VI. -^ Vraie utililé de la logique
Une science peut sans aucun doute faire des progrès et atteindre un assez haut degré de perfection, sans le secours d'aucune autre logique, que celle qu'acquiert empiriquement, dans le cours de ses études, tout homme pourvu, comme on dit, d'un entendement sain. Les hommes jugeaient de la vérité des choses, et souvent avec justesse, avant que la logique fût une science constituée, car sans cela ils n'auraient jamais pu en faire une science. De môme ils exécutaient de grands travaux mécaniques avant de connaître les lois de la mécanique. Mais il y a là des bornes à ce que peuvent faire les mécaniciens qui ne possèdent pas les principes de la mécanique, et à ce que peuvent faire les penseurs qui ne possèdent pas les principes de 1* logique.
Quelques individus, grâce à un génie extraordinaire, ou ài'ac-
STUART IHLL. 559
LsitioQ accidentelle d'un bon fonds d'habitudes intellectuelles , ivent, sans principes, marcher tout à fait ou à peu près dans voie qu'ils auraient suivie avec des principes. Mais la masse a oin de savoir la théorie de ce qu'elle fait ou de connaître les :les posées par ceux qui la savent. Dans la marche progressive la science, de ses problèmes les plus aisés aux plus difficiles, ique grand pas en avant a toujours eu pour antécédent ou ir condition et accompagnement nécessaires un progrès corresidant dans les notions et les principes de logique admis par penseurs les plus avancés ; et si plusieurs des sciences plus ïciles sont encore si défectueuses ; si, dans ces sciences, il y i peu de prouvé, et si l'on dispute même toujours sur ce peu L semble Têtre, la raison en est peut-être que les notions logies n'ont pas acquis le degré d'extension ou d'exactitude ^essaire pour la juste appréciation de l'évidence propre à ces inches de la connaissance.
Stuart Mill, Logique I, 28.
— Procédés et règles de la méthode expérimentale. — Application de la méthode de concordance à la théorie de la rosée.
[1 faut d'abord distinguer la rosée de la pluie aussi bien que s brouillards, et la définir en disant qu'elle est l'apparition 3ntanée d'une moiteur sur des corps exposés en plein air^ and il ne tombe point de pluie ni d'humidité visible (1). abord, nous avons des phénomènes analogues dans la moiteur li couvre un métal froid ou une pierre lorsque nous soufflons ssus, qui apparaît en été sur les parois d'un verre d'eau fraîche i sort du puits, qui se montre à l'intérieur des vitres quand la He ou une pluie soudaine refroidit l'air extérieur, qui coule sur 3 murs lorsqu'après un long froid arrive un dégel tiède et mide. Comparant tous ces cas, nous trouvons qu'ils contien- :x\, tous le phénomène en question. Or, tous ces cas s'accordent vin point, à savoir que l'objet qui se couvre de rosée est plus id que l'air qui le touche. Cela arrive-t-il aussi dans le cas de crosée nocturne ? Est-ce un fait que l'objet baigné de rosée est is froid que l'air ? Nous sommes tentés de répondre que non, ' qui est-ce qui le rendrait plus froid î Mais l'expérience est ée : nous n'avons qu'à mettre un thermomètre en contact ^c la substance couverte de rosée, et à en suspendre un autre peu au-dessusy hors de la portée de son influence. L'expé-
périence a été faite, la question a été posée, et toujours la léponie s'est trouvée affirmative. Toutes les fois qu'un objet se reoouYn de rosée, il est plus froid que Tair.
