‹ Extraits des grands philosophesChapitre 134 sur 331 · II. — Les idées et le monde intelligible · texte numérisé non relu

II. — Les idées et le monde intelligible

Théodore. — Je pense à quantité de choses, à un nombre, à un cercle, à une maison, à tels et tels êtres, à l'être. Donc tout cela est, du moins dans le temps que j'y pense. Assurément, quand je pense à un cercle, à un nombre, à Tétre ou à l'infini, à tdôtre fini, j'aperçois des réalités ; car si le cercle que j'aperçois n'était rien, en y pensant je ne penserais à rien. Or le cercle auquel je pense a des propriétés que n'a pas telle autre figure. BoDc ce cercle existe dans le temps que j'y pense, puisque le néant n'a point de {Propriétés, et qu'un néant ne peut être différent d'un autre néant.

Ariste. — Quoi, Théodore I tout ce à quoi vous pensez existe ? B«t-ce que votre esprit donne l'être à ce cabinet, à ce bureau, à ces chaises, parce que vous y pensez ?

Théodore. — Doucement. Je vous dis que tout ce à quoi je pense est, ou, si vous voulez, existe. Le cabinet, le bureau, les biaises que je vois, tout cela est, du moins dans le temps que je fe vois. Mais vous confondez ce que je vois avec un meuble que k ne vois point. Il y a plus de différence entre le bureau que je ^ois et celui que vous croyez voir, qu'il n'y en a entre votre esprit et votre corps.

Ariste. — Je vous entends en partie, Théodore, et j'ai honte de ^Ous avoir interrompu. Je suis convaincu que tout ce que nous ^oyons, ou tout ce à quoi nous pensons, contient quelque réalité, ^ous ne parlez pas des objets, mais de leurs idées. Oui, sans 'oute, les idées que nous avons des objets existent dans le temps

1. On reconnaît la preuve cartésienne de Texistence de l'âme.

qu'elles sont présentes à notre esprit. Maïs je croyais que voi parliez des objets mêmes.

Théodore. — Des objets mêmes j oh ! que nous n'y somnii pas ! Je tâche de conduire par ordre mes réflexions. Il faut bie plus de principes que vous ne pensez pour démontrer ce doi personne ne doute ; car où sont ceux qui doutent qulls aient u corps, qu'ils marchent sur une terre solide, qu'ils vivent daiotsn monde matériel ? Mais vous saurez bientôt ce que peu de gei comprennent bien, savoir, que si notre corps se promène dans n monde corporel, notre esprit, de son côté, se transporte sans ces dans un monde intelligible qui le touche, et qui par là lui deviei sensible.

Comme les hommes comptent pour rien les idées qu'ils ont di choses, ils donnent au monde créé beaucoup plus de réalité qtf n*en a. Ils ne doutent point de l'existence des objets, etilslei attribuent beaucoup de qualités qu'ils n'ont point. Mais ils ne pei sent seulement pas à la réalité de leurs idées. C'est qu'ils écouta leurs sens, et qu'ils ne consultent point assez la vérité intériecm car, encore un coup, il est bien plus facile de démontrer la réali des idées, ou, pour me servir de vos ternnes, la réalité de c autre monde tout rempli de beautés intelligibles^ que de démoi trer l'existence de ce monde matériel. En voici la raison.

C'est que les idées ont une existence éternelle et nécessair et que le monde corporel n'existe que parce qu'il a plu à Dieu c le créer. Ainsi, pour voir^le monde intelligible, il suffit de coi sulter la raison, qui renferme les idées, ou les essences intell gibles, éternelles et nécessaires, ce que peuvent faire tous 1< esprits raisonnables ou unis à la raison.

Malebranche. Deuxième Entretien.

III. — Que nous pouvons voir en Dieu toutes choses, et que rien de fini nep« le représenter. De sorte qu'il suffit de penser à lui pour savoir qu'il est.

Théodore. — Hé bien, Ariste, que pensez-vous de ce mond intelligible où je vous conduisis hier ? Votre imagination n'e est-elle plus effrayée ? Votre esprit marche-t-il d'un pas fermée assuré dans ce pays des esprits méditatifs, dans cette régto inaccessible à ceux qui n'écoutent que leurs sens ?

Ariste. — Le beau spectacle, Théodore, que l'archétype (1) i

1 . Terme des platoniciens qui désigne le type suprême ou saprèo modèle, Tldée.

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univers ! Je l'ai contemplé avec une extrême satisfaction. Qae la arprise est agréable lorsque sans souffrir la mort Tâme se trouve ransportée dans le pays de la vérité, où elle rencontre abondam- Qent de quoi se nourrir ! Je ne suis pas, il est vrai, encore bien iccoutumé à cette manne céleste, à cette nourriture toute spiriuelle. £lle me paraît dans certains moments bien creuse et bien égère. Mais quand je la goûte avec attention, j'y trouve tant de saveur et de solidité, que je ne puis plus me résoudre à venir )aître avec les brutes sur une terre matérielle.

Théodore. — Oh I oh ! mon cher A ris te, que me dites- vous là? Parlez-vous sérieusement ?

