‹ Extraits des grands philosophesChapitre 51 sur 331 · Expression proverbiale · texte numérisé non relu

Expression proverbiale

5. Les lois de la conscience : vofioc Siypafoi ; terme familier à Socrate.

qui doit succéder à l'excès de la liberté, c'est précisément l'excès de la servitude... A la liberté la plus illimitée succède le despotisme le plus entier et le plus intolérable... N'est-il pas ordinaire au peuple d'avoir quelqu'un à qui il confie particulièrement ses intérêts et qu'il travaille à agrandir et à rendre puissant?

Adimantb. — Oui.

SoGRATE. — Il est évident que c'est de la tige de ces protecteurs du peuple que naît le tyran, et non d'ailleurs.

Adimamte. — La chose est manifeste.

SoGRATE. — Mais par où le protecteur du peuple commence-t-il à en devenir le tyran? N'est-ce pas évidemment lorsqu'il commence à lui arriver quelque chose de semblable à ce qui se passe, dit-on, dans le temple de Jupiter Lycéen, en Ârcadie (!) f

Adimantb. — Que dit-on qu'il s'y passe ?

SocRATE. — On dit que celui qui a goûté des entrailles d'une créature humaine, mêlées à celles des autres victimes, se change inévitablement en loup. Ne Taurais-tu pas entendu dire ?

Adimantb. — Oui.

SocRATB. — De même, lorsque le chef du peuple, assuré du dévouement de la multitude, trempe ses mains dans le sang des citoyens; quand, sur des accusations injustes, suivant la marche ordinaire, il traîne ses adversaires devant les tribunaux pour les faire périr odieusement; qu'il abreuve sa langue et sa bouche impie du sang de ses proches ; qu'il exile et qu'il tue, et montre à la multitude l'image de l'abolition des dettes et d'un nouveau partage des terres ; n'est-ce pas dès lors pour cet homme une nécessité et comme une loi du destin de périr de la main de ses ennemis, ou de devenir tyran et de se changer en loup ?

XXII. — Portrait du tyran. — Analogie de l'àme tyrannisée par la passion,

de rËtat tyrannique et du tyran.

SoGRATE. — Rappelle-toi la ressemblance qui existe entre l'État et l'individu, et considère-les l'un après l'autre. Pour commencer par l'État, diras -tu d'un État soumis à un tyran, qu'il est libre ou esclave ?

Adimantb. — Je dis qu'il est esclave autant qu'on peut l'être.

SocRATE. — Tu vois cependant dans cet État des gens maîtres de quelque chose et libres de leurs actions.

1. Voir dans Pausanias, VIII, ii, la fable de Lycaon changé en loup, après avoir immolé un enfant sur l'autel de Jupiter Lycéen.

ÂDiMANTE. — J'en vois, mais en très-petit nombre ; et, à dire vrai, la plus grande et la plus honorable partie des citoyens est réduite à un dur et honteux esclavage.

SoGHATE. — Si donc il en est de l'individu comme de l'État, n'est-<^ pas une nécessité qu'il se passe les mêmes choses dans rhomme tyrannisé par ses passions, que la servitude et la bassesse fassent comme le fond de son âme, et que les meilleures parties de cette âme soient précisément celles qui subissent le joug, tandis qu'une petite minorité y domine, formée de la partie la plus méchante et la plus furieuse? , Adimante. — Gela doit être.

SocRATE. — Que diras-tu d'une âme en cet état î qu'elle est libre ou esclave ?

Adimante. — Je dis qu'elle est esclave.

SocRATE. — Mais un Etat esclave et dominé par un tyran ne fait point ce qu'il veut.

Adimante. — Non, certainement.

SocRATE. — Ainsi, à l'examiner à fond, une âme tyrannisée ne fera pas non plus ce qu'elle veut ; mais sans cesse ei violemment agitée par la passion, elle sera pleine de trouble et de repentir.

Adimante. — Sans doute.

SocRATE. — L'Etat où règne le tyran est-il nécessairement riche ou pauvre?

Adimante. — Il est pauvre.

SocRATE. — Une âme tyrannisée est donc nécessairement toujours pauvre et jamais rassasiée ?

Adimante. — Oui.

SoGRATE. — N'est-ce pas encore une nécessité que cet État et cet individu soient dans des frayeurs continuelles ?

Adimante. — Assurément.

SocttATE. — Crois-tu qu'on puisse trouver plus de plaintes, plus de sanglots, plus de gémissements et de douleurs amères dans quelque autre État ?

Adimante. — Non.

SocRATE. — Ou dans quelque autre individu, plus que dans cet homme tyrannique (1), que l'amour et tous les autres désirs rendent furieux ?

1. C'est-à-dire : dont Tâme est analogue à un Etat tyrannique. Platon retrouve les diverses formes de l'Etat dans les caractères individuels, qui en sont comme les types ; c'est la psychologie de TEtat comparée à U psychologie de l'individu.

Adimante. — Je ne le crois pas.

SoGRATE. -^ Or c'est en jetant les yeux sur tous ces maux et sur d'autres encore, (jue tu as jugé que cet État était le plus malheuleuz de tous les Etats.

Adimante. — N'ai-je pas eu raison î

SocRATE. — Oui; mais que dis-tu maintenant dé Thomme lyrannique, sous le même point de vue ?

Adimante. — Je dis que c'est le plus malheureux de tous les hommes.

Sograte. — Selon moi, il n*est pas encore aussi malheureux qu'on peut Tétre. Tu trouveras peut-être un homme plus malheureux encore.

adimante. — Lequel î

Sograte. — Celui qui, né tyrannique, ne passe point sa vie dans une condition privée, mais qui est assez malheureux pour qu'un hasard funeste fasse de lui le tyran d'un État.

Platon. République^ livre Vill.

Ext. 6a. PBaos. 6

Page 1