‹ Extraits des grands philosophesChapitre 39 sur 331 · I. — Portrait de Socrate · texte numérisé non relu

I. — Portrait de Socrate

Algibiade. Pour louer Socrate, mes amis, j'userai de compa-* raisons : Socrate croira peut-être que par ce moyen je cherche à.fj faire rire, mais ces images auront pour objet la vérité et non k plaisanterie.

Je dis d'abord que Socrate ressemble tout à fait à ces silènes qu'on voit exposés dans les ateliers des statuaires, et que les artistes représentent avec une flûte ou des pipeaux à la main : si vous séparez les deux pièces dont ces statues se composent, vous trouvez dans l'intérieur l'image de quelque divinité. Je dis ensuite que Socrate ressemble particulièrement au satyre Marsyas. Quant à l'extérieur, Socrate, tu ne disconviendras pas de la ressemblance ; et quant au reste, écoute ce que j'ai à te dire : n'es4a pas un railleur effronté? Si tu le nies, je produirai des témoios* N'es-tu pas aussi joueur de flûte, et bien plus admirable qo^a Marsyas? Il charmait les hommes par la puissance des son que sa bouche tirait de ses instruments, et c'est ce que fai^ encore aujourd'hui quiconque exécute les airs de ce satyre.

Grâce à leur caractère divin, ces airs, que ce soit un artiste habile ou une méchante joueuse de flûte qui les exécute, ont seuls la vertu de nous enlever à nous-mêmes, et de faire connaître ceux qui ont besoin des initiations et des dieux. La seule différence qu'il y ait à cet égard entre Marsyas et toi, Socrate, c'est que, sans le secours d'aucun instrument, avec de simples discours, tu fais la même chose. Qu'un autre parle, fût-ce même le plus habile orateur, il ne fait, pour ainsi dire, aucune impression sur nous ; mais que tu parles toi-même, ou qu'an autre répète tes discours, si peu versé qu'il soit dans l'art de la parole, tons les auditeurs, hommes, femmes ou adolescents, sont saisis et transportés. Pour moi, mes amis, si je ne craignais de vous paraître tout à fait ivre, je vous attesterais avec serment l'effet extraordinaire que ses discours ont produit et produisent encore snr moi. Quand je l'entends, le cœur me bat avec plus de violence qu'aux corybantes ; ses paroles me font verser des larmes, et je vois un grand nombre d'auditeurs éprouver les mêmes émotions. En entendant Périclès et nos autres grands orateurs, je les ai trouvés éloquents ; maïs ils ne m'ont fait éprouver rien de semblable. Mon âme n'était point troublée, elle ne s'indignait . point contre elle-même de son esclavage. Mais, en écoutant ce Marsyas, la vie que je mène m'a souvent paru insupportable. Tu ne contesteras pas, Socrate, la vérité de ce que je dis là ; et je sens que, dans ce moment même, si je me mettais à prêter l'oreille à tes discours, je n'y résisterais pas, ils prod uiraient sur iDoila même impression. C'est uu homme qui me force de convenir que, manquant moi-même de bien des choses, je néglige nies propres affaires pour m'occuper de celles des Athéniens. Je «lis donc obligé de m'éloigner de lui en me bouchant les oreilles, comme pour échapper aux sirènes (1); sinon, je resterais jusqu'à kûn de mes jours assis à côté de lui. Cet homme réveille en moi Un sentiment dont on ne me croirait guère susceptible, c'est Celui de la honte: oui, Socrate seul me fait rougir; car j'ai la conscience de ne pouvoir rien opposer à ses conseils; et pourtant, ' après l'avoir quitté, je ne me sens pas la force de renoncer à la faveur populaire. Je le fuis donc et fuis en esclave ; mais, quand je le r3vois. je rougis à ses yeux d'avoir démenti mes paroles par ma conduite ; et souvent j'aimerais mieux, je crois, qu'il n'existât pas : et cependant, si cela arrivait, je sais bien que je serais plus

^ 1. Homère. Odyssée^ liv. XII, v, 47.

malheureux encore; de sorte que je ne sais comment faire avec cet homme-là.

Telle est l'impression que produit sur moi et sur beaucoup d'autres la flûte de ce satyre.

