VIII. — Le bien absolu et lé bien moral
La fin de rhommey telle qu'elle résulte de sa nature, telle que L'implique sa nature, ne s'accomplît pas parfaitement dans cette Fie... Savez-vous ce que c'est que la satisfaction d'une tendance le notre nature? C'est pour l'intelligence, la connaissance absolue ; pour la sympathie, l'union absolue et l'harmonie complète les êtres entre eux. Or, il est très-évident, pour m'arrêter à ces leux exemples, que la science absolue et cette harmonie, et cette onioa parfaite des êtres entre eux, sont absolument irréalisables lans l'organisation du monde tel qu'il est. £t qu'on ne dise pas que cela tient à l'organisation de la société, et qu'en organisant autrement la société on arriverait à la complète et parfaite satis- Eactioa des tendances de notre nature, comme le prétend une Becte très-moderne. Il n'y a pas d'organisation de la société qui paisse aboutir à la science absolue ; il n'y a pas d'organisation de la société qui puisse aboutir à l'union complète des êtres entre eux dans ce monde... Tout le travail de l'humanité tend vers cette fin, vers ses différents éléments ; mais il y tend avec une éternelle résistance de la part des choses. Il avance, mais le but est impossible à atteindre ; le but est au delà de toute la portée de ses efiorts... Aussi l'obstacle est le caractère de la condition humaine; l'obstacle rencontré par toutes nos facultés travaillant toutes à la satisfaction de nos tendances, l'obstacle est là» il est dans la condition de ce monde. Cet univers, organisé comme il l'est, est, pour me servir de ma formule, la mise en opposition des différentes destinées. Tout être en borne un autre, et est tK)rné par tous les autres ; npus ne faisons que nous borner mutuellement, et tout l'art de la civilisation ne consiste, pour l'es^ pèce humaine, qu'à mettre en harmonie, à rendre parallèles des forces qui naturellement ne Tétaient pas du tout... Il suit delà que la fin absolue de l'homme telle qu'elle résulte de sa nature n'est pas réalisable dans ce monde ; par conséquent, que l'homme et l'espèce n'ont pas été mis en ce monde pour arriver à la réalisation de cette fin ; car s'ils y avaient été mis pour cela, le monde aurait été organisé pour que cela fût possible. Or, cela ne l'est pas, donc ce n'est pas pour cela qu'ils y ont été mis. Il est donc évident que la fin de la vie présente n'est pas cette fin absolue, qu'elle en est distincte. Reste à savoir quelle est la fin de la vie présente.
Quand on y regarde de près, on trouve que cette circonstance même, que la condition présente met obstacle à la satisfaction de toutes nos tendances et au développement de toutes nos facultés, engendre en nous et y crée certaines choses qui sont de la plus haute importance pour nous et pour raccomplissemeat de nos destinées. Que crée en nous l'obstacle ou la condition actuelle ? Il y crée d'abord la direction de nos facultés par la volonté et rintelligence..., il éveille en nous la liberté et y crée la personne, c'est-à-dire l'être qui sait se posséder, qui use de ce qu'il a en lui, pour aller à sa fin, la comprend et la voit. Si l'obstacle n*eût pas existé, il n'y aurait eu pour nous, non-seulement pas de liberté, elle ne serait pas éveillée en nous ; mais encore 3 n'y aurait ni de vertus, ni de vices, ni bien, ni mal ; l'homme ne serait pas devenu un être moral. En effet, en quoi consiste le bien moral ? Dans Taccomplissement libre et intelligent, par li volonté, de la loi, c'est-à-dire de notre ordre, c'est-à-dire de notre fin dans chaque circonstance particulière. C'est là ce qui rend l'homme moral, digne, La personnalité d'une part, la moralité de l'autre, résultent de la condition actuelle.,. Ainsi la viea^l" tuelle est éminemment bonne parce qu'elle est éminemment 1^^ mauvaise. Sa bonté est dans le mal qu'elle contient ; car au prix ■„'* de ce mal est la moralité, la personnalité. Si elle est, il en résulte r deux conséquences : la première, que le but de cette vie n'est r'" pas tant dans les pas que nous pouvons faire vers notre fis I ' absolue , c'est-à-dire , vers la connaissance , vers la puis* I "' sance, vers l'union avec les êtres semblables à nous ou différents de nous; que ce but est moins dans tout cela, qn^ n'est dans la création énergique, toute-puissante, de la persoa- j;*. " nalité en nous. Nous rendre libres, c'est-à-dire maîtres de nous, T **'