Voilà une application complète de la méthode de concof' dance : elle établit une liaison invariable entre l'apparition delà rosée sur une surface et la froideur de cette surface comparée! Tair extérieur. Mais laquelle des deux est cause, et laquelle effeti 1 ou bien sont-elles toutes les deux les efiets de quelque duKe I d'autre ? Sur ce point, la méthode de concordance ne nous fDur- I nit aucune lumière. Nous devons avoir recours à une méthode I plus puissante : nous devons varier les circonstances ; noai r devons noter les cas où la rosée manque ; car une des coq- / •:, ditions nécessaires pour appliquer la méthode de différence^ c'eit hi de comparer des cas où le phénomène se rencontre avec d'autni Ik où il ne se rencontre pas. Ij;^
Or la rosée ne se dépose pas sur la surface des métaux polis, jït] tandis qu'elle se dépose très-abondamment sur le verre. Voilà ml/és cas où l'effet se produit et un autre où il ne se produit point...H|;jei Mais, comme les différences qu'il y a entre le verre et les DM-lse,-] tériaux polis sont nombreuses, la seule chose dont nous puissiotflç:!^^ encore être sûrs, c'est que la cause de la rosée se trouvera panDi|{^iî<i. les circonstances qui distinguent le verre des métaux polis.MMl ^j^ Cherchons donc à démêler cette circonstance, et pour celaeB-lierQj, ployons la seule méthode possible, celle des vai^^iorw corkJWW'lioiseï tantes. Dans le cas des métaux polis et du verre poli, lecontniiiikieu montre évidemment que la substance a une grande influendlr^iit. sur le phénomène. C'est pourquoi, faisons varier autant quepol'IrrrtQ sible la substance seule, en exposant à l'air des surfaces poli* lïr ?a de différentes sortes. Cela fait, on voit tout de suite paraître tt<j;a:lt; échelle d'intensité. Les substances polies qui conduisent le phl-liite i mal la chaleur sont celles qui s'imprègnent le plus de roAiltai.t celles qui conduisent le mieux la chaleur sont celles qui rtJVps e humectent le moins: d'où Ton conclut que rapparition deilieL^ac rosée est liée au pouvoir que possède le corps de résister aup^l'cfiûi sage de la chaleur. Ihivli
Mais, si nous exposons à Tair des surfaces rudes au lieii*l*^ = ji: surfaces polies, nous trouvons quelquefois cette loi renvenl^l*^:: i Ainsi le fer rude, particulièrement s'il est peint ou noirci, 'I^Jite. mouille de rosée plus vite que le papier verni. L'espèce de surMi^- ^^j a donc beaucoup d'influence. C'est pourquoi exposons la Drf^l^-.; <
istance en faisant varier le plus possible l'état de sa soifi'l ' --^
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(ce qui est un nouvel emploi de la méthode de% variations concomitantes), et une nouvelle échelle d'intensité se montrera. Les surfaces qui perdent leur chaleur le plus aisément par le rayonnement sont celles qui se mouillent le plus abondamment de rosée. On en conclut que l'apparition de la rosée est liSe à la capacité de perdre la chaleur par voie de rayonmement.
A présent, Tinfluence que nous venons de reconnaître à la substance et à la surface nous conduit à considérer celle de la texturCy et là nous rencontrons une troisième échelle d'intensité, qui nous montre les substances d'une texture ferme et serrée, par exemple les pierres et les métaux, comme défavorables à Tappatition de la rosée, et au contraire les substances d'une texture lâche, par exemple le drap, le velours, la laine, le duvet, comnie éminemment favorables à la production de la rosée. La texture lâche est donc une des circonstances qui la provoquent. Mais cette troisième cause se ramène à la première, qui est le pouvoir de lésister au passage de la chaleur ; car les substances de texture lâche sont précisément celles qui fournissent les meilleurs vêtements, en empêchant la chaleur de passer de la peau à l'air, ce qu'elles font en maintenant leur surface intérieure très-chaude pendant que leur surface extérieure est très-froide.
ainsi, les cas très -variés dans lesquels beaucoup, de rosée se dépose s'accordent en ceci, et, autant que nous pouvons Tobserver, en ceci seulement, que les corps en question conduisent lentement la chaleur ou la rayonnent rapidement, — deux qualités qui ne s'accordent qu'en un seul point, qui est qu'en vertu de l'une ou de l'autre le corps tend à perdre sa chaleur par sa surface plus rapidement qu'elle ne peut lui être restituée jpar le dedans. Au contraire, les cas très-variés dans lesquels la losée manque ou est très-peu abondante s'accordent en ceci, et, autant que nous pouvons l'observer, en ceci seulement, que les corps en question n'ont pas celte propriété. Nous pouvons maintenant répondre à la question primitive et savoir lequel des deux, du froid et de la rosée, est la cause de l'autre. Nous venons de "trouver que la substance sur laquelle la rosée se dépose doit, par •es seules propriétés, devenir plus froide que l'air. Nous pouvons donc rendre compte de sa froideur, abstraction faite de la losée, et, comme il y a une liaison entre les deux, c'est la rosée qui dépend de la froideur ; en d'autres termes, la froideur est la <*D8e de la rosée.