Ariste. — Fort sérieusement. Non, je ne veux plus écouter mes sens. Je veux toujours rentrer dans le plus secret de moi-même, et vivre de l'abondance que j'y trouve. Mes sens sont propres à conduire mon corps à sa pâture ordinaire : je consens qu'il les suive. Mais que je les suive, moi ! c'est ce que je ne ferai plus. Je veux suivre uniquement la raison, et marcher par mon attention dans ce pays de la vérité, où je trouve des mets délicieux et qui seuls peuvent nouriir des intelligences.

Thâodore. — C'est donc à ce coup que vous avez oublié que vous avez un corps. Mais vous ne serez pas longtemps sans penser à lui, ou plutôt sans penser par rapport à lui. Ce corps que vous négligez présentement vous obligera bientôt à le mener paître vous-même et à vous occuper de ses besoins. Car maintenant Tesprit ne se dégage pas si facilement de la matière. Mais pendant que vous voilà pur esprit, dites-moi, je vous prie, qu'avez-vous découvert dans le pays des idées ? Savez-vous bien présentement ce que c'est que cette raison dont on parle tant dans ce monde Matériel et terrestre, et que l'on y connaît si peu ? Je vous promis bier de vous élever au-dessus de toutes les créatures, et de vous Conduire jusqu'en présence du Créateur. N'y auriez-vous point ^olé de vous-même, et sans penser à Théodore ?

Ariste. — Je vous l'avoue, j'ai cru que, sans manquer au aspect que je vous dois, je pouvais aller seul dans le chemin que ^ous m'avez montré. Je l'ai suivi, et j'ai, ce me semble, connu clairement ce que vous me dites hier, savoir, que la raison universelle est une nature immuable, et qu'elle ne se trouve qu'en ûieu. Voici en peu de mots toutes mes démarches ; jugez-en, et 9ites-moi si je me suis égaré. Après que vous m'eûtes quitté, je demeurai quelque temps tout chancelant et tout interdit. Mais, Ime secrète ardeur me pressant, il me sembla que je me dis à

moi-même, je ne sais comment : La raison m'est commune avec Théodore ; pourquoi donc ne puis-je sans lui la constdU^r et la suivre ? Je la consultai, et je la suivis ; et elle me conduisit, si je ne me trompe, jusqu'à celui qui la possède en propre, et par la nécessité de son être, car il me semble qu'elle j conduit tout naturellement Voici tout simplement et sans ûgure le raisonnement que je fis :

L'étendue intelligible, infinie, n'est point une modification de mon esprit ; elle est immuable, éternelle, nécessaire. Je ne puis douter de sa réalité et de son immensité. Or tout ce qui est immuable, éternel, nécessaire, et surtout infini, n'est point uni créature, et ne peut appartenir à la créature. Donc elle appartient au créateur, et ne peut se trouver qu'en Dieu. Donc il y a unUea et une raison : un Dieu dans lequel se trouve l'archétype que je contemple du monde créé que j'habite ; un Dieu dans lequel le trouve la raison qui m'éclaire par les idées purement intelligitd» qu'elle fournit abondamment à mon esprit et à celui de tous kl hommes. Car je suis sûr que tous les hommes sont unis àk même raison que moi ; puisque je suis certain qu'ils voient e« peuvent voir ce que je vois quand je rentre en moi-même^ etqœ j'y découvre les vérités ou les rapports nécessaires que lenfemi la substance intelligible de la raison universelle qui habite en Dun, ou plutôt dans laquelle habitent toutes les intelligences....

Théodore. — Fort bien. Mais surtout prenez garde queDiea ou l'infini n'est pas visible par une idée qui le représente. L'infini est à lui-même son idée. Il n'a point d'archétype. Il p.eut étie connu, mais il ne peut être fait. Il n'y a que les créatures, qoe tels et tels êtres qui soient faisables, qui soient visibles par des idées qui les représentent, avant même qu'elles soient faites. On peut voir un cercle, une maison, un soleil, sans qu'il y en ait; car tout ce qui est fini se peut voir dans l'infini, qui en renferme les idées intelligibles. Mais l'infini ne se peut voir qu'en Im* même ; car rien de fini ne peut représenter l'infini. Si on penss à Dieu, il faut qu'il soit. Tel être, quoique connu, peut n'exister point. On peut voir son essence sans son existence, son idée sans lui. Mais on ne peut voir l'essence de l'infini sans son existence, l'idée de l'être sans l'être : car l'Être n'a point d'idée qui k représente. Il n'a point d'archétype qui contienne toute sa réalilé intelligible. U esta lui-^même son archétype, et il renferme en lui l'archétype de tous les êtres.

Ainsi vous voyez bien que cette proposition : liy a un Dieu, est

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ar elle-même la plus claire de toutes les propositions qui fElrmeût l'existence de quelque chose, et qu'elle est même aussi ertaine que celle-ci : Je pense^ donc je suis. Vous voyez de plus B que c'est que Dieu, puisque Dieu, et l'être, ou l'infini, ne sont u'une même chose.

Malebranche. Deuxième Entretien métaphysique.

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