XX. — Le sage et le sophiste
SoGRATE. — Rappelons-nous quelles qualités il est néce'^saire recevoir de la nature pour être un jour un véritable sage. La mière est l'amour de la vérité, qu'on doit rechercher en tout partout, la vraie philosophie étant absolument incompatible
Tesprit d'imposture... Celui qui a le véritable amour de la
ience aspire naturellement h Vêtre^ et loin de s'arrêter à cette
altitude de choses dont la réalité n'est qu'apparente, son amour
connaît ni repos ni relâche jusqu'à ce qu'il soit parvenu à
unir à l'essence de chaque chose, par la partie de sou âme
i seule peut s'y unir à cause des rapports intimes qu'elle a
elle (1) ; de telle sorte que cette union, cet accouplement
iTin ayant produit l'intelligence et la vérité, il atteigne k la
naissance de l'être et vive dans son sein d'une véritable vie,
enfin des douleurs de l'enfantement... Se peut-il qu'un
homme aime le mensonge, ou plutôt ne le haïsse pas? Et
d c'est la vérité qui ouvre la marche, nous ne dirons jais, je crois, qu'elle mène à sa suite le cortège des vices ; mais 'elle marche toujours avec la pureté des mœurs et la justice,
mpagnées de la tempérance... Voilà le caractère du vrai phi-
he.
Abîmante. — C'est vrai.
SoGRATE. — Nous avous maintenant à considérer les causes
dénaturent ce caractère dans le plus grand nombre des phes... Crois-tu, comme la multitude, que ceux qui^cor-
pent la jeunesse d'une manière sérieuse soient seulement ilques sophistes, simples particuliers? Ne penses-tu pas plutôt
le peuple est lui-même le plus grand des sophistes, et qu*il
parfaitement former et tourner à son gré jeunes et vieux,
mes et femmes ?
Tous ces simples particuliers, docteurs mercenaires, que le
pie appelle sophistes et qu'il regarde comme ses concurrents
1* La raison, qui est intimement unie à Tesseace des choses. Tout ce
"^ eit a une ration d'être^ qui le rend intelligible et raisonnable. Rien
peut exister sans la raison, et il faut qu'une chose soit d'abord
■ctible aux lois de la pensée, pour posséder ensuite la réalité. On peut
le dire que la raison et la pensée sont Tessence même des choses, et
ri notre raison a des rapports intimes avec l'être. L'union de la pensée ic Tètre constitue la science. Savoir^ c'est réduire la réalité aux lois de peuée.
et ses rivaux, n'enseignent autre chose que ces opinions mêmes professées par la multitude dans les assemblées nombreuseSi et c'est là ce qu'ils appellent sagesse. On dirait un homme qui, après avoir observé les mouvements instinctifs et les appÀiti d'un animal grand et robuste, par où il faut l'approcher et ptà où le toucher, quand et pourquoi il est farouche ou paisiUai quels cris il a coutume de pousser en chaque occasion, et quai ton de voix l'apaise ou l'irrite, après avoir recueilli sur tout cela les observations d'une longue expérience, en formerait un corpi de science qu'il se mettrait à enseigner, sans pouvoir au fond discerner, parmi ces habitudes et ces appétits, ce qui est honnête, bon, juste, de ce qui est honteux, mauvais, injuste; conformant dans ses jugements à l'instinct du redoutable ani appelant bien ce qui lui donne de la joie, mal ce qui le rouce... Certes, un tel maître ne te semblerait-il pas étrange ?
Abîmante. — Oui.
SocRATE. — Eh bien ! quelle différence y a-t-il de cet homr à celui qui fait consister la sagesse à connaître le goût et les taisies d'une multitude rassemblée au hasard, soit qu'il s\ de peinture, de musique, ou bien de politique?... Il est imj sible, n'est-ce pas, que le peuple soit philosophe ?
... Le nombre de ceux qui peuvent dignement avoir comi avec la philosophie reste bien petit, mon cher Adimant Parmi ce petit nombre d'hommes, celui qui goûte et qui a la douceur et la félicité que donne la sagesse, lorsqu'on m( temps il voit en plein la folie de la multitude et l'extravagî de tous les gouvernements, lorsqu'il n'aperçoit autour de personne avec qui il puisse, sans se perdre, marcher au de la justice, et que, semblable à un homme qui se trouve milieu de bétes féroces, incapable de partager les injasi d'autrui et trop faible pour s'y opposer à lui seulj il reconi qu'avant d'avoir pu rendre quelque service à l'Etat ou à amis, il lui faudrait périr inutile à lui-même et aux autres ; ayant bien fait toutes ces réflexions, il se tient en repos, ni quement occupé de ses propres afiaires, et comme le voy^ pendant l'orage, abrité derrière quelque petit mur contre tourbillons de poussière et de pluie, voyant de sa retraite 11 justice envelopper les autres hommes, il se trouve heureux wm peut compter ici-bas des jours purs et irréprochables, et quilli| cette vie avec une âme calme et sereine et une belle espérance» -
Adimamtb. — Sortir ainsi de la vie, ce n'est pas l'avoir mal eml^yée.
