‹ Extraits des grands philosophesChapitre 142 sur 331 · I. — L'amour de soi · texte numérisé non relu

I. — L'amour de soi

L*amour-propre est l'amour de soi-même et de toutes choses pour soi. Il rend les hommes idolâtres d'eux-mêmes, et les rendrait les tyrans des autres si la fortune leur en donnait lei moyens...

Il n'est rien de si impétueux que ses désirs, rien de si caché que ses desseins, rien de si habile que sa conduite. Ses souplesses ne se peuvent représenter, ses transformations passent celles des métamorphoses, et ses raffinements ceux de la chimie.

Il est dans tous les états de la vie et dans toutes les conditions. Il vit partout, il vit de tout, il vit de rien. Il s'accommode des choses et de leur privation ; il passe même dans le parti des geitf qui lui font la guerre, il entre dans leurs desseins, et, ce qui esi admirable, il se hait lui-même avec eux ; il conjure sa perte; il travaille même à sa ruine ; enfin, il ne se soucie que d'être, et, pourvu qu'il soit, il veut bien être son ennemi.

n ne faut donc pas s'étonner s'il se joint quelquefois à la plus rude austérité, et s'il entre hardiment en société avec elle pour se détruire, parce que, dans le même temps qu'il se ruine dans un endroit, il se rétablit dans un autre. Quand on pense qu'il quitte son plaisir, il ne fait que le suspendre ou le changer, et, lors même qu'il est vaincu et qu'on croit en être défait, on le trouve qui triomphe dans sa propre défaite.

Voilà la peinture de Tamour-propre, dont toute la vie n'est qu'une grande et longue agitation. La mer en est une image sensible, et l'amour-propre trouve dans le flux et le reflux de ses vagues une expression de la succession turbulente de ses pensées et de ses éternels mouvements.

La Rochefoucauld. Maximes.

IL — L'amour de soi, fin de toutes len actions humaines -

selon la Rochefoucauld.

Les vertus se perdent dans l'intérêt, comme les fleuves se perdent dans la mer.

Ce que nous prenons pour des vertus n'est souvent qu'un

' assemblage de diverses actions et de divers intérêts que la fortune

Ou notre industrie savent arranger ; et ce n'est pas toujours par

Valeur et par chasteté que les hommes sont vaillants et que les

iemmes sont chastes.

Ces grandes et éclatantes actions qui éblouissent les yeux sont ^représentées par les politiques comme les eôets des grands desseins, au lieu que ce sont d'ordinaire les effets de l'humeur et des fassions. Ainsi la guerre d'Auguste et d'Antoine, qu'on rapporte à l'ambition qu'ils avaient de se rendre maîtres du monde, n'était peut-être qu'un effet de jalousie.

Les passions sont les seuls orateurs qui persuadent toujours. Elles sont comme un art de la nature dont les règles sont infaillibles ; et l'homme le plus simple qui a de la passion persuade mieux que le plus éloquent qui n'en à point.

Les passions ont une injustice et un propre intérêt, qui fait qu'il est dangereux de les suivre, et qu'on s'en doit défler lors mêmes qu'elles paraissent le plus raisonnables.

Il 7 a dans le cœur humain une génération perpétuelle de passions, en sorte que la ruine de Tune est presque toujours l'établis sèment d'une autre.

Quelque soin que l'on prenne de couvrir ses passions par des

apparences de piété et d'honneur, elles paraissent toajonrs an j travers de ces voiles.

On peut dire de toutes nos vertus ce qu'un poète italien a diti rhonnêtetô des femmes, que ce n'est pas souvent antre dMMJ qu*un art de paraître honnête.

L*intérêt parle toutes sortes de langues, et joue toutes sortes personnages, même celui de désintéressé.

L'intérêt, qui aveugle les uns, fait la lumière des autres.

Si nous n'avions point d*orgueil, nous ne nous plaindrions piij de celui des autres.

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