VII. — L'analyse
Je suppose un château qui domine une campagne vaste, àxi^ dante, où la nature s'est plu à répandre la variété, et où l'art is> profiter des situations pour les varier et embellir encore. Vff^ arrivons dans ce château 'pendant la nuit. Le lendemain» ^ fenêtres s'ouvrent a« moment où le soleil commence à doier l'horizon, et elles se referment aussitôt.
Quoique cette campagne ne se soit montrée à nous (p!^
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nstanty il est certain que nous avons vu tout ce qu'elle renferme. )an8 nn second instant, nous n'aurions fait que recevoir les nêmes impressions que les objets ont faites' sur nous dans le premier. Il en serait de même dans un troisième. Par conséquent, Bi Ton n'avait pas refermé les fenêtres, nous n'aurions continué le voir que ce que nous avions d'abord vu. Mais ce premier instant ne suffit pas pour faire connaître cette campagne, c'està-dire pour nous faire démêler les objets qu'elle renferme ; c*est pourquoi, lorsque les fenêtres se sont refermées, aucun de nous n'avait pu rendre compte de ce qu'il a vu. Voilà comment on peut voir beaucoup de choses et ne rien apprendre. Enfin les fenêtres se rouvrent pour ue plus se refermer tant que le soleil sera sur l'horizon, et nous revoyons longtemps tout ce que nous avons d'abord vu. Mais si, semblables à des hommes en extase, nous continuons, comme au premier instant, de voir à la fois cette multitude d'objets différents, nous n'en saurons pas plus, lorsque la nuit surviendra, que nous n'en savions lorsque les fenêtres qui venaient de s'ouvrir se sont tout à coup refermées.
Pour avoir une connaissance de cette campagne, il ne suffit donc pas de la voir toute à la fois ; il en faut voir chaque partie l'une après l'autre ; et, au lieu de tout embrasser d'un coup d'œil, il faut arrêter ses regards successivement d'un objet sur un objet.,.
Il [en est de l'esprit comme de l'œil : il voit à la fois une multitude de choses, et il ne faut pas s'en étonner, puisque c'est à l'âme qu'appartiennent toutes les sensations de la vue. Cette vue de l'esprit s'étend comme la vue du corps. Si l'on est bien organisé, il ne faut à l'une et à l'autre que de l'exercice, et on ne saurait en quelque sorte circonscrire l'espace qu'elles embrassent. En effet, un esprit exercé voit, dans un sujet qu'il médite, une multitude de rapports que nous n'apercevons pas ; comme les yeux exercés d'un grand peintre démêlent en un moment dans un paysage une multitude de choses que nous voyons avec lui et qui cependant nous échappent. Si nous réfléchissons sur la manière dont nous acquérons des connaissances par la vue, nous remarquerons qu'un objet fort composé, tel qu'une vaste campagne, se décompose en quelque sorte, puisque nous ne le connaissons que lorsque ses parties sont venues, l'une après l'autre, s'arranger avec ordre dans l'esprit. Analyser n'est donc autre chose qu'observer dans un ordre successif les qualités d'un objet, afin de leur donner dans l'esprit l'ordre simultané dans lequel
elles existent. C'est ce que la nature nous fait faire à tous. L*aaar lyse, qu*ou croit n'être connue que des philosophes, est doDA connue de tout le monde, et je n'ai rien appris au lecteur ; je lai ai seulement fait remarquer ce qu'il fait continuellement.
Logique^ ch« ly.
VIIT. *- Union intime du raisonnement et du langag^e.
Les idées abstraites ne sont que des dénominations. Si nous voulions absolument y supposer autre chose, nous ressemblerions à un peintre qui s'obstinerait à vouloir peindre Thomme en général, et qui cependant ne peindrait jamais que des individus.
Cette observation sur les idées abstraites et générales démontre que leur clarté et leur précision dépendent uniquement de Tordre dans lequel nous avons fait les dénominations des classes, et que, par conséquent, pour déterminer ces sortes d'idées, il n'y a qu'un moyen, c'est de bien faire la langue.
Elle confirme ce que nous avons déjà montré, combien les mots nous sont nécessaires : car, si nous n'avions point de dénominations, nous n'aurions point d'idées abstraites, nous n'aurions ni genres ni espèces ; et si nous n'avions ni genres ni espèces, nous ne pourrions raisonner sur rien. Or, si nous ne raisonnons qu'avec le secours de ces dénominations, c'est une nouvelle preuve que nous ne raisonnons bien ou mal que parce que notre langue est bien ou mal faite. L'analyse ne nous apprendra donc à raisonner qu'autant qu'en nous apprenant à déterminer les idées abstraites et générales, elle nous apprendra à bien faire notre langue ; et tout l'art de raisonner se réduit à l'art de bien parler. Logique, ch. v.
MonteBquieu naquit à la Brède, près de Bordeaux, en 1669. Conseiller lo parlement de uuienne, puis président à morlier, il publia en 1721 ses Lettres persanes^ vendit en 1/26 sa charge de président, et se consacra
des lois, qu'il ne publia qu'en 1748. Les Considérations svo' les eauméi la grandmtr et de la dieadencê des Romaine avaient para en 1714. Montesquieu mourut à Parid ea 17&Ô.
MONTSSQUIBU. 295
L «* Dtt loi$% daM le nppori qv'elkt oat areo lei divcn toes.
Les lois^ dans la sigaification la plus étenduei sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses : et dans ce sens tous les ôtres ont leurs lois ; la Divinité a ses lois ; le monde matériel a ses lois ; les intelligences supérieures à l'homme ont leurs lois ; les bêtes ont leurs lois ; l*homme a ses lois.
Ceux qui ont dit qu't^n^ fatalité aveugle a produit touM la effets que nous voyons dans le monde ont dit une grande absurdité : car quelle plus grande absurdité qu'une fatalité aveugle, qui aurait produit des êtres intelligents ?
il y a donc une raison primitive ; et les lois sont les rapports qui se trouvent entre elle et les différents êtres, et les rapports de ces divers êtres entre eux...
Ces règles sont un rapport constamment établi. Entre un corps mû et un autre corps mû, c'est suivant les rapports de la masse et de la vitesse que tous les mouvements sont reçus, augmentés, diminués, perdus ; chaque diversité est uniformUé^ chaque chan* gement est constance.
Les êtres particuliers intelligents peuvent avoir des lois qu'Us ont faites ; mais ils en ont aussi qu'ils n'ont pas faites. Avant qu'il 7 eût des êtres intelligents, ils étaient possibles ; ils avaient donc des rapports possibles, et par conséquent des lois possibles. Avant qu'il y eût des lois faites, il y avait des rapports de justice possibles. Dire qu'il n'y a rien de juste ni d'injuste que ce qu'or* donnent ou défendent les lois positives, c'est dire qu'avant qu'on eût tracé de cercle, tous les rayons n'étaient pas égaux.
Il faut donc avouer des rapports d'équité antérieurs à la loi positive qui les établit ; comme, par exemple, que, supposé qu'il y eût des sociétés d'hommes, il serait juste de se conformer à leurs lois ; que, s'il y avait des êtres intelligents qui eussent reçu quelque bienfait d'un autre être, ils devraient en avoir de la reconnaissance. Esprit des lois^ I, i.