IV. — Le bien, suprême principe de la beauté et de Faraoïir
La raison n*est pas encore satisfaite : elle se demande quoi ces êtres véritables donnent à l'âme qui les possède la priété d'exciter l'amour, d'où provient cette auréole de lumièn< couronne pour ainsi dire toutes les vertus.
. . .11 nous reste donc à remonter au Bien auquel toute âme ; Quiconque l'a vu, connaît ce qui me reste à dire, sait quelle beauté du bien. En effet, le bien est désirable i>ar lui-méms] est le but de nos désirs. Pour l'atteindre il faut nous élever les régions supérieures, nous tourner vers elles et nous 1er du vêtement que nous avons revêtu en descendant iâi comme, dans les mystères, ceux qui sont admis à pénétrar^ fond du sanctuaire, après s'être purifiés, dépouillent tout ment et s'avancent complètement nus (1).
1. Ceux qui Youlaient être initiés aux mystères d'Eleusis passaieit dilféniiitii degrés dont le premier était la purificatioD, lutOo/ipcc. fis dépouillaient de leurs vêtements, comme le prouvent des vases grecs il« sont représentés nus.
L'âme s'avauce ainsi dans son ascension vers Dieu jusqu'à ce le, s'étant élevée au-^dessus de tout ce qui lui est étranger, elle ie seule à seule, dans toute sa simplicité, dans tonte sa pureté, lui dont tout dépend, auquel tout aspire, duquel tout tient ndsteace, la vie, la pensée : car il est le principe de l'existence, Ja vie, de la pensée.
Quels transports d'amour ne doit pas ressentir celui qui Toit, avec quelle ardeur ne doit-il pas souhaiter s'unir à lui, ï quels ravissements ne doit-il pas être transporté ! Celui qui I Ta pas encore vu le désire comme le Bien ; celui qui Ta vu bdxnire comme la souveraine Beauté, est frappé à la fois de npeur et de plaisir, ressent un saisissement qui n'a rien de udoureux, aime d'un véritable amour, d*une ardeur sans égale, izit des autres amours, et dédaigne les choses qu'il appelait ^paravant du nom de beautés.
itQae pensons-nous donc que doive éprouver celui qui voit I Beau même, le Beau pur, qui, en verlu de sa pureté même, It «ans chair et sans corps, en dehors de la terre et du ciel ! I^tes ces choses en eâet sont contingentes et composées ; bas ne sont pas des principes ; elles dérivent de lui. Si ion peut arriver à voir celui qui donne à tous les êtres leur lerlection tout en demeurant immobile en lui-même, sans rien ecevoir, si Ton se repose dans sa contemplation et qu'on en ouisse, en lui devenant semblable, quelle beauté souhaitera-t-on ktir encore ? Étant la beauté suprême, la beauté première, il fend beaux ceux qui l'aiment et par là ils deviennent eux-mêmes lignes d*amour. Voilà le grand but, le but suprême des âmes ; loilà le but qui appelle tous leurs efforts, si elles ne veulent pas déshéritées de cette contemplation sublime, dont la jouissance ïi bienheureux et dont la privation est la plus grande des inrtunes. Car celui qui est malheureux, ce n'est pas oelui qui ne \èie ni de belles couleurs, ni de beaux corps, ni la puissance, i la domination, ni la royauté ; c'est celui-là seul qui se voit telu uniquement de la possession de la Beauté, possession au de laquelle il faut dédaigner les royautés, la domination de lit terre entière, de la mer, du ciel même, si l'on peut, en aban- Wnant et en méprisant tout cela, obtenir de contempler la ^eauté face à face.
Y. — Gomment on arrive à la vision du Bien suprême.
Comment faut-il s'y prendre, que faut-il faire pour arriver à contempler cette Beauté inefTable, qui, comme la divinité dans les mystères, reste cachée au fond d'un sanctuaire et ne se montre pas au dehors, pour ne pas être aperçue des profanes ? Qu'il s'avance dans ce sanctuaire, qu'il y pénètre, celui qui. en a la force, en fermant les yeux au spectacle des choses terrestres, et sans jeter un regard en arrière sur les corps dont les grâces le charmaient ^ jadis. S*il s'aperçoit encore des beautés corporelles, il ne doit pins courir vers elles, mais, sachant qu'elles ne sont que des images, des vestiges et des ombres d'un principe supérieur, il les fuira pour celui dont elles ne sont que le reflet. Celui qui se laisserait égarer à la poursuite de ces vains fantômes, les prenant pour la réalité, n'aurait qu'une image aussi fugitive que la forme moMle reflétée par les eaux, et ressemblerait à cet insensé qui, voulant saisir cette image, disparut lui-même, dit la fable, entraîné danti^ le courant (1) ; de même, celui qui voudra embrasser les beautéi corporelles et ne pas s'en détacher, précipitera non point sot corps, mais son âme, dans les abîmes ténébreux, abhorrés H l'intelligence ; il sera condamné à une cécité complète, et, sn*" cette terre comme dans Tenfer, il ne verra que des ombres mensongères.
