OLIVIÉR DE LA-MARCHE
Olivier de la Marche, né vers 1498, mort le 1° février 4502, fut l’un des plus braves et des plus loyaux officiers de Philippe le Bon et de Charles le Téméraire; il devint, vers la fin de sa vie, précepteur du jeune Phihppe le Beau, auquel 1l faisait lire, en 1493, ses Mémoires, qu'il avait commentés vingt ans auparavant pour occuper ses: loisirs (ils vont dé 1435 à 1489). Olivier de la Marche s’excuse de n'avoir ni « le style et subtil parler » de Chastel-. lain, ni (l'influence de rhétorique si prompte » de Molinet; | mais nous sommes toul disposés à lui en savoir gré. Son, style est simple, naturel, animé; il voit malheureusement : le dehors plutôt que les raisons secrètes des événements: « C’est, dit l'un de ses éditeurs, M. H. Baune, l'imagier des années de la chevalerie, » (Voy. l'éd. H: Baune et. J. d'Arbaumont, pour la Société de l'Histoire de France, 1883-88. Cf. H.-Stein, Olivier de la Marche, historien, \ poèle et diplomate, 1888.) : |
Les noces de Charles le Téméraire.
Description du souper’.
Premierement furent les tables dressees, en las
1. Charles le Téméraire épou- | roi d'Angleterre. IL avait déjà sa, le 5 juillet 1468, Marguerite | été marié deux fois aupara=s d'York, sœur d’Edouard IV, | vant. "ue |
” LES NOCES DE CHARLES LÉ TÉMERAIRE. : 455 Maniere de celles du disner; mais elles estoient béaucop plus larges, et sur les dictes fables avoit
trente nefz, chascune d'icelles portant le nom de
lune des seigneuries de mon dit seigneur de Bour-
. goingne, dont il y avoit cinq duchiés et quatorze contez; et le surplus estoient les seigneuries de Sa=
lins, de Malines, d’Arcle et de Bethune, qui sont
. grandes et nobles seigneuries. Les dictes naves ” estoient toutes painctes d'or et d'asur, armoyees
chascune des armes de la seigneurie dont elle se
. nommoit es bannieres et es targons ! et sur les hunesi dont en chascune nave en y avoit trois, ou estoient les bannieres de monseigneur de Bourgoingne; ét au
- plus hault avoit ung grant estendard de soye noir
* ét violet, semé de fusilz d’or,-et de grans lettres où estoit le mot de monseigneur : « Je l’ay emprins ».
. La viande estoit dedans icelles naves, qui faisoient les platz. Les blasons estoient de soye, et tout le cordage doré de fin or. Gens d'armes et maronniers? estoient faiciz ét eslevez parmi les navires, et tout
au plus près du vif que on pouoit faire la semblanice
d'une carracque ou d’ung grant navire.
… Item, sur les dictes tables avoit trante grans pastez:
“ couvers. de differantes couvertures, en manieré de:
haultz chasteaux eslevez, tous paintz d'or et d’asur,
7 at grandes bannieres de mon dit seigneur de Bour-
fe
… 1: Targon, diminutif de | rangés sur le pont de manière : Marge: petit bouclier. Les bou- | à for mér une sorte de bordure. " cliers de l'équipage étaient | 2. Maronniers, matelots.
454 | APPENDICE. | | goingne; et sur chascung chasteau avoit les armes êt le nom d'une bonne ville de mon dit seigneur; et ainsi fut monstré trante principaultez et seigneuries de l'heritaige de mon dit seigneur le duc, et trante villes a luy subgectes, les non pareilles du monde.
Item, pour la parure d'icelles bles avoit a l’entour de chascune nef quatre botequins! chargez de fruictaille et espiceries moult richement estoffez.
Item, furent icelluy jour presentez trois entremectz mouvans”, dont lung et le premier s'ensuyt.