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nous servir de cette liberté dans la voie de notre véritable fis» |/* ne pas agir par passion ou par calcul, mais au nom de l'orto voilà le vrai but de cette vie, et c'est le vrai but de cette vie p<^|!!^?' qu'il dépend de nous de l'atteindre, tandis que l'autre l)uttf|||**-'' dépend pas de nous. I '^
Cours de droit naturel, ibid,, p. 168. I^" * '
♦ Cl
Auguste Comte, né à Montpellier en 1798, entra en 1814 à TEcole pcîr|*i :o technique, se fit disciple de Saint-Simon, aida son maître dans i*?^|t,v; • blication de son ouvrage sut T Industrie, collabora à rOrgamsatar ^M'^] '
AU6USTB COMTE. 5S9
320, puis au Catéchisme des industriels et au Produetetw, Il fonda ensuite école appelée positiviste. Répétiteur d'analyse et de mécanique en 1832,il it destitué en 1844, et vécut avec une pension que lui faisaient ses lèves. Il mourut en 1857. Ses principaux ouvrages sont le Cours de phiïsophie positive (1839-1842) et la Politique positiviste (1856).
— Influence prépondérante de rintelligence sur le progrès. — Importance
historique de la philosophie.
)q ne saurait hésiter à placer en première ligne révolution inectuelle, comme principe nécessairement prépondérant de Tennble de révolution de Thumanité. Quoique notre faible intelli- Lce y ait, sans doute, un indispensable besoin de l'éveil primitif le la stimulation continue qu'impriment les appétits, les pasas et les sentiments, c*est cependant sous sa direction nécessaire a toujours dû s'accomplir l'ensemble de la progression humaine, st seulement ainsi, et par l'influence de plus en plus prononcée rintelligence sur la conduite générale de l'homme et de la iété, que la marche graduelle de notre espèce a pu réellement [uérir ces caractères de constante régularité et de persévérante itinuité qui la distinguent profondément de l'essor vague, obèrent et stérile, des espèces animales les plus élevées, quoii nos appétits, nos passions, et même nos sentiments primitifs retrouvent essentiellement chez beaucoup d'entre elles, et ic une énergie supérieure, au moins à plusieurs égards imitants.
..Aussi, dans tous les temps, depuis le premier essor du génie ilosophique, on a toujours reconnu, d'une manière plus ou ins distincte, mais constamment irrécusable, Thistoire de la iété comme étant surtout dominée par l'histoire de l'esprit main. La raison publique a môme, depuis longtemps, profondént sanctionné cette appréciation générale, en établissant sponément, dans toutes les langues civilisées, une synonymie actéristique entre les termes destinés à désigner, en un ire quelconque, la principale influence directrice et les mots isacrés à l'indication spéciale de notre organe pensant. hv une suite, moins comprise, mais également rigoureuse et iispensable, du môme principe, il faudra surtout nous attacher, is cette histoire intellectuelle, à la considération prédominante ' conceptions les plus générales et les plus abstraites, qui g;ent le plus spécialement l'exercice de nos facultés mentales plus éminentes, dont les organes correspondent à la partie Ext. or. Philos. 34
antérieure de la région frontale. C'est donc Tapprécialion successive du système fondamental des opinions humaines relatives à l'ensemble des phénomènes quelconques, en un mot, l'histoire générale de Isl philosophie^ quel que soit d'ailleurs son caractère effectif,— théologique, métaphysique ou positif, — qui devra nécessairement présider à la coordination rationnelle de notre analyse historique.
