‹ Extraits des grands philosophesChapitre 189 sur 331 · II. — Des lois positives · texte numérisé non relu

II. — Des lois positives

Une société ne saurait subsister sans un gouvernement. La réunion de toutes les forces particulières y dit très-bien Gravina, forme ce qu'on appelle l'État politique.

La force générale peut être placée entre les mains d'un seul,

296 LA PHILOSOPHIE EN FRANCE AU XVHl* SIÈCLE.

OU entre les mains de plusieurs. Quelques-uns ont pensé que, la nature ayant établi le pouvoir paternel, le gouvernement d'un seul était le plus conforme à la nature. Mais l'exemple du pouvoir paternel ne prouve rien : car si le pouvoir du père a du rapport au gouvernement d'un seul, après la mort du père, le pouvoir des frères, ou après la mort des frères, le pouvoir des cousins germains, ont du rapport au gouvernement de plusieurs, La puissance politique comprend nécessairement l'union de plusieurs familles....

Les forces particulières ne peuvent se réunir sans que toutes les volontés se réunissent. La réunion de ces volontés^ dit encore très-bien Gravina, est ce qu'on appelle l'État civil.

La loif en général, est la raison humaine^ en tant qu'elle gouverne tous les peuples de la terre ; et les lois politiques et civiles de chaque nation ne doivent être que les cas particuliers où s'applique cette raison humaine.

Elles doivent être tellement propres au peuple pour lequel elles sont faites, que c'est un très-grand hasard si celles d'une nation peuvent convenir à une autre.

Il faut qu'elles se rapportent à la nature et au principe da gouvernement qui est établi, ou qu'on veut établir ; soit qu'elles le forment, comme font les lois politiques ; soit qu'elles le main« tiennent, comme font les lois civiles.

Elles doivent être relatives au physique du pays ; au climat glacé, brûlant ou tempéré ; à la qualité du terrain, à sa situation, à sa grandeur ; au genre de vie des peuples, laboureurs, chasseurs ou pasteurs ; elles doivent se rapporter au degré de hberlé que la constitution peut souffrir, à la religion des habitants, à leurs inclinations, à,leurs richesses, à leur nombre, à leur commerce, à leurs mœurs, à leurs manières. Enfin elles ont des rapports entre elles ; elles en ont avec leur origine, avec l'objet du législateur^ avec l'ordre des choses sur lesquelles elles sont établies. C'est dans toutes ces vues qu'il faut les considérer.

C'est ce que j'entreprends de faire dans cet ouvrage. J'examinerai tous ces rapports ; ils forment tous ensemble ce que Ton appelle YEsprit des lois. Esprit des loiSy I, m.

m. — Du gouvernement démocratique.

Lorsque, dans la république, le peuple en corps a la souveraine puiftianca» c'est une démocratie. Lorsque la souveraine puissance

t entre les mains d'une partie du peuple^ cela s'appelle une istoeratie.

Le peuple, dans la démocratie^ est, à certains égards, le mourque ; à certains autres, il est le sujet, n ne peut être monarque que par ses suffrages ^ qui sont ses ^lontés. La volonté du souverain est le souverain lui-môme. Les is qui établissent le droit de suffrage sont donc fondamentales ms ce gouvernement. En effet, il est aussi important d'y régler )mment, par qui, à qui, sur quoi les suffrages doivent être onnés, qu'il Test dans une monarchie de savoir quel est le moaiq,ue, et de quelle manière il doit gouverner. Le peuple qui a la souveraine puissance doit faire par luidême tout ce qu'il peut bien faire ; et ce qu'il ne peut pas bien aire, il faut qu'il le fasse par ses ministres.

Ses ministres ne sont point à lui, s'il ne les nomme : c'est donc me maxime fondamentale de ce gouvernement, que le peuple lomme ses ministres, c'est-à-dire ses magistrats.

Il a besoin, comme les monarques, et même plus qu'eux, d'être induit par un conseil ou sénat. Hais, pour qu'il y ait confiance, I faut qu'il en élise les membres.

