‹ Extraits des grands philosophesChapitre 267 sur 331 · JEAN-PAUL RICHTER · texte numérisé non relu

JEAN-PAUL RICHTER

Nous ne sommes pas encore au but. Bien qu'aucun objet sen- )le, c'est-à-dire inanimé, pris isolément, ne puisse devenir lique à moins d'être personnifié,' et qu'aucun objet spiritue isolément, comme une pure erreur ou un simple manque Ltendement, ne puisse également le devenir, la question est âsément de savoir : par quels objets sensibles les objets spiri- (et quelle espèce d'objets spirituels) peuvent se manifester. |Dne erreur par elle-même n'est pas plus comique que l'ignolee : sans cela les différents partis religieux et les différents its devraient toujours se trouver réciproquement ridicules. Il it pour cela que cette erreur puisse se manifester par un effort, une action. Ainsi cette même idolâtrie, devant laquelle nous ms sérieux quand elle se présente à nous comme une simple iception, nous paraîtra ridicule dès que nous la verrons mise pratique. Un homme sain, qui s'imaginerait être malade, ne ms paraîtrait ridicule que par les soins dont il s'entourerait irieusement contre son mal. L'action et l'état permanent doivent fune et l'autre devenir des objets de connaissance immédiate, mr élever leur contradiction jusqu'à la hauteur comique. Mais [u'à présent nous n'avons encore qu'une erreur finie s'offrant DOS facultés de connaissance ; il n*y a pas encore là d'absurdité lie. Un homme ne peut jamais, dans un cas donné, agir que enfermement à sa manière de voir. Quand Sancho, pendant mte une nuit, se tient en équilibre au-dessus d'un fossé peu )fond, parce qu'il suppose qu'un abîme s'ouvre devant lui, la Le qu'il se donne est, relativement à la supposition qu'il fait, Lt à fait raisonnable ; il serait même véritablement et complètent insensé, s'il s'expoçait à se rompre les os. Pourquoi ceidant rions-nous ? C'est ici le point capital : nous attribuons à m action notre propre jugement et notre manière de voir et c'est par la contradiction qui en résulte que nous engendrons ^l'absurdité infinie. Notre imagination qui est ici, comme pour le 'roblime, l'intermédiaire entre le monde intérieur et le monde ^extérieur, ne peut être déterminée à faire cette substitution, que f li l'erreur est susceptible d'être saisie par les sens. Notre propre ^illusion, qui nous fait rapporter à l'action d'autrui une conception incompatible avec elle, en fait précisément ce minimum d'entendement, cette négation sensible de l'entendement, dont nous rions. De sorte que le comique, de même que le sublime, n'est jamais dans Tobjet, mais dans le sujet. C'est pourquoi on peut se moquer d'une action, soit intérieure.

soit extérieure, ou approuver cette môme action, suivant notre supposition lui est ou ne lui est pas applicable* Personne ne rit du malade en démence qui se prend lui-même pour un négociant, et prend son médecin pour son débiteur: onoe rit pas davantage du médecin gui cherche à le guérir. Dan Foote, il arrive extérieurement la même chose ; mais inté* rieurement le malade est aussi sensé que le médecin, et non rions quand nous voyons le négociant véritable réclamer d'un médecin le paiement de véritables marchandises, et la voleuse di ces marchandises persuader à ce médecin que le négociant eit fou, et que sa créance est une idée fixQ. Nous savons que cetti femme ment, et l'illusion (iomique nous fait rattacher cette coa* naissance aux actions de ces deux hommes sensés.

On demandera sans doute pourquoi on ne rapporte pas cet élé* ment du comique à toutes les erreurs et à toutes les fautes di Tentendement, non reconnues pour ce qu'elles sont. Voici h réponse : Ce n'est que dans l'influence irrésistible etgla rapiditi de la perception qui nous entraînent, et nous précipitent daiuoi jeu trompeur.

Quand, par exemple, dans les Comédiens voyageurs d'Hogartk, on rit de voir sécher des bas sur des nuages, la vue soudaine di la contradiction entre le moyen et le but détermine néceasai» ment en nous la croyance momentanée qu'un homme fait jooer à de véritables nuages, gros de pluie, le rôle de cordes à séchât Pour le comédien lui-môme, ce fait de sécher sur l'image massif» d'un nuage n'a rien de ridicule, il en est de même pour nousii bout d'un certain temps.

L'importance de la perception dans la production du rire pai< plus grande encore à l'égard des rapprochements saus but é sans effet des choses les plus dissemblables : par exemple dam k jeu des propos interrompus ou dans le fait de sauter en lisrf une colonne de journal dans une autre, le rire est causé fl instant par l'illusion ou par la supposition d'un rapprochemri volontaire et d'une détermination libre. Le rapprochement d» choses les plus dissemblables ne ferait pas rire sans celli supposition, qui le précède à tort, comme un syllogisme Je h sensibilité.