Toute autre branche essentielle de l'histoire intellectueDe, même l'histoire des beaux-arts (y compris la poésie), malgré son extrême importance, ne pourrait, sans graves dangers, être artificiellement appelée à cet indispensable office : parce que les facultés d'expression, plus intimement liées aux facultés affectives, et dont les organes se rapprochent en efiet davantage de la partie moyenne du cerveau proprement dit, ont dû être, en tout temps, subordonnées, dans l'économie réelle du mouvement social, aux facultés de concepUon directe, sans excepter les époques de leur plus grande influence réelle.
II. — Périodes du progrès. — Des trois états successifs par lesquels paM
Tesprit humain.
Le vrai principe scientifique d'une telle théorie me parait entièrement consister dans la grande loi philosophique que j'ai découverte, en 1822, dans la succession constante et indispensable des trois états généraux, primitivement théologique, transitoire* ment métaphysique, et finalement positif, par lesquels passe toujours notre intelligence, en un genre quelconque de sp^alations...
... Dix-sept ans de méditation continue sur ce grand sujet, discuté sous toutes les faces, et soumis à tous les contrôles possibles, m'autorisent à affirmer d'avance, sans la moindre hésito-l^jf^ tion scientifique, que toujours enverra ces différentes explorations, L,, partielles ou totales, convenablement opérées, converger finate-l;,^ ment vers l'irrésistible confirmation d'une telle propositi* historique, qui me semble maintenant aussi pleinement démontrée qu'aucun des faits généraux actuellement admis datf les autres parties de la philosophie naturelle. Depuis la découfertt de cette loi des trois états, tous les savants positifs, doués ^ quelque portée philosophique, sont vraiment convenus de 80^ exactitude spéciale envers leurs diverses sciences respective^ quoique tous ne l'aient point explicitement proclamée josqu'io*
tri
Les seules objections réelles que j'aie ordiuairement rencontrées ne portaient point sur le fait méme^ mais uniquement sur son entière universalité dans les diverses parties quelconques du domaine intellectuel.
. Quoiqu'on ait justement signalé, depuis l'essor spécial du génie philosophique, la difficulté fondamentale de se connaître soi-même, il ne faut point cependant attacher un sens trop absolu à cette remarque générale, qui ne peut être relative qu'à un état déjà très-avancé de la raison humaine. L'esprit humain a dû, en effet, parvenir à un degré notable de raffinement dans ses mé« ditations habituelles avant de pouvoir s'étonner de ses propres actes... Si, d'une part, l'homme se regarde nécessairement^ à rorigine, comme le centre de tout, il est alors, d'une autre part, non moins inévitablement disposé à s'ériger aussi en type universel. Il ne saurait concevoir d'autre explication primitive à des phénomènes quelconques que de les assimiler, autant que possible, à ses propres actes, les seuls dont il puisse jamais comprendre le mode essentiel de production, par la sensation naturelle qui les accompagne directement. On peut donc établir, en renversant Taphorisme ordinaire, que l'homme, au contraire, ne connaît d'abord essentiellement que lui-même ; ainsi, toute sa philosophie primitive doit principalement consister à transporter, plus ou moins heureusement, cette seule unité spontanée à tous les autres sujets qui peuvent successivement attirer son attention naissante. L'application ultérieure qu'il parvient graduellement à instituer de l'étude du monde extérieur à celle de sa pi'opre nature, constitue finalement le plus irrécusable symptôme de sa pleine maturité philosophique, aujourd'hui même trop incomplète encore...
