GIORDANO BRUNO
lano Bruno, né à Noies, vers le milieu du XVI* siècle, entre, jeune core, dans l'ordre des Dominicains. Des doutes religieux et philo- [^hiaues envahissent son esprit. Il s'éprend de Pythagore, de Platon, s Alexandrins et surtout des idées de Nicolas de Guss. Il quitte son dre, et par cela même est obligé de quitter Tltalie. Il va à Genève, ne peut s'entendre avec Théodore de Bèze et Calvin. Puis il vient isseoir, tantôt comme écolier, tantôt comme maître, aux écoles de iris, de Londres et de Wittemberg, promenant par toute TEurope n esprit ardent et inquiet. Le désir de revoir l'Italie l'ayant ramené à enise, il est livré à l'inquisition. Transféré à Rome, on lui fait son *ocès ; on lui demande de renoncer à ses doctrines ; il refuse. Il est ors condamné, excommunié et livré au magistrat séculier avec la rmule consacrée : <( Qu'il soit puni avec le plus de douceur possible et ils effusion de sang, sine ulla sanguinis effusione, )> ce qui désignait mort par le feu. Un témoin oculaire, dévoué au Saint-Siège, raconte Dsi sa mort. « Bruno ne répondit que ces paroles de menace : La tUence que vous portez vous trouble peut-être en ce moment plus que 3i. Les gardes du gouverneur le menèrent alors en prison, où on ifforça encore de lui faire abjurer ses erreurs. Ce fut en vain. Aujourhm donc on l'a conduit au bûcher... Le malheureux est mort au milieu s flammes^ et je pense qu'il sera allé raconter dans ces autres mondes l'il avait imaginés (allusion aux mondes innombrables et à l'univers fini de Bruno) comment les Romains ont coutume de traiter les ipies et les blasphémateurs. Voilà, mon cher ami, de quelle manière i procède chez nous contre les hommes ou plutôt contre les monstres t cette espèce. » (Lettre de Gaspard Schoppe, Acta litteraria de Tuve, V, p. 64.) C'eteit en l'an 1600.
jem causes efficientes» formelles et finales. — Tout est anlni6 et l'esprit pénètre tout*
►n distingue communément les causes en efficientes^ en for^ lies, en finales^ quel sens faut-il attacher à ces expressions ? lorsqu'on parle de la cause efficiente de l'univers, il faut endre manifestement Têtre agissant, l'être partout et effectivent agissant, et par conséquent cette sorte d'intelligence unifselle qui paraît la principale faculté de l'âme du monde, et QMne. la forme générale de l'univers (1). C'est cette force incon-
i* Le mot forme est pris ici dans le sens péripatéticien : l'acte qui luae une forme aux choses et en fait l'essence intime.
cevable qui remplit et éclaire tout, qui dirige la nature dans h productiou de tous ses ouvrages, et qui est à cette productioQ % que le don de penser est à la génération des idées humaii^l C*est là ce que Py thagore appelait le moteur, Texcitateur du mond^ Platon, rarchitecte de l'univers ; les mages, la semence des semences, celle qui imprègne et féconde par ses formes la matièit quelle qu'elle soit. Orphée nommait cette même cause ï(4 du monde, parce qu'elle pénètre toutes choses, et que ses hai monies, ses belles et savantes proportions se retrouvent de parts. Empédocle lui donnait le titre de discemeur, parce qu*i ne se lasse pas de distinguer, de développer ce qui est conifai' enveloppé dans le sein de la matière et de la mort. Pour PI elle était un père, un générateur, puisqu'elle distribue les g( et dispense les formes, dont le champ de la nature est remplij animé. Quant à nous, appelons-la un artiste intérieur, c' dire qui forme la matière du dedans, qui fait sortir de la ou de la graine les tiges et les pousses, des pousses les ranu des rameaux les branches, des branches les bourgeons ; qui pose et achève i ntérieurement le tendre tissu des feuilles, fleurs, des fruits ; qui intérieurement rappelle la sève des des fleurs et des feuilles vers les rameaux, vers la tige, et dfl tige vers la racine. Ce que cet ouvrier opère dans la plaatfr,^ retfactue dans l'animal, il le produit en toutes choses. Hais noH Imitations sans vie, pratiquées sur la surface de la mat exigent de l'intelligence et de l'esprit, les œuvres vivantes dii nature en exigent à plus forte raison.
