‹ Extraits des grands philosophesChapitre 133 sur 331 · FÉNELON · texte numérisé non relu

FÉNELON

lin homme faible, dit un homme qui mangue de force. On ne X)nçoit la maladie, qui n'est qu'une privation de la santé, qu'en se représentant la santé même comme un bien réel dont cet lomme est privé : on ne conçoit la faiblesse qu'en se représen- ;ant la force comme un avantage réel que cet homme n'a pas ; on ne conçoit les ténèbres^ qui ne sont rien de positif, qu'en niant 3t par conséquent en concevant la lumière du jour, qui est trèsréelle et très-positive. Tout de même, on ne conçoit le fini qu'en lui attribuant une borne, qui est une pure négation d'une plus grande étendue. Ce n'est donc que la privation de Tinfini ; et on ne pourrait jamais se représenter la privation de l'infini, si on ne concevait l'infini même ; comme on ne pourrait concevoir la maladie, si on ne concevait la santé, dont elle n'est que la privation. Uy a un soleil des esprits qui les éclaire tous, beaucoup mieux que le soleil visible n'éclaire les corps : ce soleil des esprits nous 4onne tout ensemble et sa lumière et l'amour de sa lumière pour la chercher. Ce soleil de vérité ne laisse aucune ombre, et il luit en même temps dans les deux hémisphères : il brille autant sur nous la nuit que le jour : ce n'est point au dehors qu'il répand ses rayons ; il habite en chacun de nous. Un homme ne peut jamais dérober ses rayons à un autre homme : on le voit également en quelque coin de l'univers qu'on soit caché. Un homme n^a jamais besoin de dire à un autre : Retirez-vous, pour me laisser voir ce soleil ; tous me dérobez ses rayons, vous enlevez la part qui m'est due.

Ce soleil ne se couche jamais, et ne soufTre aucun nuage que ceux qui sont formés par nos passions : c'est un jour sans ombre, il éclaire les sauvages mêmes dans leurs antres les plus profonds et les plus obscurs ; il n'y a que les yeux malades qui se ferment à sa lumière, et encore même n'y a-t-il point d'homme si malade et si aveugle qui ne marche encore à la lueur de quelque lumière sombre qui lui reste de ce soleil intérieur des consciences. Cette lumière universelle découvre et représente à nos esprits tous les olgets ; et nous ne pouvons rien juger que par elle, comme nous ûe pouvons discerner aucun corps qu'aux rayons du soleil...

Où est-elle cette raison parfaite qui est si près de moi, et si différente de moi ? où est-elle î il faut qu'elle soit quelque chose de î*éel ; car le néant ne peut être parfait, ni perfectionner les Natures imparfaites. Où est-elle, cette raison suprême ? n'est-elle t>as le Dieu que je cherche ? Fénelon. /Wd, I" partie, ch. ii.

MALEBRANGHE.

Malebranche, né en 1638, mourut en 1715. Il était prêtre de TOratoire^ Le traité de VEomme de Descartes, tombé par hasard entre ses maii lui révéla sa vocation philosophique. Depuis, il ne ût que méditer écrire. Ses principaux ouvrages sont la Rechercïœ de la vérité (1674)] les Entretiens sur la métaphysique, les Méditations chrétiennes, M Traité de morale. ]

I. — Le monde intérieur. De l'âme, et qu'elle est distinguée du corps. |j

Théodore. — Bien donc, mon cher Ariste, puisque vous le vo lez, il faut que je vous entretienne de mes visions métaphysiques Mais pour cela il est nécessaire que je quitte ces lieux enchan qui charment nos sens, et qui, par leur variété, partagent t un esprit tel que le mien. Comme j'appréhende extrêmement prendre pour les réponses immédiates de la vérité intérie quelques-uns de mes préjugés, ou de ces principes confus doivent leur naissance aux lois de l'union de Tâme et du cor et que dans ces lieux j,e ne puis pas, comme vous le pouvei pea être, faire taire un certain bruit confus qui jette la confusion et trouble dans toutes mes idées, sortons d'ici, je vous prie. Âllo nous renfermer dans votre cabinet, afin de rentrer plus facili ment en nous-mêmes. Tâchons que rien ne nous empêche consulter l'un et l'autre notre maître commun, la raison universelle; car c'est la vérité intérieure qui doit présider à nos entretiens.

Ariste. — Allons, Théodore, partout ou vous voudrez. Je suis dégoûté de tout ce que je vois dans ce monde matériel et sensible, depuis que je vous entends parler d'un autre monde tout rempli de beautés intelligibles. Enlevez-moi dans cette régioi heureuse et enchantée. Faites-m'en contempler toutes ces meï^ veilles dont vous me parliez l'autre jour d'une manière si magiur flque et d'un air si content. Allons, je suis prêt à vous suivi» dans ce pays, que vous croyez inaccessible à ceux qui n'écoutent que leurs sens.