Mais, à l'origine, un esprit entièrement inverse préside inévitablement à toutes les théories humaines, où le monde est, au Contraire, toujours subordonné à l'homme, aussi bien dans l'ordre Spéculatif que dans l'ordre actif. Sans doute, notre intelligence tx'aura enfin atteint à une rationalité parfaitement normale que ti'après la conciliation fondamentale de ces deux grandes directions philosophiques, jusqu'ici antagonistes, mais pouvant devenir suffisamment complémentaires l'une de l'autre. ^
Quoi qu'il en soit, une telle harmonie, qui peut à peine être aujourd'hui entrevue dans la plus haute contention du génie ^Philosophique, ne pouvait, certes, aucunement diriger le premier ^ssor spontané de la raison humaine. Or, dans l'évidente nécessité
532 l'A PHILOSOPHIE FRANÇAISE.
de suivre alors exclusivement Tune de ces deux marches in* verseéy notre intelligence n'aurait pu, sans doute, hésiter, quand même le choix eût été facultatif, à prendre celle qui résultait directement du seul point de départ naturellement possible.
Telle est donc Toriglne spontanée de la philosophie théologique, dont le véritable esprit élémentaire consiste à expliquer la nature intime des phénomènes et leur mode essentiel de production, en les assimilant, autant que possible, aux actes produits par les volontés humaines, d*après notre tendance primordiale à regarder tous les êtres quelconques comme vivant d*une vie analogue à la nôtre, et d'ailleurs le plus souvent supérieure, à cause de leur plus grande énergie habituelle...
Cet expédient fondamental est si hautement exclusif, que Thommen'a pu véritablement y renoncer, même dans l'état le plus avancé de son évolution intellectuelle, qu'en cessant réellement de poursuivre ces inaccessibles recherches pour se restreindre désormais à la seule détermination des simples lois des phénomènes, abstraction faite de leurs causes proprement dites ; disposition d'esprit qui suppose évidemment une tardive maturité de la raison humaine. Lorsque encore aujourd'hui, momentanément soustrait à cette récente discipUne positive, le génie humain tente de franchir aussi ces inévitables limites, il retombe involontairement de nouveau, fût-ce à Tégard des phénomènes compliqués, dans le cercle primitif des aberrations spontanées, parce qu'il reprend nécessairement un but et un point de départ essen* tiellement analogues en attribuant la production des phénomènes à des volontés spéciales, d'ailleurs intérieures ou plus ou moins extérieures...
Pour me borner ici à un seul exepiple pleinement décisif, auquel chacun pourra joindre aisément beaucoup de cas équivalents, il me suffira d'indiquer, à une époque très-rapprochée, eu un sujet scientifique aussi simple que possible, la mémorable aberration philosophique de l'illustre Malebrauche, relativement à l'explication fondamentale des lois mathématiques du cboc élémentaire des corps solides. Quand un tel esprit, en un siècle aussi éclairé, n'a pu finalemeut concevoir d'autres moyens réels d'expliquer une semblable théorie qu'en recourant formellement à l'activité continue d'une providence directe et spéciale, une pareille vérification doit, sans doute, rendre pleinement irrécuble l'inévitable tendance vers une philosophie radicalemeoi
théologique, toutes les fois que nous voulons pénétrer, à un titre quelconque, jusqu'à la nature intime des phénomènes, suivant la disposition générale qui caractérise nécessairement toutes nos spéculations positives.
Cette irrésistible spontanéité, origine de la philosophie théologique, constitue sa propriété la plus fondamentale, et la première source de son long ascendant nécessaire.
A l'origine, et tant que la philosophie théologique est pleinement dominante, il n'y a point de miracles, parce que tout paraît merveilleux, comme le témoignent irrécusa blement les naïves descriptions de la. poésie antique, où les événements les plus vulgaires sont intimement mêlés aux plus nombreux prodiges, et reçoivent spontanément des explications analogues. Minerve intervient pour ramasser le fouet d'un guerrier dans de simples jeux militaires, aussi bien que pour le protéger contre toute une armée.
m. — État final de révolution intellectuelle.
