‹ Extraits des grands philosophesChapitre 40 sur 331 · Empédocle · texte numérisé non relu

Empédocle

2, Anaximène.

mêmes et les autres s'aperçoivent. Et il est évident qu'ils n'apprennent jamais rien de moi, mais que c'est par eux-mêmes qu'ils trouvent et conservent ensuite de nombreuses et admirables connaissances. Mais c'est leur enfantement que j'ai favoriséy après Dieu.

Ceux qui me fréquentent se trouvent dans la même situation que les femmes en mal d'enfant : bien plus encore qu'elles, ils souffrent et passent leurs nuits et leurs jours dans les angoisses. Or, c'est le fait de mon art de savoir éveiller et calmer ces souf* frances. Platon. Théétète.

Y. — La réminiscence.

L'âme étant immortelle, étant d'ailleurs née plusieurs fois, et ayant vu ce qui se passe ici, tant dans ce monde que dans l'autre, et toutes choses, il n'est rien qu'elle n'ait appris. C'est pourquoi il n'est pas surprenant qu'à l'égard de la vertu et de tout le reste elle soit en état de se ressouvenir de ce qu'elle a su ; car, comme tout est lié dans la nature et que l'âme a tout appris^ rien n'em- )>èche qu'en se rappelant une seule chose, ce que les hommes appellent apprendre, on ne trouve de soi-même tout le reste, pourvu qu'on ait du courage et qu'on ne se lasse point de chercher. En effet, toute la réminiscence consiste dans ce qu'on nomme chercher et apprendre....

Âppelle-moi quelqu'un de ce grand nombre d'esclaves qui sont à ta suite, celui que tu voudras, afin que je te montre en lui ce que tu souhaites.

Ménon. Volontiers. Viens ici.

SocRATB. Est-il Grec, et parle-t-il le grec î

Mânon. Fort bien ; il est né dans notre maison.

SoGRATE. Sois attentif à examiner s'il te paraîtra se ressouvenir ou apprendre de moi.

Hènon. J'y ferai attention.

SoGRATB. Dis-moi, mon enfant, sais-tu que ceci est un espace carré î

L'bsclavb. Je le sais.

SocEVATE. L'espace carré, n'est-ce pas celui qui a les quatre lignes que voilà toutes égales ?

L'esclave. Assurément.

SoGRATE. N'a-t-il point encore ces autres lignes tirées par le milieu égales ?

L'esclave. Oui.

SocRATE. Ne peut-il point y avoir un espace semblable plus grand ou plus petit?

L'esclave. Sans doute.

SocRATE. Si donc ce côté était de deux pieds, et cet autre aussi de deux, pieds, de combien de pieds serait le tout ? Considère la chose de cette manière. Si ce çôté-ci était de deux pieds, et celui-là d'un pied seulement, n'est-il pas vrai que l'espace serait d'une fois deux pieds ?

L'esclave. Oui.

SocRATE. Mais comme ce côté-là est aussi de deux pieds, cela ne fait-il pas deux fois deux ?

L'esclave. Oui.

Socrate. L'espace devient donc de deux ifois deux pieds ?

L'esclave. Il le devient.

Socrate. Combien font deux fois deux pieds î dis-le moi après l'avoir supputé.

L'esclave. Quatre, Socrate.

Socrate. Tu vois, Ménon, que je ne lui apprends rien de tout cela, et que je ne fais que l'interroger. Platon. Ménon.

VI. — On oe doit pas rendre injustice pour injustice. — Socrate refuse

de fuir avec Cri ton.

Socrate. Il ne faut commettre l'injustice en aucune manière? . — CritoxV. Non sans doute. — Socrate. Il ne faut donc pas, comme le pense le vulgaire, être injuste même envers celui qui l'a été à notre égard, puisqu'on ne doit l'être en aucune manière? — Criton. Il y a apparence. — Socrate. Mais quoi, Criton, est-il permis de faire du mal à quelqu'un, ou ne l'est-il pas ? — Criton. Il ne l'est en aucune sorte, Socrate. — Socratb. Mais rendre le mal pour le mal, est-ce juste, comme le prétend le peuple, ou est-ce injuste ? — Criton. C'est injuste. — Socratb. Car il n'y a aucune différence entre faire du.mal et être injuste? — Criton. Tu dis vrai. — Socrate. Il ne faut donc pas rendre injustice pour injustice, ni faire de mal à personne, quel que soit le tort qu'on nous ait fait....