Maintenant, cette loi si amplement établie peut se confirmer
BîxT. GR. Philos. 36
de trois manié res différentes, et premièrement, par déductiwi, an partant des lois connues que suit la vapeur aqueuse lorsqu'elle est diffuse dans l'air ou dans tout autre gaz. On sait par Texpé» rience directe que la quantité d'eau qui peut rester suspendue dans Tair à Tétat de vapeur est limitée pour chaque degré de température, et que ce maximum devient moindre à mesure que la température diminue. Il suit de là déductivement que, s*il y a déjà autant de vapeur suspendue en Tair que peut en coatenir sa température présente, tout abaissement de cette tem* pérature portera une portion de la vapeur à se condenser et se changer en eau. Mais, de plus, nous savons déductivement, d'après les lois de la chaleur, que le contact de Tair avec un corps plus froid que lui-même abaissera nécessairement la température de la couche d'air immédiatement appliquée à sa surface, et par conséquent la forcera d'abandonner une portion de son eau, laquelle, d'après les lois ordinaires de la gravitation ou cohésion, s'attachera à la surface du corps, ce qui constituera la rosée... Cette preuve déductive a l'avantage de rendre compte des exceptions, c'est-à-dire des cas où, le corps étant plus froid que Tair, il ne se dépose pourtant point de rosée ; car elle montre qu'il eu sera nécessairement ainsi, lorsque Tair sera si peu fourni de vapeur aqueuse, comparativement à sa température, que, méoie étant un peu refroidi par le contact d'un corps plus froid, il sera encore capable de tenir en suspension toute la vapeur qui s'y trouvait d'abord suspendue. Ainsi, dans un été très-sec il n'y a pas de rosée, ni, dans un hiver très-sec, de gelées blanches...
La seconde confirmation de la théorie se tire de rexpérience directe pratiquée selon la méthode de différence. Nous pouvons, en refroidissant la surface de n'importe quel corps, atteindre en tous les cas une température à laquelle la rosée commence à se déposer. Nous ne pouvons, à la vérité, faire cela que sur une petite échelle ; mais nous avons d'amples raisons pour conclure que la même opération, si elle était conduite dans le grand laboratoire de la nature, aboutirait au même effet.
Et finalement, nous sommes capables de vérifier le résultat, môme sur cette grande échelle. Le cas est un de ces cas rares où la nature fait Texpérience pour nous, de la même manière que nous la ferions nous-mêmes, c'est-à-dire en introduisant dans l'état antérieur des choses une circonstance nouvelle, unique et parfaitemerit définie, et en manifestant l'effet si rapidement que le temps manquerait pour tout autre changement considéraUe
lans les circonstances antérieures. On a observé que la rosée ne te dépose jamais abondamment dans des endroits fort abrités X)ntre le ciel ouvert, et point du tout dans les nuits orageuses ; nais que, si lès nuages s'écartent, fût-ce pour quelques minutes leulement, de façon à laisser une ouverture, la rosée commence hse disposer et va en augmentant. Ici, il est complètement prouvé que la présence ou Tabsence d'une communication non interlompue avec le ciel cause la présence ou l'absence de la rosée, lais puisqu'un ciel clair n*est que l'absence des nuages, et que les nuages, comme tous les corps entre lesquels et un objet donné Jl n'y a rien qu'un fluide élastique, ont cette propriété connue, ^'ils tendent à élever ou à maintenir la température de la sur- Ém de l'objet en rayonnant vers lui de la chaleur, nous voyons ^ l'instant que la retraite des nu âges refroidira la surface. A.insi, dans ce cas, la nature ayant produit un changement dans Tanlécédent par des moyens connus et définis, le conséquent suit et doit suivre : expérience naturelle conforme aux règles . de la iDéthode de difiérence.
Logique^ I, 308 et suiv. (Traduit par M. Taîne.)
VIII.— La spéculfttion, agent principal du progrès dans Thumanité.
Dans le travail difficile d'observation et de comparaison qui est nécessaire pour obtenir la loi scientifique du développement de l'humanité et des affaires humaines, nous serions évidemment ibrt aidés s'il se trouvait qu'en fait un des éléments de l'existence complexe de Thomme en société dominât tous les autres, à titre d'agent principal du mouvement social. En effet, nous pourrions alors prendre le progrès de cet élément unique pour la maltresse chaîne, à chaque anneau successif de laquelle seraient suspendus les anneaux correspondants de tous les autres progrès...
