‹ Extraits des chroniqueurs francaisChapitre 254 sur 341 · Et par especial est ce · texte numérisé non relu

Et par especial est ce

grace que Dieu faict au price qui le sçait faire. » (1, 9.)

9, Commincs ne fait ici, comme souvent, qu'étiger en principe vne habitude de Louis X.;-1l fut | 1-même chargé € d'entretenir » vn héraut anglais « jusqu'a ce qu'il

langier (de négocier) quant ilz nt priice qui cherche à gainer gens : qui él une grant

lui eust baillé compaignie, affin que nul ne parlast a luy »

(IV, 5). Cf. p. 574, n. 2.

+ » Du » Lite.” AT ane. T" 4 et RSR LED CET 7 ; Dix Tr et D RS ; & La à Er

sible, à de monstrueuses conclusions : sa maxime |! plus générale, celle qui embrasse toutes les autres, c'es que « ceux qui gaignent ont tousjours l'honneur » (V, 9) Ce n'est pas là une simple varian!e de l’axiome déjà passa blement contestable : « La fin justifie les moyens », ca celui-ci suppose du moins que la fin est juste, ce que Com mines ne fait pas, C’est le pur machiavélisme. Commines a dit très finement Sainte-Beuve, est!, « en douceur et san en faire semblant, notre Machiavel ». Si celui-ci now semble franchement pervers et Commines simplemen suspect, c'est que l'un procède par observations éparse: et réflexions de détail, hasardées à propos des faits, et qu l'autre expose un système fortement conçu, avec um rigueur de logique et une netteté d'expression qui nou paraissent du cynisme. Mais les deux doctrines sont a fond identiques. Que litcon, même dans ce fameux cha pitre XVIII du Prince? ( Qu'il ne faut observer la foi juré: que quand on y trouve son profit, qu'il importe d’abort de sauver les apparences, qu'il est nuisible aux prince! de pratiquer la vertu, mais qu'il leur est utile de faire croire qu'ils la pratiquent. » YŸ a-til une de ses maxime qui ne soit explicitement dans le livre de Commines oï qu'il n’ait pratiquée?

Cette rencontre n’a au reste rien d'étonnant. Ces deu écrivains sont deux observateurs, et ils ont travail d'après des modèles qui se ressemblaient, l’un d’aprè Louis X[, l’autre d’après les princes italiens, ses digne émules£. Il reste à Conmines l'avantage peu enviable dt la priorité. Avec lui, dit D. Nisard, « la politique fai son eutrée dans l’histoire ». Il faut avouer que ce per

1. Causeries du lundi, tome | en 1469, il ne mourut, il es I, p. 204. vrai, qu'en 1527, mais la pre:

2. Machiavel ne doit certai- | mière idée du Prince et dei nement rien à Commines : né | Discours remonte à 1513.

NOTICE. 351 sonnage nouveau à une démarche bien tortueuse et une physionomie qui ne plait guère.

Ilest un trait cependant qui distingue Machiavel de ommines; ce trait, qui n’a pas peu contribué peut-être à préserver l'un du fâcheux renom qui s'attache à l’autre, nous parait assurer au politique florentin une sorte de supériorité morale sur son devancier. Machiavel écarte résolument de sa politique l’idée religieuse. Commines au contraire y fait continuellement appel, et rien ne nous choque plus que ce mélange d’immoralité politique et de morale chrétienne. Il se lamente sur l’incrédulité, où il voit la source de tous les maux (V, 19); il termine en se signant une leçon de corruption ; il voit partout l’action de la Providence « qu’il promène fort dévotement, selon a piquante expression de M. Debidour, d’un bout à l'autre le son livre » : selon lui, Dieu ne manque pas de réompenser la vertu (il y parait à l'exemple de Louis XI!): est sa main qu’il faut voir dans le châtiment qui est atalement réservé aux méchants (il arrive souvent, ditAl, qu'il les « paye comptant »); ce sont encore ses impénérables desseins qu'il faut adorer dans les événements qui léconcertent la sagesse humaine (1, 2, 3, 73.IV, 19; V, D}s jommines ne S’aperçoit pas que ces théories aboutissent \ de singulières conséquences : le succès, dont le souci loit seul régler notre conduite, devient aussi le seul criérium de la moralité, et Dieu se trouve mis de moitié lans les plus honteuses actions des hommes. Cette affecation de piété, a-t-on dit quelquefois, est un voile dont ”mmines couvre ses hardiesses. Nous ne le croyons pas : #inmines, au regard de la foi, n’a pas de hardiesses : il est royant avec sincérité, et même avec quelque naïvetéf, et,