On ne trouverait personne, soit chez les anciens^ soit chez les modernes, qui approchât en rien de cet homme, de ses discours, de ses originalités ; à moins de le comparer, comme j'ai fait, non pas à un homme, mais aux silènes et aux satyres, lui et ses discours : car j'ai oublié de dire, en commençant, que ses discours aussi ressemblent parfaitement aux silènes qui s'ouvrent. En effet, malgré le désir qu'on a d'écouter Socrate, ce qu'il dit paraît, au premier abord, entièrement grotesque. Les expressions dont il revêt sa pensée sont grossières comme la peau d'un impudent satyre. Il ne vous parle que d'ânes bâtés, de forgerons, de cordonniers, de corroyeurs, et il a Tair de dire toujours la môme chose . dans les mêmes termes ; de sorte qu'il n'est pas d'ignorant et de sot qui ne puisse être tenté d'en rire. Mais qu'on ouvre ses discours, qu'on en examine l'intérieur, on trouvera d'abord qu'eux seuls sont pleins de sens, ensuite qu'ils sont tous divins, et qu'ils renferment les plus nobles images de la vertu, en un mot tout ce que doit avoir devant les yeux quiconque veut devenir un homme de bien. Voilà, mes amis, ce que je loue dans Socrate.

Platon {Banquet^ trad. Schwalbé).

II. — Socrate et Phèdre aux bords de i'Ilissus. — La naissance des Muses.

— Allégorie des musiciens changés en cigales.

SoGRATE. Détournons-nous de ce côté et suivons le cours d0 I'Ilissus ; ensuite arrêtons-nous dans l'endroit où nous ne seroQS pas importunés. j

Phèdre. C'est fort à propos, il me semble, que je n'ai pas pais de chaussure ; pour toi, tu n'en portes jamais. Il nous sera donc très-facile de marcher dans le courant et de nous baigner les pieds ; ce qui ne sera pas une chose désagréable, surtout dans cette saison et à cette heure du jour.

Socrate. Marchons donc, et observe l'endroit où nous pourrons nous asseoir.

Phèdre. Vois-tu ce platane si élevé ?

Socrate. Assurément.

Phèdre. U y a de l'ombre, un air frais et de l'herbe pour nooi asseoir ou nous coucher, si nous l'avons pour agréable.

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SoGRATE. Eh bien I avance.... N*est-ce point là l'arbre où tu me conduisais ?

Phèdre. Oui, c'est lui-même.

SocRATE. Par Junon, le bel endroit pour se reposer I Que ce platane est large et élevé ! et cet agnus-castus, que ses rameaux sont élancés et son ombrage magnifique ! Il semble être tout couvert de fleurs pour embaumer ces lieux. Une source délicieuse coule sous ce platane, et nos pieds peuvent attester la fraîcheur de ses eaux. On dirait que ce séjour est consacré à des nymphes et au fleuve Âchéloûs, à en juger par ces figures et ces statues. Vois encore comme l'air qu'on respire ici est doux et agréable ; il y a même dans le chant des cigales quelque chose de mélodieux et qui annonce Tété. Mais ce qui me plaît le plus, c'est cette herbe touffue, parce qu'elle nous permet de reposer mollement notre tête en nous couchant sur ce terrain incliné. Mon cher Phèdre, tu ne pouvais mieux me conduire.

Phèdre. Merveilleux Socrate, tu es un homme extraordinaire : vraiment, à t'entendre parler, on dirait que tu es un étranger, et non un habitant de ce pays. Apparemment tu n*as pas dépassé les frontières, et même tu n'es jamais sorti de la ville.

Socrate. Pardonne-moi, excellent Phèdre. C'est que j'ai à m'instruire, et les champs et les arbres n'ont pas d'instruction à m'offrir ; tandis que j'en trouve à la ville au milieu des hommes. Mais il me semble que tu as trouvé le moyen de me faire voyager. Comme on mène partout un aninlal affamé en agitant devant lui une branche ou quelque fruit, de même, en me présentant des discours renfermés dans un livre, tu pourrais me faire faire le tour de l'Atlique et me conduire où tu voudrais. Mais à présent, puisque nous sommes arrivés ici, je crois devoir me coucher sur l'herbe ; pour toi, prends la position que tu jugeras la plus commode pour faire ta lecture...