SoGRATB. — Mais c'est aussi n*avoir pas rempli sa plus haute destinée, faute d'avoir vécu sous une forme convenable de gou- Temement. Suppose un gouvernement pareil, le philosophe va (randir encore et devenir le sauveur de l'État et des particuliers.
Platon. République^ V et VI, passim (trad. Cousin).
^ XXI. — Gomment les excès de la démocratie engendrenl la tyrannie.
SocRATE. — L'amour de la liberté, porté à l'excès, et accomligné d'une indifiérence extrême pour tout le reste, ne changeai pas enfin le gouvernement du peuple et ne rend-il pas la tfiannie nécessaire 7
Adibcante. — Comment donc 7
SoGRATB. — Lorsqu'un État démocratique, dévoré de la soif de [la liberté, trouve à sa tête de mauvais échansons qui lui versent M liberté toute pure, outre mesure et jusqu'à l'enivrer ; alors, si "tenx qui gouvernent ne sont pas tout à fait complaisants et ne ionnent pas au peuple de la liberté tant qu'il en veut, celui-ci fas accuse et les châtie comme des traîtres et des partisans de l'oligarchie. Ceux qui sont encore dociles à la voix des magistoatSy il les outrage et les traite d'hommes serviles et sans caractère. Il loue et honore en particulier les gouvernants qui ont l'air Ae gouvernés, et les gouvernés qui prennent l'air de gouvernants. Ifest-il pas inévitable que, dans un pareil État, l'esprit de la liberté s'étende à tout 7
Adikante. — Comment cela ne serait-il pas 7 r Sogratb. — Qu'il pénètre, mon cher ami, dans l'intérieur des Cunilles, et qu'à la tin la contagion de l'anarchie gagne jusqu'aux Uimaux?
Adimante. — Qu'entends-tu par là 7 .- Socrate. — Je veux dire que le père s'accoutume à traiter son iMfant comme son égal, à le craindre même ; que celui-ci s'égale 4 son père et n'a ni respect ni crainte pour les auteurs de ses l^rs, parce qu'autrement sa liberté en souffrirait ; que les ciiloyens et les simples habitants et les étrangers même aspirent ^inx mêmes droits... Sous un pareil gouvernement, le maître tctaint et ménage ses disciples : ceux-ci se moqueut de leurs 'maîtres et de leurs surveillants. En général, les jeunes gens veulent aller de pair avec les vieillards, et lutter avec eux en
propos et en actions. Les vieillards, de leur côté, descendent aux manières des jeunes gens, en affectant le ton léger et Tesprit badin, et imitent la jeunesse de peur d'avoir Tair fàchQox et ^* potique.
Adimante. — Tout à fait.
SocRATE. — Mais le dernier excès de la liberté dans un Étit populaire, c'est quand les esclaves de l'un et de Tautre sexe ne sont pas moins libres que ceux qui les ont achetés (1). Et nous allions presque oublier de dire jusqu'où vont la liberté et. l'égalité dans les rapports des femmes et des hommes (2). Il n'est pas jusqu'aux animaux à Tusage des hommes qui, en vérité, ne soient là plus libres que partout ailleurs ; c'est à ne pas le croire, ûdÊ ne Ta pas vu. De petites chiennes y sont tout comme leurs maîtresses, suivant le proverbe ; les chevaux et les ânes, accoutumée à une allure fière et libre, s'en vont heurter ceux qu'ils m contrent, si on ne leur cède passage (3). Et ainsi du reste. Tout y respire la liberté.
Adimante. — Tu me racontes mon propre songe (4). Je ne vai jamais à la campagne, que cela ne m'arrive.
SocRATE. — Or vois-tu le résultat de tout ceci, combien citoyens en deviennent ombrageux, au point de s'indigner de se soulever à la moindre apparence de contrainte ? Us viennent à la fin, comme tu sais,Jusqu'à ne tenir aucun corn des lois écrites ou non écrites (5), afin de n'avoir absolu aucun maître.
Adimante. — Je le sais parfaitement.
SocRATE. — Eh bien ! mon cher ami, c'est de ce jeune é beau gouvernement que naît la tyrannie, du moins à ce que m pense... Car tout excès amène volontiers l'excès contraire danij les saisons, dans les végétaux, dans nos corps et dans les ^iteill tout comme ailleurs.
Adimante. — Gela doit être.
SocRATE. — Ainsi, dans un Etat comme dans un individu, Cl
1. On trouve avec regret, dans Platon, les préjugés communs à tous kl anciens sur Tesclavage. Mêmes préjugés dans Aristote. Cependant, kl pythagoriciens et les stoïciens eurent aes doctrines plus généreuses.
2. rvvaeÇi nphç mt^paç lerovofi/œ, l'égalité de l'homme et de la fenuDti Encore un prétendu vice de la démocratie, qui est au contraire oal qualité.