. Louis X1 venant d'être| du roi -à l'intercession de P’appé d’apoplexie, Commines | ce saint (VI, 7). 11 ne donte 6 € voua » à saint Claude, et| pas que tous les empcreurs L attribue le mieux qui se | turcs ne soient en enfer (Gonroduisit alors dans l'état | clusion). e

“y = EXTRAITS DE COMMNES. PR à

si quelque chose peut donner une idée de Punch morale où 1l en était arrivé, c’est précisément la candeur avec laquelle il associe des ducirines contradictoires. On a souvent prononcé le nom de Bossuet à propos du sien; il arrive en effet que leurs doctrines se touchent. Comines a notamment développé plusieurs fois, et non sans grandeur, le Nunc reges, intelligile. Mais la foi que ces doctrines supposent n'est chez lui qu'une habitude, un pli héréditaire, et ilreste, malgré tout, à cent lieues de Bos. suet : il y a entre eux toute la distance qui sépare Vapôtre, dont l'eloquence est faite de conviclion, de Jeonfant répétant des formules dont il n'essaye pas de pénétrer le sens.

Lest qu'en effet Commaines est âme la moins chrétienne qui se puisse voir : son cœur est sec, son esprit ronique ; 11 jette sur le mondé un regard dédaigneux et morose; 1l n’est pas très loin en somme du pessimisme. S'il blâme les cruautés, quand elles sont « excessives », on dirait que c’est plutôt par un sentiment instinctif de la modération en {outes choses que par un mouvemènt de pitié, [raconte avec indifférence que le due de Glocester « tua de sa main ou littuer en sa presence ce bon homme de roi Henry » (HE, 7), qu'à Liège bien des gens « mouru rent de faim, de froid et de sommeil » (Il, 13); un jour, le roi fit brûler, malgré la parole que lui-même, Commines. avait donnée, les villes de Roie et de Montdidier, et à n'en nranifeste ni indignalion ni regret ({V, 3). Il parlé avec une froideur presque méprisante de gens avec qu il avait eu de longues et cordiales relations : on ne st douterait pas qu'un « appelé Messer Gico » (VIE, 2) était ur ambassadeur milanais à qui il avait prodigué les témoÿ gnages d'estime et d'affection. Il est enclin à voir surtou dans les hommes leurs faiblesses, qu'ib note avec unt joie cruelle; c’est l'ironie qui lui inspire ses expression! les plus piquantes et les plus vives; il a souvent de remarques fines ct profondes, mais c'est la malveillanct

Les

D noue. + RS

ÉTTNE

Qui aiguise son regard : ainsi il raille les illusions que se

font les diplomates, qui ne sont souvent que des instruments passifs entre les mains de leurs maîtres ([, 16), les exagérations qui abondent dans les récits des gens de guerre (I, 3); il conseille aux princes de se défier des conseils donnés après diner (#bid.). Il ne croit guère à la fidélité des hommes au malheur (I, 9), au courage des soldats (f, 3), à la justice des rois (1, 4). Ce qui le frappe dans les choses, ce sont leurs côtés ridicules ou vulgaires. 11 observe qu’à Montlhéri « la bataille s’engagea tout de travers, au rebours du plan projeté et du sens commun », él son récit sans cesse interrompu, coupé d'incidents, donne admirablement l’idée de la confusion qui y régna; il ajoute que les traîtres et les Tâches ne manquèrent ni d'un côté ni de l’autre. Il s’enveloppe lui-même dans cette impitoyable ironie, et avoue que, s’il n'eut pas peur, c'est qu'il n'avait pas conscience du danger?. Il insiste longuement sur la méprise qui, devant Paris, fit prendre un champ de chardons pour un bataillon hérissé de piques (1, 11), sur celle qui, à Étampes, mit en émoi le comte de Charolais et fit armer plusieurs centaines d'hommes pour quelques fusées tirées par un « folastre » (E, 4). Cette ironie, cette sécheresse de cœur ne doivent pas trop nous étonner ; c’est qu’en effet Louis XI est le maître de Commines, et l'idéal sur lequel on voit qu'il se règle en toutes choses. C’est évidemment dans les leçons de celui-ci que Commines puisa ce mépris de l'humanité qui est le fond de sa philosophie : on le sent percer à travers toutes les pages des Mémoires, et c’est pour cela que la lecture de ce livre laisse une impression presque aussi attristante que celle d’un autre chef-d'œuvre du même temps, la Farce de l'Avocat Patelin.