Le terme effectif de l'évolution intellectuelle n'est pas plus susceptible de contestation que son point de départ nécessaire. Quelque irrésistible ascendant primordial que nous venions de reconnaître, en principe, à la philosophie théologique, chacun des motifs fondamentaux qui expliquent et justifient un tel empire intellectuel le montrent en même temps comme nécessairement provisoire, puisqu'il consiste toujours à constater, à divers titres, la parfaite harmonie naturelle de cette philosophie avec les besoins propres à l'état primitif de l'humanité, et qui ne sauraient être les mêmes, ni par suite comporter la même philosophie, quand l'évolution sociale est sufllsamment développée. Le lecteur peut aisément reprendre, sous ce point de vue, toutes ces différentes considérations principales, et partout il reconnaîtra que, lorsqu'on en prolonge l'application générale jusqu'à un état social très-avancé, elles constatent, non moins spontanément, Turgent avènement de la philosophie positive : c'est même en cela que consiste l'extrême délicatesse logique d'une telle argumentation, dont un esprit sophistique pourrait si facilement abuser pour nier dogmatiquement, d'une matière absolue, toute véritable utilité quelconque de la philosophie théologique, à l'éternel détriment de la . science historique, dès lors radicalement impossible. .••
Malgré l'inévitable ascendant primitif de la philosophie*théolo- ^ique, on peut maintenant afBlrmer qu'une telle manière de phi-
losopher n*a jamais été, pour notre intelligence, qu'une sorte de pis aller, vers lequel une prédilection spontanée ne nous a d'abord si exclusivement entraînés que par l'impossibilité radicale d'une meilleure philosophie. En un sujet quelconque, quand, après une préparation convenable, la concurrence des méthodes est devenue vraiment possible, Thomm e n'a jamais hésité à substituer de plus en plus la recherche des lois réelles des phénomènes i celles de leurs causes primordiales, comme à la fois mieux adaptée à sa portée eSective et à ses besoins véritables, quoique l'entraînement des habitudes antérieures, qu'aucune éducation rationnellen'a jusqu'ici suffisamment combattues, ait dû, sans doute, le faire souvent retomber dans le renouvellement passager de ses premières illusions. A proprement parler, la philosophie théologique, môme dans notre première enfance, individuelle ou sociale, n'a jamais pu être rigoureusement universelle c'est-à-dire que, pour tous les ordres quelconques de phénomènes les faits les plus simples et les plus communs ont toujours été regardés comme essentiellement assujettis à des lois naturelles, au lieu d'être attribués à l'arbitraire volonté des agents surnaturels. L'illustre Adam Smith a, par exemple, très-heureusement remarqué, dans ses Essais philosophiques, qu'on ne trouvait, en aucun temps, ni en aucun pays, un dieu pour la pesanteur. II en est ainsi, en général, même à l'égard des sujets les plus compliqués, envers tous les phénomènes assez élémentaires et assez familiers pour que la parfaite invariabilité de leurs relations effectives ait toujours dû frapper spontanément l'observateur le moins préparé.
Le germe élémentaire de la philosophie positive est certainement tout aussi primitif, au fond, que celui de la philosophie théologique elle-même, quoiqu'elle n'ait pu se développer que beaucoup plus tard. Une telle notion importe extrêmement à la parfaite rationnalité de notre théorie sociologique, puisque, la vie humaine ne pouvant jamais oSrir aucune véritable création quelconque, mais toujours une simple évolution graduelle, l'essor final de l'esprit positif deviendrait scientifiquement incompréhensible, si, dès l'origine, on n'en concevait, à tous égards, les premiers rudiments nécessaires. Depuis cette situation primitive, à mesure que nos observations se sont spontanément étendues et généralisées, cet essor, d'abord à peine appréciable, a constamment suivi, sans cesser longtemps d'être subalterne, une ijression lente, mais continue.
IV. « Analogie de révolution matérielle et de l'évolution intellectuelle dans
Thumanité.
n importe de reconnaître la connexité fondamentale des deux évolutions, en caractérisant suffisamment l'affinité naturelle qui a dû toujours régner, d'abord entre l'esprit théologique et l'esprit militaire, ensuite entre l'esprit scientifique et l'esprit industriel, et, par conséquent aussi, entre les deux fonctions transitoires des métaphysiciens et des légistes....