Quant à l'intelligence, on peut en distinguer trois es| celle de Dieu qui est tout, celle du monde qui fait tout, cdtoi existences particulières qui se font tout. Deux extrémités, et elles le milieu, c'est-à-dire la cause vraiment effective, tant terne qu'interne, des choses purement natureilea : cause ext parce qu'elle ne peut s'envisager comme une partie, commei élément des objets composés, parce qu'elle doit se consic comme extérieure à ces objets ; cause interne, parce qu'elle ni ni sur la matière, ni hors de la matière, mais entièrement geln et du fond de la matière, du dedans... En voilà assez éclairer les mystères de la cause efficiente ; passons à la formelle.
Celle-ci est liée étroitement à la cause efficiente, et ne-san être uéyarée de la cause finale ou idéale. Chaque acte raiff u'àhla i»uppotfe en effet une vue, un dessein. Ce dessein n'estai
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ose que la forme de l'acte à accomplir. D*où il suit que l'inlligence^ capable de tout produire, et de réaliser par un art erreilleux les puissances de la matière, porte en elle, en vertu une certaine raison formelle, toutes choses... Le but de la cause efficiente, c'est-à-dire la cause finale en gééral, c'est la perfection de l'univers, laquelle consiste en ce que DBtes les formes, dans les diverses régions de la matière, paréennent à une existence réelle. La raison se* complaît tellement iD8 ce but, qu'elle ne se lasse et ne s*épuise jamais à tirer de la hatiëre des formes nouvelles. La cause efficiente est présente Ipu l'univers en général, dans chaque être particulier, et dans
cune de ses parties ; de même la forme et le but ne manque un être. Puisque c*est Tintelligeuce, faculté propre à l'âme
inonde, qui crée les choses naturelles, il est impossible que la soit absolumentdistincte de la cause efficiente: elles doivent i confondre dans le principe intérieur des choses. I^là cette objection, ou plutôt ce doute : l'âme du monde bt-elle être à la fois raison extérieure et raison intérieure, iiicipe et cause tout ensemble ? Une comparaison fera com- Qndre ce que cette idée offre en apparence de contradictoire. L*âme est dans le corps comme le nocher dans le bateau. Le «cher fait et suit les mêmes mouvements que le bateau : il t donc partie de toute la masse qui est en mouvement. Toutes, parce qu'il est en état de changer ce mouvement, il nous parait comme un être à part et qui agit par lui-même. 11 en est tisi de l'âme du monde. En tant qu'elle pénètre et vivifie Tu- Vers, en tant qu'elle constitue une vie unique, une seule forme liverselle, elle parait une partie, la partie intérieure et formelle ^ l'univers. Mais en tant qu'elle détermine toutes les autres mues, et les organise, elles et leurs relations changeantes, elle Kit être mise au rang de cause.
Si tout est animé, si l'âme de chaque objet en est la forme, k n'a qu'à se représenter le tout suivant Tanatogie des parties, ^ fidentité des causes efficiente, formelle et finale ne présentera ^ de difficultés. Il nous répugne de voir dans Tunivers un être ^^rant ; et cependant nous ne pouvons concevoir aucune forme tti ne fût pas l'effet, l'expression directe ou indirecte d'une âme, ^ plus que nous ne pouvons concevoir quelque chose qui n'eût t^lument aucune forme. L'esprit est seul en état de former. Il ^tait absurde, sans doute, de donner pour formes vivantes les tatduits de nos arts, effets médiats de l'esprit. Ma table, en tant
que table, n*est pas animée ; mais comme elle tire sa matière d( la Dature, elle se compose par conséquent de parties vivantes. I n'y a nulle chose, si petite, si vile qu'elle soit, qui ne contieuu de Vesprit. Cette substance spirituelle, pour devenir planb ou animal, n'a besoin que d'un rapport convenable. Mais de ce que tout dans la nature consiste en matière et en forme, de ce que rien n'est inanimé, il ne suit pas que tout ce qui existe Mil un être vivant, un animal. Tout ce qui a une âme est un étn animé, mais tous les êtres ne jouissent pas de la vie et du développement de l'âme. La vie pénètre et anime tout^ elle donoe h mouvement à la matière, elle se la soumet. La substance spin* tuelle ne saurait s'asservir à la substance matérielle, mais elh doit l'asservir. Que si l'esprit, l'âme, la vie se retrouvent en et remplissent tout en mesures différentes, [à divers de Tesprit doit être la forme véritable de toutes choses et leur table force. Les formes extérieures sont seules sujettes à gement, à destruction ; car ces formes ne sont pas les cl mêmes, elles en font partie seulement : ce sont, non des stances, mais des accidents, des circonstances, des contingents. GiORDANO Bruno. De causa, principio et uno. II* dialogue.