Nous avons du temps, ce me semble. Je crois aussi que dans cette chaleur étouffante les cigales chantent au-dessus de notre tête et conversent entre elles en nous regardant. Si donc elles nous voyaient, comme le peuple, ne pas discourir, mais sommeiller en plein midi, et par paresse d'esprit nous laisser séduire par la douceur de leurs chants, elles se moqueraient avec raison de nous et croiraient voir des esclaves qui sont venus se reposer dans ce lieu, comme les brebis qui à midi s'endorment autour de la fontaine ; mais si elles nous voient causer ensemble et passer auprès d'elles comme auprès des sirènes, sans nous

Ext. 6r. Philos. 4

laisser charmer, elles seront surprises et nous feront part peutêtre de l'avantage qu'elles tiennent des dieux, et qu'il leur est permis d'accorder aux hommes.

Phèdre. Quel est cet avantage ? Je crois n'en avoir jamais entendu parler.

SoGRATE. Il ne faut pas qu'un ami des Muses ignore ces faits- là. On dit donc que les cigales étaient des hommes avant que les Muses naquissent. Â la naissance des Muses et à celle du chant, il y eut des hommes tellement transportés de plaisir, qu'en chantant ils oublièrent de manger et de boire, et moururent sans s'en apercevoir. C'est de ces hommes que naquirent les cigales ; et elles ont reçu des Muses le privilège de n'avoir besoin d'aucune nourriture en naissant, mais de chanter dès ce moment sans manger ni boire jusqu'à ce qu'elles meurent. Ensuite elles vont apprendre aux Muses quel est le mortel qui les honore et quelle est celle qu'il honore. Ainsi elles font connaître à Terpsichore ceux qui l'honorent dans les chœurs, et elles les lui rendent encore plus chers ; à Erato, ceux qui l'honorent dans la poésie erotique ; et aux autres, ceux qui leur rendent Thommage conforme à l'attribut de chacune ; à Calliope, la plus âgée, et à Uranie, la cadette, ceux qui se consacrent à la philosophie et cultivent les arts auxquels elles président : car ce sont elles surtout qui dirigent les mouvements célestes, les discours des dieux et des hommes, et font entendre les voix les plus niélodieuses. Voilà bien des raisons pour parler et ne pas dormir en plein midi. ,

Platon. Phèdre.

III. — Socrate raconte sns premières études et son jugement sur Anaxagore.

— L'idée du bien et les causes finales.

On ne saurait croire combien, pendant ma jeunesse, j'étais possédé du désir d'apprendre cette science qu'on appelle la physique ; car je trouvais merveilleux de savoir les causes de chaqad chose, ce qui la fait naître, ce qui la fait mourir, ce qui la fait être. Que de fois je m'agitai dans tous les sens en cherchant d'abord si c'est du froid et du chaud à l'état de putréfaction, comme quelques-uns le prétendent, que naissent les êtres animés ; et ensuite si c'est le sang, ou l'air, ou le feu, qui nous fait penser... A la fin, je me trouvai aussi malhabile qu'on le puisse être pour ces recherches...

Enfin, ayant un jour entendu quelqu'un lire, dans un hvre

qu'il disait être d'Anaxagore, que rintelligence est l'ordonnatrice et le principe de toutes choses, je fus ravi ; il me parut assez convenable que l'intelligence fût la cause de toutes choses, et je me dis que, s*il en était ainsi, l'intelligence avait tout ordonné et tout disposé dans le meilleur ordre possible (1). Si donc, pensai-je, quelqu'un veut trouver la cause de chaque chose, comment elle naît, périt ou existe, il faut qu'il cherche comment l'être, l'action ou une modification quelconque sont pour elle ce qu'il y a de meilleur... Ces pensées me remplissaient de joie, et je croyais avoir trouvé dans Anaxagore un maître qui m'expliquerait, selon mes désirs, la cause de toutes choses, et qui, après m'avoir dit si la terre est plate ou ronde^ m'apprendrait la cause et la nécessité de la forme qu'elle a, en me démontrant que cette forme est la meilleure pour la terre.