La rivalité plus ou moins prononcée qui a si souvent troublé l'harmonie générale, entre le pouvoir théologique et le pouvoir militaire, a quelquefois dissimulé aux yeux des philosophes leur affinité fondamentale. Mais, en principe, il ne saurait évidemment exister de rivalité véritable que parmi les divers éléments d'un même système politique, par suite de cette émulation spontanée, qui, en tout concours humain, doit ordinairement prendre d'autant plus d'extension et d'intensité que le but devient plus important et plus indirect, et que, par suite, les moyens sont plus distincts et plus indépendants, sans jamais empêcher cependant une inévitable participation volontaire ou instinctive à la destination commune. Quand deux pouvoirs, toujours également énergiques, naissent, grandissent et déclinent simultanément, malgré la difTérence de leurs natures, on peut être assuré qu'ils appartiennent nécessairement à un régime unique, quelles que puissent être leurs contestations habituelles ; la lutte continue ne prouverait par elle-même une incompatibilité radicale que si elle avait lieu, au contraire, entre deux éléments appelés à des fonctions analogues, et qu'elle fît constamment coïncider ^accroissement graduel de l'un avec la décadence continue de l'autre.» Dans le cas actuel, il est surtout évident que, en un système politique quelconque, il doit y avoir sans cesse une profonde rivalité entre la puissance spéculative et la puissance active qui, par la faiblesse de notre nature, doivent être si fréquem- ^Quant disposées à méconnaître leur coordination nécessaire et à dédaigner les limites générales de leurs attributions réciproques. Quelle que soit même, parmi les éléments du régime moderne, rirrécusable affinité sociale entre la science et l'industrie, il faut pareillement s'attendre de leur part à d'inévitables conflits ulté^ xieurs, à mesure que leur commun ascendant politique deviendra plus prononcé : ils sont déjà très-clairement annoncés, soit par l'intime antipathie, à la fois intellectuelle et morale, qu'inspire à
536 LA PHILOSOPHIE FRANÇAI8B.
rime la subalternité naturelle des travaux de l'autre, combinée cependant avec une inévitable supériorité de richessse, soit aussi par la répugnance instinctive de celle-ci pour l'abstraction caractéristique des recherches de la première et pour le juste orgueil qui ranime.
Ces objections préliminaires étant écartées, rien n'empêche plus d'apercevoir d'abord, d'une manière directe, le lien fondamental qui unit spontanément, avec tant d'énergie, la puissance théologique et la puissance militaire, et qui, à une époque quelconque, a toujours été vivement senti et dignement respecté par tous les hommes d'une haute por tée qui ont réellement participé à l'une ou à l'autre, malgré l'entraînement des rivalités politiques. On conçoit, en effet, qu'aucun régime militaire ne saurait s'établir et surtout durer qu'en reposant préalablement sur une sufKsante consécration théologique, sans laquelle la subordination qu'il exige ne pourrait être ni assez complète ni assez prolongée.