'Fout être aspire h IHoflnl, et l'itomme est fait
pour la perrection.
Tout être aspire, en vertu de sa constitution, au but de son tence. Plus la vertu d'un être est noble, plus est ardente sa dance vers le bien. Il en est ainsi de l'homme. L'homme, i vérité, est de tous les êtres le seul auquel soient proposés objets différents et même contraires, la perfection de Tesprit celle du corps. L'homme se trouve placé sur les limites du et de l'éternité, entre un modèle accompli et des copies faites, entre la raison et les sens ; il participe de ce double de Tune et l'autre extrémité ; il se tient debout en quelque à l'horizon de la nature. Cependant il est certain que la pei spirituelle est sa véritable destination. Son esprit, en chose indivisible, indépendante, divine, se montre le maiWi la matière, et non son vassal ; il vit par lui-même, partout ii quable et entier, doué d'une force inépuisable, investi dupoui*! de contempler l'éternelle vérité, toujours agissant, et capahb^ dompter les objets extérieurs ainsi que lui-même. Le corps n'« il pas l'opposé de l'esprit ? Fini, borné, soumis, dépendant,
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l'est rien par lui-même, il n'estqu'un moyen et un instrument... Dr, quel est dans la vie le but propre à notre esprit 7 11 n'est évidemment appelé qu'à saisir la vérité suprême par la raison, et à pratiquer le souverain bien par la volonté. Une preuve que telle est la vocation de Thomme, c'est que sa raisoû et sa volonté sont insatiables, infatigables. Aussitôt que l'esprit aperçoit quelque lumière, quelque bien, il s'y porte avec vivacité, il y tourne ses désirs et ses investigations. Oui, l'instinct de la perfection nous est naturel et inné. Nous ne supportons pas ce qui est isolé, fortuit, partiel, flottant, incomplet ; nous exigeons que tout soit complet, înrable, universel, nécessaire. Nos' sens mêmes ont, comme notre imagination, un domaine illimité ; de quelque côté qu'ils se di- [ rigent, ils se trouvent au centre et ne peuvent atteindre aucune circonférence. Le besoin que nous éprouvons d'une infinie peribction n*est pas une vaine rêverie, un caprice ou un luxe de la J[»en8ée ; c'est un besoin réel et permanent, le plus noble et le Jilas légitime de nos besoins. La création tout entière, dans toute sa magnificence, s'empresse de le satisfaire... Que si l'homme est destiné à connaître l'univers, qu'il élève ses yeux et ses pensées vers le ciel qui l'environne et les mondes qui volent audessus de lui. )) GiORDANO Bruno. Ibid.
Le monde peut tout, produit tout, est tout en tout, et l'infinie variété des choses particulières ne constitue qu'un seul et même £tre. Connaître cette unité, c'est le but de toute philosophie, de toute connaissance de la nature.
Pour pénétrer les mystères les plus profonds, il ne faut pas se
lasser de rechercher les fins extrêmes des choses, le maximum
et le minimum, La grande difB^culté ne consiste pas à découvrir
le point de contact des contraires, mais à dégager, à faire sortir
de ()e point les contraires ; voilà le secret et le triomphe de l'art.
Plus notre raison adopte les procédés et les voies de cette
raison souveraine qui est à la fois ce qui est compris et ce qui
comprend, plus nous sommes en état de comprendre l'ensemble
des choses. Qui voit et possède cette unité, possède tout ; qui n'a
pu parvenir à cette unité, n'a rien saisi.
Que tout ce qui respire loue et bénisse l'être infini, cause, principe, unité et tout.
G. Bruno. De causa, principio et uno. Ibid.
Ext. 6r. Philos. 1^