... Plein d'ardeur, je me procurai ses livres; et je les lus le plus promptement possible, afin de connaître sans retard ce qui est le meilleur et ce qui est le plus mauvais. Mais bientôt, mon ami, je. me trouvai déchu de mes hautes espérances; car, en avançant d tns cette lecture, je vis un homme qui ne fait aucun usage de l'intelligence et ne donne pour cause à l'ordonnance de l'univers que l'air, l'éther, l'eau, et beaucoup d'autres choses aussi absurdes.

Il me parut agir comme un homme qui dirait : L'intelligence est le principe de toutes les actions de Socrate ; et qui ensuite, valant rendre raison de chacune d'elles, dirait qu'aujourd'hui, par exemple, je suis ici assis sur mon lit parce que mon corps est composé d'os et de muscles... ; que les muscles, qui peuvent se relâcher et se contracter, font que je puis plier les jambes comme tu vois, et que c'est la cause pour laquelle je suis ici assis de cette manière ; ou bien encore il me parut semblable à un homme qui donnerait pour cause à notre entretien la voix, l'air, l'ouïe et mille autres choses de ce genre, et qui négligerait de dire la véritable cause, c'est à savoir que, les Athéniens ayant trouvé qu'il était mieux de me condamner, j'ai trouvé aussi qu'il était mieux d'être assis ici et plus juste d'attendre tranquillement la peine qu'ils m'ont imposée : car je vous jure, par le Chien, que la doc-

^ 1. On le voit, Socrate subordonne immédiatement rintelligence au

[^ bien, en vue duquel elle doit disposer toutes choses. Anaxagore s'était

: arrêté à la notion d'une intelligence qui est surtout motrice ; Socrate

s'élève à celle d'une intelligence vraiment ordonnatrice, et de là à une

^ idée supérieure encore, celle du Bien.

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trine du mieux aurait depuis longtemps entraîné ces muscles et ces os à Mégare ou en Béotie, si je n'eusse pensé qu*il est plus juste et plus beau de subir la peine à laquelle la patrie m'a condamné que de m'échapper et m'enfuir comme un esclave. Mais de donner le nom de causes à des choses telles que les précédentes, c'est par trop absurde.

Que Ton dise que, si je n'avais ni os ni muscles, et autres choses semblables, je ne pourrais faire ce que je jugerais à propos, on. dira la vérité ; mais dire que ces os et ces muscles sont la cause de ce que je fais, et non pas la préférence pour ce qui est le meilleur, voilà une explication de la dernière faiblesse : car c'est ne pouvoir pas faire cette différence qu'autre chose est la cause, et autre chose ce sans quoi la cause ne serait jamais cause ; et c'est pourtant à ce qui sert de moyen que la plupart des hommes, qui marchent à tâtons comme dans les ténèbres, donnent improprement le nom de cause. Voilà pourquoi l'un environne la terre d'un tourbillon produit par le ciel et la suppose fixe au centre (1), l'autre la conçoit comme une large huche qui a Tair pour base (2) : mais la puissance qui a ainsi disposé toutes ces choses le mieux possible, ils ne la cherchent point; ils ne croient pas qu'il y ait là aucune force divine, mais ils s'imaginent avoir trouvé, un Atlas plus fort, plus immortel, et plus capable de soutenir l'univers ; et ils n'admettent pas le principe du bien, nécessaire pour tout lier et tout soutenir.

Platon. Phéd-on. *

ly. — La maleutique. — Socrate compare sa profession à celle de sa mère.

On m'a souvent et vivement reproché d'interroger les autres et de ne jamais répondre moi-même sur aucun sujet, parce que je ne suis pas savant : ce reproche est fondé. Voici pourquoi j'agis de la sorte : Dieu m'a ordonné d'aider l'enfantement des autres et ne m'a point permis d'enfanter moi-même. Je ne suis guère savant moi-même, et mon esprit ne produit aucun rejeton, aucune de ces sages découvertes : mais ceux qui me fréquentent, quand même quelques-uns paraîtraient d'abord tout à fait ignorants, finissent tous, après m'avoir fréquenté quelque temps, avec l'aide de Dieu, par faire des progrès merveilleux, dont eux-

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