Le peuple est admirable pour choisir ceux à qui il doit confier uelque partie de son autorité. Il n'a à se déterminer que par des loses qu'il ne peut ignorer et des faits qui tombent sous les sens, sait très*bien qu'un homme a été souvent à la guerre, qu'il y a i tels ou tels succès ; il est donc très-capable d'élire un général, sait qu'un juge est assidu, que beaucoup de gens se retirent de n tribunal contents de lui, qu'on ne l'a pas convaincu de corption ; en voilà assez pour qu'il élise un préteur. Il a été frappé

la magnificence ou des richesses d'un citoyen; cela suffit >tir qu'il puisse choisir un édile. Toutes ces choses sont des faits »nt il s'instruit mieux dans la place publique qu'un monarque .ns son palais. Mais saura-t-il conduire une affaire, connaître s lieux, les occasions, les moments, en profiter? Non, il ne le ura pas.

Si l'on pouvait douter de la capacité naturelle qu'a le peuple ^ur discerner le mérite, il n'y aurait qu'à jeter les yeux sur cette lite continuelle de choix étonnants que firent les Athéniens et s Romains ; ce qu'on n'attribuera pas sans doute au hasard.

On sait qu'à Home, quoique le peuple se fût donné le droit élever aux charges les plébéiens, il ne pouvait se résoudre à les -ixQ ; et quoiqu'à Athènes on pût, par la loi d'Aristide, tirer les

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magistrats de toutes les classes, il n'arriva jamais, dit Xfoopbon que le bas peuple demandât celles qui pouvaient intéresser soi salut ou ga gloire.

Gomme la plupart des citoyens, qui ont assez de suflisanei pour éliroi n'en ont pas assez pour être élus ; de même le peuple qui a assez de capacité pour se faire rendre compte de la gestioi des autres, n'est pas propre à gérer par lui-même.

Il &ut que les affaires aillent, et qu'elles aient un certain mouvement qui ne soit ni trop lent ni trop vite. Mais le peuple a ton* jours trop d'action ou trop peu. Quelquefois avec cent mille hm il renverse tout ; quelquefois avec cent mille pieds il ne va qoi comme les insectes (1)....

C'est encore une loi fondamentale de la démocratie, qae k peuple seul fasse des lois. Il y a pourtant mille occasions où il Ml nécessaire que le sénat puisse statuer ; il est même souvent i pos d'essayer une loi avant de rétablir. La constitution de et celle d'Athènes étaient très-sages. Les arrêts du sénat ai force de loi pendant un an ; ils ne devenaient perpétuels que la volonté du peuple. Esprit des lois, liv. II, n.

IV. -- Principes yitaux des divers gouTemements, Nôœssitô de It f6rti

daQS la démocratie,

Jl ne faut pas beaucoup de probité pour qu'un gouverneme monarchique ou un gouvernement despotique se maintienne oai soutienne. La force des lois dans l'un, le bras du prince toujojE levé dans l'autre, règlent ou contiennent tout. Mais, dans un populaire, il faut un ressort de plus, qui est la vertu.

Les politiques grecs qui vivaient dans le gouvernement po{ laire ne reconnaissaient d'autre force qui pût le soutenir que de la vertu. Ceux d'aujourd'hui ne nous parlent que de mani tures, de commerce, de finances, de richesses et de luxe m^

Lorsque cette vertu cesse, l'ambition entre dans les cœunqflil peuvent la recevoir, et l'avarice entre dans tous. Les désirs chui* gent d'objets ; ce qu'on aimait, on ne l'aime plus ; on était libre arec les lois, on veut être libre contre elles ; chaque citoyen est oomo^ un esclave échappé de la maison de son maître ; ce qui étii maxime, on l'appelle rigueur; ce qui était règle, on l'appelle gio^i

i. Ces pages font voir que la nation doit exercer directement la PJ^ sance légisiatiYe, mais indirectement la puissance executive par l'éMP] des chofis. '

MONTBSQCJIBU. 299

gui était attention, on l'appelle crainte. C'est la frugalité qui ravarice, et non pas le désir d'avoir. Autrefois le bien des par* oliers faisait le trésor public'; mais pour lors le trésor publio rient le patrimoine des particuliers* La république est une dé-> nille, et sa force n'est plus que le pouvoir de quelques citoyens la licence de tous.

