. Dernier nom d'une grande famille, homme d'esprit, auteur de quelques jolies fables.

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nage*, M"'' Récamier avait consenti à se charger de celui d'Aricie, Benjamin Constant faisait Thésée, M. de Sabran représentait Hippolyte... On a pu comparer à certains égards l'hospitalité de Coppet, à son heure la plus brillante, à celle du Ferney de Voltaire, tout voisin; une des deux royautés à l'autre.

Que de souvenirs réveillent chez le voyageur embarqué sur le Léman, de Lausanne à Genève, les ombrages de Coppet, aperçus à quelque distance du rivage^!... Mais les beaux jours de cet asile durèrent peu. M™^ de Staël, à deux pas de la patrie de Jean-Jacques Rousseau devenue, depuis 1805, préfecture de l'Empire, n'était pas en sûreté comme Voltaire, retiré, en terre franche, dans son château de Ferney.

Un second voyage en Allemagne, plusieurs mois passés à Vienne en 1808 mirent fin aux études qu'elle amassait en vue d'un livre nouveau dont la société et la littérature allemandes devaient être le sujet. Ce grand travail était achevé au mois d'août 1810. Il ne fut publié, contre le gré de l'auteur, que trois ans plus tard.

La France a longtemps admiré ce livre, la France l'admire

1. « Elle n'avail pas sans doute un talent d'artiste; mais, dans les pièces où elle paraissait, son jeu était spirituel et pathétique au dernier point; elle faisait verser beaucoup de larmes, et la vérité de son expression remuait le fond du cœur. Sa troupe était électrisée par elle... Son émotion, dans certaines scènes de tragédie, était très forte ; dans Zaïre, par exemple, elle n'a jamais pu apprendre à détacher sa croix sans la casser. Cependant cette émotion ne produisait aux yeux des spectateurs aucun effet irrégulier, et semblait lui donner de l'élan et non du trouble... » M™* Necker de Saussure, Notice.

2. Lord Byron, déjà célèbre par Childe-Harold, le Corsaire, Lara, s'arrêta un moment à Coppet en 1816. — Chateaubriand y avait passé quelques jours en 180Ô. — Revenu d'Angleterre en 1800, Chateaubriand, encore peu connu, introduit au Mercure par son ami Fontanes, avait publié dans cette feuille un examen du livre De la littérature, où quelques-unes des théories de l'auteur, notamment celle du progrès indéfini dans l'espèce humaine, étaient assez vivement critiquées, et non sans quelques épigrammes. M"» de Staël, toujours indulgente et généreuse, avait aisément pardonné en faveur du talent déployé dans l'article. A l'apparition du Génie du christ ia7iisme, quoique en dissentiment avec l'auteur sur plus d'un point, elle avait sincèrement applaudi, et d'amicales relations s'étaient nouées dès ce temps entre les deux écrivains, qui, en suivant des voies as.sez dillérentes, se sentaient rapprochés l'un de l'autre par des ressemblances dô rùle et des affinités de génie.

fDcore, malgré l'étrange commentaire que, plus d'un demisiècle après, il est vrai, les événements sont venus y apporter, surtout dans la première partie, où, s'appliquant à rassembler les traits caractéristiques de la race allemande, M™® de Staël lui accorde si libéralement, comme autant de qualités héréditaires et typiques, non seulement le sérieux, la gravité, le penchant à la rêverie joint à l'esprit de persévérance, mais la sincérité, la loyauté, l'esprit de justice, le respect du droit, un reste permanent d'esprit chevaleresque s'alliant à la bonhomie... ; sans parler des tableaux que, descendant au détail des mœurs, elle se plaît à faire passer sous nos yeux, tableaux de simplicité, d'innocence, d'habitudes patriarcales et naïves, etc.

Nous sommes plus à l'aise pour la suivre dans les plus hautes et les plus pures régions de ce monde où elle nous introduit, dans les te>npla serena, les demeures sereines habitées par les grands poètes, les grands penseurs, dont la gloire plane au-dessus des querelles de peuples et des jeux sanglants de la force et du hasard. Malgré les douloureux mécomptes qu'il nous gardait, le siècle, qui bientôt aura passé sur ce livre, n'a pas terni pour nous la beauté, la vérité des pages où, sorti des considérations du début sur la race et la contrée, l'auteur arrive à la Messiadr de Klopstock, aux Idées de Herder, aux Ballades de Bùrger, au Faust, à l'œuvre lyrique de Gœthe, au Wallenstein et au Guillaume Tell de Schiller, à i Éthique immortelle du philosophe de Kœnigsberck... Plus d'une fois, depuis, de savants historiens, des critiques armés de toutes pièces ont parcouru le même champ avec plus de méthode et de suite, avec une plus grande exactitude de détails, ou même avec un plus juste équilibre d'admirations et de réserves dans les jugements : aucun ne Ta fait avec un sentiment plus vif et plus vrai de l'esprit dominant de cette grande littérature, du caractère distinctif, original, de ses plus remarquables écrivains dans chaciue geni-e; enfin, l'on ne saurait contester à M""" de Staël l'honneur d'avoir, la première, au moment propice, signalé, révélé, le trésor d'études

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