#, Sainte - Beuve, loc. cil., p. 290, 2, Voy. plus loin, p. 362.

EPL APE PRO LES ee ET AE TS de P 2

IT. — Son MÉRITE LITTÉRAIRE.

Si l’on veut apprécier équitablement ce mérite, il n’est pas inutile de lire, à côté de Commines, quelques pages des historiens qui l'avaient immédiatement précédé, surtout de ceux de l’école bourguignonne, Chastellain par exemple ou Molinet. Chez ceux-ci, l'abus des souvenirs classiques et du latinisme, la recherche des figures outrées, les arufices les plus raffinés de la rhétorique la plus puérile gâtent ou étouffent des qualités parfois précieuses : e’est à ces « grands rhétoriqueurs » que songeait Rabelais quand il écrivait le chapitre de l'écolier limousin. Aussi est-ce un véritable soulagement que d'aborder Commines après eux; chez celui-ci, nulle affectation, nulle emphase : la forme vaut ce que vaut le fond. On dirait que le duc de Bourgogne et le roi de France ont fait partager leurs goûts aux écrivains qui se sont chargés de les peindre, et out en quelque sorte imprimé sur eux leur image : chez les uns, ce n’est que pompe vaine, déclamation creuse et frivole, déploiement de décors fastueux ; chez l’autre, des pensées justes et fortes, qui se suffisent à elles-mêmes et ne visent point à éblouir. Communes se plaint quelque part de n'avoir « aulcune litterature » (Conclusion); un lecteur moderne est tout disposé à l'en féliciter; le « quelque peu d'experience et de sens naturel » qu'il se reconnait aussitôt après lui ont beaucoup mieux servi. S'il eût étudié, peut-être eût-il été, lui aussi, un maladroit imitateur des périodes cicéroniennes, un ridicule ( escumeur de latin ». Mieux vaut certes n’avoir aucun souci littéraire que de n'avoir pas d'autre souci.

Mais il faut avouer en revanche que cet absolu dédain de tout ce qui n’est pas le fait ou l’idée ne va point sans quelque fatigue pour le lecteur. La narration chez Commines est claire, mais elle manque de relief et de viva-

NOTICE. ir 88

cité; le psychologue fait tort à l’écrivain. Sans doute c'était alors une grande nouveauté et un mérite singulier de savoir percer les apparences pour aller jusqu'au fond des choses, de dédaigner la mise en scène pour le drame, « d'indiquer les causes des événements et les motifs des actions »1. Mais ce souci constant de déméêler les motifs et les causes ralentit la narration et refroidit le lecteur, Il est des faits sans doute, comme la bataille de Montlhéri, dans le récit desquels cette allure hésitante et saccadée n'est qu’une vérité de plus ; mais il n’en est pas de même pour certains drames violents et rapides. Commines a eu à peindre une scène d'émotion populaire (Il, 4): il y est resté inférieur non seulement à Froissart, mais à Chastellain lui-même. « S'attacher surtout aux choses qui ne se voient pas » est bien; mais il ne faudrait pas pour cela négliger celles qui se voient ?.

Morahste avant tout, Commines partage au moins avec ses prédécesseurs la fâcheuse manie de philosopher à tout propos, et il ne craint vraiment pas assez de répéter sans cesse les mêmes maximes. On prendrait son parti de ces sermons s'ils étaient clairement divisés, écrits avec chaleur et simplicité, faciles et agréables à suivre, Mais il n’en est pas ainsi toujours; ici encore les hors-d’œuvre et les digressions abondent5, l’idée principale traine à sa

Page 1