Au moment de nous enfuir d'ici, ou comme il te plaira d'appeler notre sortie, si les Lois et la République se présentaient devant nous et nous disaient : Socrate, que vas-tu faire ? l'action que tu prépares tend-elle à autre chose qu'à ren-

verser et nous et TÉtat tout entier, autant qu'il dépend de toi ; ou te semble-t-il possible qu'un Etat subsiste et ne soit pas renversé, lorsque les jugements rendus n'y ont aucune force et sont foulés aux pieds par des particuliers?... Quel sujet de plainte as-tu contre la république et nous, pour entreprendre ainsi de nous renverser ? Et d*abord n'est-ce pas à nous que tu dois la vie ? n'est-ce pas grâce à nous que ton père a épousé ta mère et t'a engendré (1) ? Parle, dans les lois qui président au mariage, y a-t-il quelque chose à reprendre ? Est-ce alors dans les lois relatives à Téducation, et suivant lesquelles tu as été élevé toimême ? Celles d'entre nous qui ont été instituées pour cet objet n'oQt-elles pas bien fait d'ordonner à ton père de t'instruire dans les exercices de l'esprit et dans ceux du corps ? Eh bien I puisque tu nous dois ton existence et ton éducation, pourrais-tu nier que tu sois notre enfant et notre serviteur, toi et tes aïeux ? Et, s'il en est ainsi, penses-tu avoir les mêmes droits que nous, et qu'il te soit permis de nous rendre ce que nous pourrions te faire souffrir ? Si tu étais soûs la dépendance d'un père ou d'un maître, tu n'aurais point des droits égaux aux siens, et tu ne pourrais lui rendre ni injures pour injures, ni coups pour coups, ni rien de semblable ; et tu aurais ce droit envers les lois et la patrie? Et parce que nous aurions prononcé ta mort, la croyant juste, tu entreprendrais notre ruine, autant qu'il est en toi I Et lu dirais que tu fais bien d'agir de la sorte, toi qui as réellement consacré ta vie à la vertu I Ou ta sagesse va-t-elle jusqu'à ignorer îue la patrie est, aux yeux des dieux et des hommes sensés, un objet plus précieux, plus respectable, plus auguste et plus sacré qu'une mère, qu'un père et que tous les aïeux ; qu'il faut avoir pour la patrie irritée plus de respect, plus de soumission et plus d'égards que pour un père ; qu'il faut la ramener par la persuasion ou obéir à ses ordres, et souffrir sans murmurer tout ce qu'elle commande de souffrir, soit qu'elle nous fasse battre de verges ou charger de chaînes, soit qu'elle nous envoie à la guerre pour y être blessés ou tués ; que notre devoir est d'obéir, fit qu'il n'est permis ni de reculer, ni de lâcher pied, ni de quitter son poste; mais que, dans les combats, devant le tribunal 6t partout, il faut obéir aux ordres de la patrie, ou la faire re-

1. Il y avait à Athènes une loi qui ordonnait à chaque citoyen de se parier pour donner des enfants à la république. (Voyez Meursius. Them.

56 PHILOSOPHIE aREGQUE.

venir par des moyens de persuasion que la justice avoue ; qu'enfin, si c'est une impiété de faire violence à son père ou à sa mère, c'en est une bien plus grande de faire violence à sa patrie? Que répondrions-nous à cela, Criton? reconnaîtrions-nous que les Lois diraient la vérité? — Griton. Il me le semble, du moins,

Platon. Criton.

VU. -> Derniers moments de Socrate.

SocRATE. — Qu'il soit plein de confiance sur la destinée de son âme, celui qui pendant sa vie a repoussé loin de lui les plaisirs et les ornements du corps comme des choses étrangères et plutôt faites pour le conduire au mal ; et qui, ne recherchant que les plaisirs de la science, a orné son âme non d'une parure étrangère, mais de celle qui lui est propre, comme la tempérance, la justice, la force, la liberté, la vérité : celui-là doit attendre tranquillement l'heure de son départ pour l'autre monde, comme étant prêt à partir quand le Destin l'appellera.

Pour vous, Simmias et Cébès, et vous autres, mes chers amis, vous ferez chacun ce voyage quand votre heure sera venue ; quant à moi, déjà la destinée m'appelle, comme dirait un poëte tragique, et il est bientôt temps que j'aille au bain: car il me semble qu'il est mieux de ne boire le poison qu'après m'être baigné, et d'épargner aux femmes la peine de laver un cadavre.

Quand Socrate eut achevé de parler, Criton prenant la parole : Eh bien I Socrate, dit-il, à la bonne heure ; mais que nous recommandes-tu, à moi et aux autres, sur tes enfants ou sur toute autre chose dans laquelle nous puissions te rendre service ?

— Ce que je t'ai toujours recommandé, Griton, rien de plus : ayez soin de vous, et, quoi que vous fassiez, vous me rendrex service à moi, aux miens et à vous-mêmes, quand même vous ne m'auriez rien promis présentement; au Ueu que, si vous n'avez pas soin de vous, si vous ne voulez pas suivre, comme à la trace, ce que nous venons de dire et ce que nous avions dit autrefois, toutes les belles promesses que vous pourriez me faire aujourd'hui n'aboutiraient à rien.

— Nous ferons tous nos efforts, répondit Criton, pour nous conduire ainsi ; mais de quelle manière t'ensevelirons-nous ?