Athènes eut dans son sein les mêmes forces pendant qu'elle mina avec tant de gloire, et pendant qu'elle servit avec tant de inte. Elle avait vingt mille citoyens lorsqu'elle défondit les Qrrecs ntre les Perses, qu'elle disputa l'empire à Lacédémone, et qu'elle taqua la Sicile ; elle en avait vingt mille lorsque Démétrius de lalère les dénombra, comme dans un marché l'on compte les iclaves. Quand Philippe osa dominer dans la Grèce, quand il irat aux portes d'Athènes, elle n'avait encore perdu que le imps. On peut voir dans Démosthène quelle peine il fallut pour réveiller ; on y craignait Philippe, non pas comme l'ennemi de liberté, mais des plaisirs. Cette ville qui avait résisté à tant de i&tites, qu'on avait vue renattre après ses destructions, fut vaincue Ghéronée, et le fut pour toujours. Qu'importe que Philippe nvoie tous les prisonniers ; il ne renvoie pas des hommes. Il ait toujours aussi aisé de triompher des forces d'Athènes, qu*il ait difficile de triompher de sa vertu.

Comment Carthage aurait-elle pu se soutenir ? Lorsque Anniîl, devenu préteur, voulut empocher les magistrats de piller la publique, n'allèrent-ils pas l'accuser devant les Romains ? Maliureux, qui voulaient être citoyens sans qu'il y eût de cité et nir leurs richesses de la main de leurs destructeurs I Bientôt dme leur demanda pour otages trois cents de leurs principaux loyens ; elle se fit livrer les armes et les vaisseaux, et ensuite HT déclara la guerre. Par les choses que fit le désespoir dans arthage désarmée, on peut juger de ce qu'elle aurait pu faire rec sa vertu, lorsqu'elle avait ses forces.

Esprit des Uris^ III, m.

y. -^ Les préjugét de l'honneur sont le ressort des gouyememeiits

monarchiques.

... Je supplie qu'on ne s'ofiense pas de ce que j'ai dit : je parle 'après toutes les histoires. Je sais très-bien qu'il n'est pas rare ;a'il y ait des princes vertueux ; mais je dis que dans une mourcbie il est tids-difficile que le peuple le soit.

Qu'on lise ce que les historiens de tous les temps ont dit sur la cour des monarques ; qu'on se rappelle les conversations des hommes de tous les pays sur le misérable caractère des courti* sans : ce ne sont point des choses de spéculation, mais d'une triste expérience.

L'ambition dans l'oisiveté, la bassesse dans l'orgueil, le désir de s'enrichir sans travail, l'aversion pour la. vérité» la flatterie, h trahison, la perfidie, l'abandon de tous ses engagements, le mépris des devoirs du citoyen, la crainte de la vertu du prince, l'espérance de ses faiblesses et, plus que tout cela, le ridicule perpétod jeté sur la vertu, forment, je crois, le caractère du plus giaod nombre des courtisans, marqué dans tous les lieux et dans tous les temps. Or il est très-malaisé que la plupart des principaux d'un État soient malhonnêtes gens, et que les inférieurs soient gens de bien ; que ceux-là soient trompeurs, et que ceux-ci con* sentent à n'être que dupes.

Que si, dans le peuple, il se trouve quelque malheureux honnête homme» le cardinal de Richelieu, dans son testament politique, insinue qu'un monarque doit se garder de s'en servir. Taot| -^ il est vrai que la vertu n'est pas le ressort de ce gouvernement ii Certainement elle n'en est point exclue ; mais elle n'en est pas bF^ ressort. • 1^

Je me hâte ej; je marche à grands pas, afin qu'on ne croie put -f que je fasse une satire du gouvernement monarchique. Nonjsllrj^ manque d'un ressort, il en a un autre. L'honneur, c'est-à-diiebl *^ préjugé de chaque personne et de chaque condition, prend bj place de la vertu politique dont j'ai parlé, et la représente pu^ tout. Il y peut inspirer les plus belles actions ; il peut, joint à k force des lois, conduire au but du gouvernement comme la Terti| même.

Ainsi, dans les monarchies bien réglées, tout le monde sers il peu près bon citoyen, et on trouvera rarement quelqu'un qui W homme de bien ; car, pour être homme de bien, il faut avoir is-j tention de l'être et aimer l'État moins pour soi que pour in même. Esprit des lois^ III, v, vi, vn.

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