Théodore. — Vous vous réjouissez, Ariste, et je n'en suis ptf fâché. Vous me raillez d'une manière si délicate et si hoauéte« que je sens bien que vous voulez vous divertir, mais qne vod ne voulez pas m'ofienser. Je vous le pardonne. Vous suivez to inspirations secrètes de votre imagination toujours enjouée. Mais,

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iffrez que je vous le dise, tous parlez de ce que vous n'enten- [z pas. Non, je ne vous conduirai point dans une terre étran- ; mais je vous apprendrai peut-être que vous êtes étranger is-même dans votre propre pays. Je vous apprendrai que ce mde que vous habitez n'est point tel que vous le croyez, parce l'efFectivement il n'est point tel que vous le voyez ou que vous ^sentez. Vous jugez sur le rapport de vos sens de tous les objets û vous environnent, et vos sens vous séduisent infiniment plus le vous ne pouvez vous l'imaginer. Ce ne sont de fidèles témoins tie pour ce qui regarde le bien du corps et la conservation de la ie. A regard de tout le reste, il n'y a nulle exactitude^ nulle itité dans leur Séposition. Vous le verrez, Ariste, sans sortir de >^s-même, sans que je vous enlève dans cette région enchantée le votre imagination vous représente. L'imagination est xme Ue qui se plaît à faire la folle. Ses saillies, ses mouvements Eiprévus vous divertissent, et moi aussi. Mais il faut, s'il vous tait, que dans nos entretiens la raison soit toujours la supé- «ure. Il faut qu'elle décide et qu'elle prononce. Or elle se tait tnous échappe toujours lorsque l'imagination vient à la tra- BTse, et qu'au lieu de lui imposer silence, nous écoutons ses hisanteries et que nous nous arrêtons aux divers fantômes fe'elle nous présente. Tensz-la donc dans le respect en présence fce la raison ; faites-la taire, si vous voulez entendre clairement it distinctement les réponses de la vérité intérieure.

AwsTE. — Vous prenez, Théodore, bien sérieusement ce que je vous ai dit sans beaucoup de réflexion. Je vous demande pardon de ma petite liberté. Je vous promets que...

Théodore. — Vous ne m'avez point fâché, Ariste, vous m'avez léjoui ; car, encore un coup, vous avez l'imagination si vive et si «gréable, et je suis si assuré de votre cœur, que vous ne me fâdierez jamais, et que vous me réjouirez toujours, du moins quand 'Ous ne me raillerez que tête à tête ; et ce que je viens de vous iire n'est que pour vous faire entendre que vous avez une ter- 'ible opposition à la vérité. Cette qualité, qui vous rend tout éclatant aux yeux des hommes, qui vous gagne les cœurs, qui ^Ous attire l'estime, qui fait que tous ceux qui vous connaissent Veulent vous posséder, est l'ennemie la plus irréconciliable de la '^son. Jevous avance un paradoxe dont je ne puis vous démonter présentement la vérité. Mais vous le reconnaîtrez bientôt par otre propre' expérience, et vous en verrez peut-être les raisons lans la suite de nos entretiens. Il y a encore pour cela bien du

chemin à faire. Mais croyez-moiy le stupide et le bel esprit sont égalemeDt fermés à la vérité. Il y a seulement cette difiérenoe; qu'ordinairement le stupide la respecte, et que le bel esprit la méprise. Néanmoins, si tous êtes bien résolu de gourmandei votre imagination, vous entrerez sans aucun obstacle daos k lieu où la raison rend ses réponses ; et quand vous Tàurez entefidue quelque temps, vous n'aurez que du mépris pour tout ce qm vous a charmé jusqu'ici ; et si Dieu vous touche le cœur, vooi n'en aurez que du dégoût.

Abiste. — Allons donc promptement, Théodore. Vos promessai me donnent une ardeur que je ne puis vous exprimer. Assurément, je vais faire tout ce que vous m'ordonnerez. Doublons le pas... firâce à Dieu, nous voici enfin arrivés au lieu destiné à nos entretiens. Entrons... Asseyez-vous... Qu'y a-t-il ici qui puisse nous empêcher de rentrer en nous-mêmes pour consulter la nison 7 Voulez-vous que je ferme tous les passages de la lumièiOi afin que les ténèbres fassent éclipser tout ce qu'il y a de visilde dans cette chambra et qui peut frapper nos sens ?

Théodore. — Non, mon cher. Les ténèbres frappent nos seni aussi bien que la lumière. Elles efiacent l'éclat des couleun, Mais, à l'heure qu'il est, elles pourraient jeter quelque trouble ou quelque petite frayeur dans notre imagination. Tirez seulenwDfc les rideaux. Ce grand jour nous incommoderait un peu, et donnerait peut-être trop d'éclat à certains objets... Cela est fort Uen: asseyez-vous.

Rejetez, Ariste, tout ce qui vous est entré dans l'esprit par Ifli sens. Faites taire votre imagination. Que tout soit chez vous daoi un parfait silence. Oubliez même, si vous le pouvez, que vons avez un corps, et ne pensez qu'à ce que je vais vous dire. Eu uo mot, soyez attentif, et ne chicanez point sur mon prôambulai L'attention est la seule chose que je vous demande. Sans ce travail, ou ce combat de l'esprit contre les impressions du corps, ob ne fait point de conquêtes dans le pays de la vérité.

Ariste. — Je le crois ainsi, Théodore ; parlez. Mais peroietter moi de vous arrêter lorsque je ne pourrai pas vous suivre.

Théodore. — Gela est juste. Écoutez.

Le néant n'a point de propriétés. Je pense, donc je suis. Mail que suis-je, moi qui pense, dans le temps que je pense ? Suis4* un corps, un esprit, un homme ? Je ne sais encore rien de toot cela. Je sais seulement que, dans le temps que je pense, je suis

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uelque chose qui pense. Mais voyons. Un corps peut-il penser î fne étendue en longueur, largeur et profondeur, peut-elle raionner, désirer, sentir ? Non sans doute ; car toutes les manières 'être d'une telle étendue ne consistent que dans des rapports de istance, et il est évident que ces rapports ne sont point des pereptions, des raisonnements, des plaisirs, des désirs, des sentinentSy en un mot des pensées. Donc ce moi qui pense, ma propre lubstance, n'est point un corps, puisque mes perceptions, qui issurément m'appartiennent, sont tout autre chose que des rappris de distance (1)....

Malebranchb. Premier EnPretien métaphysique.

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