Or, le témoignage de l'histoire et celui des lois de la nature humaine se réunissent, par un exemple frappant de concordance, pour montrer que, parmi les agents du progrès social, il en existe M qui a sur tous les autres cette autorité prépondérante et presque souveraine. C'est l'état des facultés spéculatives de la race humaine, manifesté dans la nature des croyances auxquelles elle ^t arrivée par des voies quelconques au sujet d'elle-même et du ^Oûde qui l'environne. *
Ce serait une grande erreur (qu'il est d'ailleurs peu vraisemblable qu'on commette) de croire que la spéculation, Tacti vite
intellectuelle, la recherche de la vérité, est du nombre des penchants les plus puissants de la nature humaine ou tient la phu grande place dans la vie des hommes, si ce n'est dans celle dlndividus tout à fait exceptionnels. Mais, malgré la faiblesse leiMÉn de ce principe comparé à d'autres agents sociaux, son influmm est la principale cause déterminante du pr<^rës social. Toatei les autres dispositions de notre nature qui contribuent à ce progrès sont sous la dépendance de ce principe et lui emprantoit les moyens d'accomplir leur part de l'œuvre totale.
Ainsi (pour prendre d'abord le cas le plus évident), la force dont l'impulsion a déterminé la plupart des perfectionnements apportés dans les arts de la vie est le désir d'accroître le bien^kn matériel ; mais, comme nous ne pouvons agir sur les objets extérieurs qu'en proportion de la connaissance que nous en avons, l'état de la science à une époque quelconque est la limite des perfectionnements industriels possibles à cette époq[ue ; et le progrès de l'industrie doit suivre celui de la science et en dé* pendre.
On peut prouver la même chose du progrès des beaux-aits, quoiqu'elle soit ici un peu moins évidente.
En outre, comme les penchants les plus puissants de la nature humaine non civilisée ou seulement à demi civilisée (les penchants purement égoïstes, et ceux des penchants sympathiques qui participent de la nature de Tégoïsme), comme ces penchants, dis-je, tendent évidemment en eux-mêmes à désunir les hommes et non à les unir, à en faire des rivaux et non des alliés, Texistence sociale n'est possible que par une discipline qui les subordonne à un système commun d'opinions. Le degré de cette subordination est la mesure du depré de force de l'union sociale, et la nature des opinions communes en détermine l'espèce. Mais pour que les hommes conforment leurs actions à un système d'opinions, il faut que ces opinions existent et qu'ils y croient. C'est ainsi que l'état des facultés spéculatives, le caractère des propositions admises par l'intelligence, déterminent essentiellement l'état moral et politique de la communauté, comme uous avons déjà vu qu'ils en déterminent l'état physique.
Ces conclusions, déduites de la nature humaine, sont en parfait accord avec les faits généraux de Thistoire. Tous les changements considérables dans la condition d'une fraction quelconque du genre humain qui nous sont historiquement connus, ont été précédés d'un changement proportionnel dans l'état des connais"
sances ou des croyances dominantes ; absolument comme, entre un état donné de la spéculation et l'état corrélatif de tout autre élément socia^l, c'est presque toujours le premier qui s'est montré d'abord, quoique les efiets, sans aucun doute, réagissent puissamment sur la cause. Tout progrès considérable de la civilisation matérielle a été précédé d'un progrès de la science ; et lorsqu'un grand changement social a eu lieu, soit par un développement graduel, soit par un conflit soudain, il a eu pour précurseur un grand changement dans les opinions et les manières de penser de la société. Le Polythéisme, le Judaïsme, le Christianisme, 4e Protestantisme, la philosophie critique de l'Europe moderne et sa science positive, toutes ces choses ont été les agents principaux de la formation de la société, telle qu'elle a été à chaque période, tandis que la société elle-même n'était que secondairement un instrument pour la formation de ces agents^ chacun d'eux (autant qu'on peut leur assigner des causes) étant principalement l'émanation, non de la vie pratique de l'époque, mais de Tétat antérieur des croyances et des opinions. Ainsi donc, quelque faible que soit la tendance spéculative qui, en gros, a régi le progrès de la société, elle ne Ten a pas moins régi ; seulement, et trop souvent, cette faiblesse a empêché complètement tout progrès là où, faute de circonstances suffisantes favorables, la progression intellectuelle a éprouvé de bonne heure un temps d'arrêt.
Ces preuves accumulées nous autorisent à conclure que l'ordre du progrès, sous tous les rapports, dépendra principalement de Tordre de progression des conditions intellectuelles de l'humanité, c'est-à-dire de la loi des transformations successives des opinions humaines. LogiquSy trad. Peisse, II, p. 527.