Quels sont en effet les rapprochements des choses dissemblalto qui ne se rencontrent sous le ciel de la nuit : taches nébuleostf, bonnet de nuit, voie lactée, lanternes d'écuries, veilleurs, Totenn. etc. ? Que dis- je î Chaque seconde de Tuniver» n'est-elle p

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mplie du mélange des choses les plus hautes et les plus basses, quand pourrait cesser le rire, si ce seul mélange suffisait pour produire ? C'est pour cela que les contrastes de la comparaison ) sont pas risibles par eux-mêmes, ils peuvent même souvent re très-sérieux, quand je dis par exemple que devant Dieu le obe de la terre n'est qu'une pelote de neige, ou que la roue du mps est le rouet de l'éternité.

Quelquefois c'est le contraire qui se produit, et ce n'est que &r la connaissance de la pensée ou de l'intention d'autrui que i perception devient réellement comique. Qu'un Hollandais, par xemple, se place dans un beau jardin près d'un mur, et, par une jnôtre qui s'y trouve pratiquée, regarde le paysage ; il n'y a oint de raison pour parler, comme d'un exemple de comique, le cet homme qui appuie ses bras sur le bord d'une croisée our jouir plus commodément du paysage. Mais cet inoffensif loUandais entre dans le domaine du comique, si on ajoute ii'ayant vu tous ses voisins jouir de maisons de campagne et Le jardins d'où ils avaient au loin de belles perspectives, il fit Lu mieux qu'il put, et ne pouvant avoir une maison de campagne entière, il fit du moins construire un pan de mur avec me ouverture où il pût se mettre pour contempler, sans gêne et BQs embarras, le paysage qui s'étendait devant lui. Pour rire 6 lui, en passant devant sa tête qu'il met à la fenêtre, il faut ti attribuer tout d'abord l'intention d'intercepter la perspective ir un mur, et de l'ouvrir en même temps. Ou bien, quand l'Arioste écoute d'une manière respectueuse ►H père qui le sermonne, l'état extérieur du père et celui du fils stent éloignés du comique, tant que l'on ne connaît pas ce qui passe dans l'intérieur du fils, et qu'on ne sait pas qu'il trace •ris une comédie un caractère de père grognon, qu'il observe at- ^tivement le sien comme un personnage bien trouvé, comme ^ miroir d'or, comme la théorie appliquée du père dramatique, qu'en même temps il considère les traits de son visage comme ^ modèle mimique. C'est seulement alors que l'attribution que tis lui faisons de notre manière de voir les rend tous deux conques, malgré le peu de comique qu'ont par eux-mêmes un ï*e qui gronde ou un Hogârth qui dessine. lie plus, on rit moins de ce que fait Don Quichotte (car on ne âte pas sa manière de voir à la démence) que de ce qu'il dit de i'Sonnable en soi ; mais Sancho Pança sait se rendre également trique par ses discours et par ses actions.

Pourquoi un homme porteur d'une particularité qui n'esl^ pas comique en soi, devient-il néanmoins comique qu^ < il est l'objet d'une imitation et d'une reproduction n^i^^iqu* qui ne vont pas cependant jusqu'au méconnaissable, etquecetf^ particularité se présente chez uû autre comme un jeu et une production?

Pourquoi au contraire, deux frères qui se ressemblent, Ménechmes, vus à côté l'un de l'autre, ne causent-ils pas plul le frisson que le rire î On trouve à ce que j'ai dit plus haut la ponse à toutes ces questions.

Personne ne peut par conséquent rire de ses propres ac si ce n'est une heure après, quand on est devenu un autre moi et que Ton peut attribuer au premier les pensées du seco L'homme peut s'estimer et se mépriser au milieu même de propres actions, mais il ne peut se moquer de lui-même, co il est impossible de s'aimer et de se haïr soi-même. Je sup qu'un homme de génie et un sot aient d'eux-mêmes une opinioi également bonne ou précisément la même opinion (ce qui sup beaucoup d'orgueil chez Thomme de génie) et qu'ils oSrent 1' et Tautre cet amour-propre à notre connaissance par les mém< signes corporels ; nous rions en ce cas du sot seulement, quoii l'orgueil . et ses signes soient les mêmes d'un côté et de Tau parce que c'est à l'égard du sot seulement que nous pou faire la supposition. C'est pour la même raison que la stupidi ou le manque absolu d'entendement deviennent difBcilemenI comiques, parce qu'ils nous rendent difficile ou même impossi cette attribution de notre manière de voir qui est nécessaire po produire ce contraste.

C'est pour cette raison que les définitions ordinaires du risibb qui ne tiennent compte que d'une simple contradiction réelfe et ne relèven L pas cette autre contradiction qui n'est qu'app** rente, sont tout à fait fausses ; que l'être risible ou son absen* doivent avoir au moins l'apparence de la liberté ; que nou^ ^ rions que des animaux qui ont quelque peu d'intelligence, ce î"» nous permet de leur attribuer une personnification anthioi*' morphique ; que le comique augmente en proportion de l'iu^ gence de la personne comique, que l'homme qui sait se au-dessus de la vie et de ses causes se donne à lui-mêmô l> plus longue des comédies : car il peut attribuer ses motife pl*: élevés à des actions plus basses, et en faire ainsi des absurdités; mais le dernier des mortels peut prendre sa revanche en ^

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