Chaque époque impose, à cet égard, par des voies spéciales, des exigences équivalentes : à l'origine, où la restriction et la proximité du but ne prescrivent point une soumission d'esprit absolue, le peu d'énergie ordinaire de liens sociaux encore imparfaits ne permet point d'assurer un concours permanent autrement que par l'autorité religieuse dont les chefs de guerre se trouvent alors naturellement investis ; en des temps avancés, le but devient tellement vaste et lointain et la participation tellement indirecte que, malgré les habitudes de discipline déjà profondément contractées, la coopération continue resterait insuffisante et précaire si elle n'était garantie par de convenables convictions théologiques, déterminant spontanément, envers les supérieures militaires, une confiance aveugle et involontaire, d'ailleurs trop souvent confondue avec une abjecte servilité qui n'a jamais pu être qu'exceptionnelle. Sans cette intime corrélation à l'esprit théologique, il est évident que l'esprit militaire n'aurait jamais pu remplir la haute destination sociale qui lui était réservée pour l'ensemble de l'évolution humaine ; aussi son principal ascendant n'a-t-il pu être pleinement réalisé que dans l'antiquité, où les deux pouvoirs se trouvaient nécessairement concentrés eu général chez les mômes chefs. Il importe d'ailleurs de noter qu'une autorité spirituelle quelconque n'aurait pu suffisamment convenir à la fondation et à la consohdation du ment militaire, qui exigeait spécialement, par sa na-
re, l'indispensable concours de la philosophie théologique, et >n d'aucune autre. Quels que soient, par exemple, les incon* stables et éminents services que, dans les temps modernes, la dlosophie naturelle a rendus à l'art de la guerre, l'esprit scienique, par les habitudes de discussion rationnelle qu'il tend Icessairement à propager, n'en est pas moins naturellement inmpatible avec Tesprit militaire : on sait assez, en effet, que t assujettissement graduel d'un tel art aux prescriptions de la lence réelle a toujours été amèrement déploré, par les guersrs les mieux caractérisés, comme constituant une décadence oissante du vrai régime militaire, à l'origine successive de laque modification principale. L'affinité spéciale des pouvoirs mporels militaires pour les pouvoirs spirituels théologiques est me ici, en principe, suffisamment expliquée. On peut d'abord croire qu'une telle coordination est au fond lOins indispensable, en sens inverse, à l'ascendant politique de esprit théologique, puisqu'il a existé des sociétés purementthéoratiques, tandis qu'on n'en connaît aucune exclusivement mitaire, quoique les sociétés anciennes aient dû presque toujours lanifester à la fois l'une et l'autre nature, à des degrés plus ou lOins également prononcés. Mais un examen plus approfondi n*a constamment apercevoir l'efficacité^ nécessaire du régime lilitaire pour consolider et surtout pour étendre l'autorité théogique, ainsi développée par continuelle application politique, mme l'instinct sacerdotal l'a toujours radicalement senti... Outre la mutuelle affinité radicale des deux éléments essen- Is du système politique primitif, on peut voir que des repua.nces et des sympathies communes, aussi bien que de semtlDles intérêts généraux, se réunissent nécessairement pour ^lir toujours une indispensable combinaison, non moins in- Xe que spontanée, entre deux pouvoirs qui partout devaient icourir, dans l'ensemble de l'évolution humaine, à une même ilination fondamentale, inévitable quoique provisoire...
Lie dualisme fondamental de la politique moderne est, par sa t^re, encore plus irrécusable que celui qui vient d'être caracisé. Noussommes aujourd'hui très-convenablement placés pour Ckiieux apprécier, précisément parce que les deux éléments sont pas encore investis de leur ascendant politique définiquoique déjà leur développement social soit suffisamment énoncé. Quand la puissance scientifique et la puissance in-'
dastrielle auront pu acquérir ultérieurement tout Tessor politique qui leur est réservé, et que, par suite, leur rivalité radicale se sera pareillement prononcée, la philosophie trouvera peutêtre plus d'obstacles à leur faire reconnaître une similitude d'origine et de destination, une conformité de principes et d'intérêts, qui ne sauraient être gravement contestées, tant qu'une lutte commune contre Tancien système politique doit spontané* ment contenir d'inévitables divergences...
On ne saurait méconnaître, en général, la haute influence politique par laquelle l'essor graduel de l'industrie humaine doit naturellement seconder l'ascendant progressif de l'esprit scientifique...
Le passé politique de ces deux éléments fondamentaux du système moderne ayant dû, jusqu'ici, principalement consister dans leur commune substitution graduelle à la puissance sociale des éléments correspondants du système ancien, il faut bien que notre attention soit surtout fixée sur l'assistance nécessaire qu'ils se sont réciproquement fournie pour une telle opération préliminaire. Mais ce concours critique peut aisément faire entrevoir quelle force et quelle efficacité devront spontanément acquém ces liens généraux, quand ce grand dualisme politique aura pu enfin recevoir le caractère directement organique qui lui manque essentiellement jusqu'ici, afin de diriger convenablement Is réorganisation des sociétés modernes...
Crai