Premierement entra dedans la salle une licorne . grande comme ung cheval, toute couverte d'une couverture de soye, paincte aux armes d'Angleterre; et dessus icelle licorne avoit ung liepart moult bien faict, auprès du vif. Celluy liepart avoit en sa main senextre une grant banniere d'Angleterre, et a l’aultre main une fleur de marguerite moult bien faicte; et après que, a son de trompettes et de clairons, la dicte licorne eust faict son tour devant les tables, on l’ammena devant mon dit seigneur le duc, et la ung des maistres d’hostel d'icelluy seigneur, a ce ordonné, print la dicte fleur de marguerite es mains du dit liepart, etse vint adgenoiller devant mon dit seigneur, et luy dit telles parolles : « Trés excellant, trés hault et trés victorieux prince, mon trés redoubté et souve-
1. Botequins. Noy. au Glos-| 1. Entrémect: mouvans. Voy.… saire. p. 319, n. 2.
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LES NOCES DE CHARLES LE TÉMÉRAIRE, 455 rain seigneur, le fier et redoubté liepart d'Angleterre vient visiter la noble compaignie, et pour la consolation de vous et de vos alyëz, paÿz et subjectz, vaus faict present d'une noble marguerite. » Et ainsi receyt mon dit seigneur la dicte fleur de marguerite moult cordiallement, et ainsi s’en retourna la dicte licorne par ou elle estoit venue.
Assez lost après rentra parmy la salle ung grant lyon tout d'or, de aussi grant grandeur que le plus grant destrier du monde. Geluy lyon estoit couvert d'une grande couverte de soye toute paincte aux armes de mondit seigneur le duc de Bourgoingne; et dessus icelluy lyon estoit assise madame de Beaugrant, c'est assavoir la naine de madamoiselle de Bourgoingne, vestue d’ung riche drap d'or, et pardessus ung petit rochet de volet? fin; et pourtoit panetiere, houlette et tous habillemens de bergiere, et menoit derriere elle ung petit levrier en lesse; et furent ordonnez deux nobles chevalliers, monseigneur de Ternant et messire Tristan de Thoulonjon, pour adextrer la dicte bergiere, la quelle bergiere tenoit en sa main une grande banniere de Bourgoingne; et quant le dit lyon entra parmy la salle, il commença a ouvrir la gorge et a la reclorre par si bonne façon qu'il prononçoit ce que cy après est escript. Et com-
1. Venue. Cette allusion à la | Téméraire avait des prétentions nouvelle mariée était peut-être, | à la couronne d'Angleterre.
dit M. Baune, plus sérieusc| 2. Volet. Sorte de tissu trés
… quil ne semble : Charles le | léger.
AE de APPENDICE. ES.
° menga le dit lyon a chanter une chanson ficte à a ce propos, a teneur et dessus!, qui disoit ainsi : Se
Bien viegne la belle bergiere
De qui la beaulté et maniere
Nous rent soulas et esperance!
Bien viegne l'espoir et fiance
De ceste seigneurie entiere !
Bien devons celle tenir chiere
Qui nous est garand et frontiere FES
Contre Dangier, et quand il pense.
Bien viegne! .
C'est la source, c'est. la miniere
De nostre force grande et fière; ne
C'est nostre paix et asseurance. +
Dieu louons de telle allyance, re
Cryons, chantons a lie chiere : - « Bien viegne! »
. En chantant ceste chanson fit Le dit lyon son lour parny la salle; et quant il fut devant madame la duchesse a present, le dit maistre d’hostel, qui avoit M fait present de la marguerite, s’adgenoilla devant 4 ma dicte dame la duchesse nouvelle, et dist les pa- 4 rolles qui s'ensuyvent : : "4
& Ma trés redoubtee dame, les paÿs dont au jour | 4 d’huy par la grace de Dieu vous estes dame sont moult « joyeulx de vostre venue; el en souvenance des nobles bargieres qui par CY devant ont esté pastoures et 1 gardes des brebis de par deça, et qui Si vertueuse-. 3 -ment s'y sont conduictes que les dits PA RES s'en.