NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE. XU
fécondes et d'inspirations qui, de l'autre côté d'une frontière jusque-là trop respectée des esprits, s'offrait au génie français, un peu las, à cette heure, d'une tradition constamment et trop étroitement suivie, et prêt à s'élancer dans de nouveaux chemins.
Elle avait donné tous ses soins à ce travail; après y avoir mis la dernière main, elle était venue s'établir au château de Chaumont-sur-Loirc, à la distance voulue, ou peu s'en faut, de Paris, pour en mieux surveiller l'impression. Le manuscrit, loyalement soumis aux censeurs de l'Empire, avait franchi le pas, sauf quelques coupures, qu'elle avait acceptées. Le tout était achevé d'imprimer (à dix mille exemplaires), prêt à paraître. C'est alors qu'elle eut l'idée d'offrir son ouvrage à Napoléon, comme le fruit de sérieuses et inoffensives études, et de lui demander, en même temps, par une lettre habile et digne, non la fin, mais l'adoucissement de son exil, la grâce de se rapprocher de Paris, assez pour que ses fils pussent y achever leur éducation, sans s'éloigner d'elle.
Etait-il prudent d'appeler ainsi les yeux de l'empereur sur l'ouvrage que la censure laissait passer, et n'était-ce pas l'exposer à un nouvel et redoutable examen? Ce livre, d'où la politique, sans doute, était exclue, mais oii la littérature se confondait avec la philosophie la plus généreuse, où la critique littéraire s'inspirait d'une sympathie non dissimulée pour un grand peuple, où le libre échange des idées par-dessus la frontière était encouragé, provoqué au nom de la fraternité des nations dans le monde de l'esprit, ce livre pouvait difficilement agréer, ou plutôt il devait singulièrement déplaire au conquérant despote, plus ombrageux et plus dur que jamais, à cette heure, déjà moins heureuse, de son règne (1810). M™** de Staël, en se risquant à cette démarche, croyait n'affronter d'autre nouvelle disgrâce que le rejet de sa demande. A vrai dire, elle ne pouvait prévoir l'étrange abus de force, l'invraisemblable redoublement de persécution dont sa pensée et sa personne allaient être frappées.
Le 30 septembre 1810 (c'est une date dans l'histoire des
xui MADAME DE STAËL.
idées;, sur un ordre venu d'en haut, la police fit une descente chez le libraire-éditeur de C Allemagne : les dix mille exemplaires furent saisis, puis détruits par la mise au pilon, jusqu'au dernier. Le manuscrit n'échappa qu'à grandpeine. En même temps, un nouvel arrêt d'exil reléguait l'auteur hors de France, le renvoyait dans sa terre, avec défense d'en sortir. Au commencement de 1811, la préfecture de Genève fut ôtée à M. de Barante (le père), suspect de complaisance envers l'exilée, et donnée à un fonctionnaire du zèle le plus servile. Celui-ci, dévoué aux consignes, fit bonne garde autour d'elle : désormais elle ne devait s'éloigner, dans aucune direction, à plus de deux lieues de sa demeure. C'était plus que l'exil, c'était t inteniemeiit sous étroite surveillance. Elle avait auprès d'elle, depuis huit ans, comme précepteur de ses enfants, comme un ami associé à ses études, à ses travaux, M. Guillaume de Schlegel; il eut ordre de s'éloigner, fut renvoyé en Allemagne. Elle recevait encore quelques visites d'amitié : on lui fit savoir de Paris que l'empereur avait exprimé sa désapprobation contre toute personne qui irait à Coppet, et notamment contre M. Mathieu de Montmorency, un des amis qui en prenaient le plus souvent le chemin ' . Celui-ci, ayant fait de nouveau le même voyage au mépris de l'avertissement, reçut du préfet de police un arrêt d'exil pris contre lui-même; on ne lui laissait pas ignorer qu'il expiait ainsi une imprudente visite. Quelque temps après, une courageuse amie, M""^ Récamier, s'étant rendue coupable du môme crime, se vit frappée de la même peine...
C'étaient là, pour la prisonnière, les coups les plus terribles qu'elle pût recevoir : aux souffrances d'une captivité plus étroite s'ajoutait la douleur de voir s'étendre à ses fidèles la contagion de son infortune. Accablée d'abord, et comme atteinte de désespoir, mais incapable de se résigner à la vie étouffante qui lui
1. Col ami était en outre le tuteur des enfants de M"' de Staël, depuis la mort de M. de Staël, arrivée en 1S02.