— Gomme il vous plaira, dit Socrate, si toutefois vous pouvez me saisir et que je ne vous échappe pas ; — et en même tempSi

Qous regardant avec un sourire doux et calme : — Je ne saurais venir à bout, mes amis, de persuader à Griton que Socrate est celui qui 8'entr^tient présentement avec vous ; il s'imagine toujours que je suis celui qu'il va voir mort tout à l'heure, et il me demande comment je veux m'ensevelir. Tout ce long discours que je viens de faire pour vous prouver que, dès que j'aurai bu le poison, je ne demeurerai plus avec vous, mais que je vous quitterai pour aller jouir de la félicité des bienheureux, enfin tout ce que j'ai dit pour votre consolation et pour la mienne, est, à ce qu'il parait, autant de perdu à son égard. Soyez donc mes cautions auprès de Criton, mais d'une manière toute contraire à celle dont il a voulu être ma caution auprès des juges ; car il a répondu pour moi que je ne m'en irais point. Répondez pour moi que je ne serai pas plus tôt mort que je m'en irai, afin que le pauvre Griton supporte plus facilement les choses, et qu*en voyant brûler ou mettre en terre mon corps il ne gémisse pas sur moi, comme si je souffrais de grands maux, et qu*il ne dise pas à mes funérailles qu'il expose Socrate, qu'il emporte Socrate, qu'il ensevelit Socrate ; car il faut que tu saches, mon cher Criton, lui dit-il, que s'exprimer improprement n'est pas seulement inconvenant en soi, mais que c'est, en outre, une sorte de mal qu'on fait aux âmes. Il faut avoir plus de courage, et dire que tu enterres mon corps. Enterre-le, du reste, comme il te plaira et de la manière qui te paraîtra la plus conforme aux usages.

En disant ces mots, il se leva et passa dans une chambre voisine pour y prendre le bain ; Criton le suivit ; quant à nous, Socrate nous dit de l'attendre. Nous l'attendîmes donc, tantôt iious entretenant de ce qu'il nous avait dit et l'examinant en- ^re, tantôt parlant du malheur qui allait nous frapper ; car nous îious regardions comme sur le point d'être privés d'un père et d'être condamnés à passer le reste de notre vie en orphelins.

Après qu'il fut sorti du bain, on lui apporta ses enfants, car il Cn avait trois, deux en bas âge et un déjà grand, et on fit entrer les femmes de sa famille. Il leur parla quelque temps en prépuce de Griton et leur donna ses ordres ; puis il fit retirer les Femmes et les enfants, et revint nous trouver ; et déjà le coucher du soleil était proche, car Socrate était demeuré longtemps dans la chambre où il avait pris le bain.

En rentrant il s'assit sur son lit et n'eut pas le temps de nous lire grand'chose, car le serviteur des Onze entra presque aussi-

tôt ; et s'approchant de lui : — Socrate, dit-il, je n'aurai-pas à te faire le même reproche qu'aux autres ; dès que je viens le« avertir, par l'ordre des magistrats, qu'il faut boire le poison, ils s'emportent contre moi et me maudissent; mais, pour toi, depuis que lu es ici, je t'ai toujours trouvé le plus courageux, le plu» doux et le meilleur de ceux qui soient jamais entrés dans cette prison, et je suis bien certain qu'en ce moment tu n'es pas fâché contre moi, mais seulement contre ceux que tu sais être la cause de ce qui arrive. Maintenant donc, car tu sais ce que je viens t'annoncer, adieu, tâche de supporter avec le plus de fermeté possible ce qui est inévitable. — Et en même temps il se détourna en pleurant et se retira. Socrate, le regardant, lui dit : — Et toi aussi, adieu I Nous ferons tout ce que tu dis. — Puis se tournant vers nous : — Voyez-vous, dit-il, quelle honnêteté dans cet homme! pendant tout le temps de ma détention il m'est venu voir souvent et s'est entretenu avec moi ; il s'est toujours montré le meilleur des hommes; et maintenant, comme il me pleure de bon cœur I Mais, allons, Griton, obéissons-lui de bonne grâce, et qu'on m'apporte le poison, s'il est broyé ; sinon, que l'homme le broie.

— Mais je pense, Socrate, lui dit Griton, que le soleil est encore sur les montagnes, et qu'il n'est pas couché ; je sais d'ailleurs que beaucoup d'autres ne prennent le poison que longtemps après que l'ordre leur en a été donné ; qu'ils mangent et boivent fort bien : c'est pourquoi ne te presse pas, tu as encore du temps.

— "Ceux qui font ce que tu dis, Griton, répondit Socrate, ont leurs raisons ; ils croient que c'est autant de gagné, et moi j'ai aussi les miennes pour ne pas le faire : car la seule chose que je croirais gagner en buvant un peu plus tard serait de me rendre ridicule à moi-même, en me montrant assez amoureux de la vie pour vouloir l'épargner lorsqu'il n'y en a plus (1). Va donc, mon cher Griton, fais ce que je te dis, et ne me tourmente pas davantage.

Sur cela, Griton fit signe à l'esclave qui se tenait auprès. L'esclave sortit, et quelque temps après revint avec celui qui devait donner le poison qu'il portait tout broyé dans une coupe. Aussitôt que Socrate vit entrer cet homme : — Fort bien, mon ami, lui dit-il ; mais que faut-il que je fasse ? car tu dois le savoir.

— Pas autre chose, lui dit cet homme, sinon, quand tu auras

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