C'est ici réellement qu'on peut dire avec vérité : Fuyons dant notre chère patrie (2). Mais comment fuir ? Comment s'échapperl* se demande Ulysse dans cette allégorie qui nous le représenta essayant de se dérober à l'empire magique de Circé ou de CaJ lypso, sans que le plaisir des yeux ni que le spectacle des beauté^ corporelles qui l'entourent puisse le retenir dans ces lieux en» chantés. Notre patrie, c'est la région d'où nous sommes descend» ici-bas ; c'est là qu'habite notre père. Mais comment y revenir^ quel moyen employer pour nous y transporter ? Ce ne sont pal nos pieds : ils ne sauraient que nous porter d'un coin de la terri k un autre. Ce n'est pas non plus un char ou un navire qu'il nous faut préparer. Il faut laisser de côté tous ces vains secourt ot ne pas même y songer. Fermons donc les yeux du corps poof
1' Allusion à la fable de Narcisse.
Voy. nombre, Iliade, \[\.X, 21; Odyssée, liv. XX, 269. Foy. aussi
dfljiv. 1I;31.
Duvrir ceux de Tesprit, pour éveiller en nous une autre vue que tous possèdent, mais dont bien peu font usage.
Mais comment faire usage de cette vue intérieure ? ...Il faut l'abord rendre l'organe de la vision analogue et semblable à l'objet qu'il doit contempler (1). Jamais l'œil n'eût aperçu le loleil, s'il n'en avait d'abord pris la forme (2) ; de même Tâme ne saurait voir la beauté si d'abord elle ne devenait belle elleoaôme. Tout homme doit commencer par se rendre beau et clivin pour obtenir la vue du beau et de la divinité.
. Plotin. Erméades^ trad. Bouillet, 1. 1, p. 112.
Dieu.
Dieu se porte en quelque sorte vers les profondeurs les plus intimes de lui-même, s^aimant lui-même, aimant la pure clarté qui le constitue, étant lui-même ce qu'il aime, c'estrà-dire se donnant la substance à lui-même.
L'acte par lequel il s'est créé est absolu, car Tacte de Dieu n'atoutit pas à la production d'un autre être : il ne produit rien que lui-même, il est lui tout entier. II n'y a pas là deux choses, mais une seule. II faut considérer l'acte de Dieu comme étant sa «obstance même.
Quel besoin rœil aurait-il de voir la lumière, s'il était lui-même la lumière ? Et de même que servirsut la conscience, la réflexion sur soi, à ce qui est toujours indivisiblement en soi et avec *«oi ? Le précepte « Connais-toi toi-même », c'est-à-dire « Ré- ^his sur toi-même », ne s'adresse pas à l'Un (3). L'Un n'a que .tftire de se connaître et de se contempler. II a plus que la con- ^ luàssance, plus que la contemplation. N'allez pas croire, en elfet, ! ^ue, parce que TUn ne se pense pas, il y ait pour cela ignorance -;ttilui. L'ignorance suppose un rapport; elle consiste en ce
qu'une chose n'en connaît pas une autre. Mais l'Un, étant seul, peut ni rien conuaître ni rien ignorer ; étant avec soi, il n'a
lu besoin de la connaissance de soi.
^ II possède une supra-intellection éiQvneMQ. Il a une intuition T *^Pl^ cle lui-même par rapport à lui-même ; mais, comme il
l. Allusion à la théorie platonicienne de la vue. Voy. le Timée, p. 53. ' *• Voy. Platon, Mpublique, liv. VI, p. 506.
^< Nom donné à Dieu par Parménide, Plotin et les néoplatoniciens.
^T. «a. PHOTOS. 10
n*7 a aucune distauce, aucune différence dans cette intuition qu'il a de lui-même, que peut ôtre cette intuition, sinon Lui I
Plotin. Ennéades, VI, VII, Vm, K.
De la Création»
Dieu n'a pas besoin des choses qu'il a engendrées : car c'est lui qui leur a donné tout ce qui se^trouve en elles ; il n'avait pas besoin, d'ailleurs, d'engendrer ; il est encore tel qu'il était aupa^ rayant ; rien ne serait changé pour lui s'il n'avait pas engendré. S'il eût été possible que d'autres choses reçussent l'existence, il ne la leur aurait pas refusée par jalousie....
Nous voyons que tout ce qui arrive à la perfection ne peut se reposer stérilement en soi-môme, mais engendre et produit. Non-seulement les êtres capables de choix, mais encore ceux qui sont privés de réflexion et même d'âme, font participer autant qu'ils le peuvent les autres êtres à ce qui est en eux : ainsi le feu émet de la chaleur, et la neige du froid ; les sucs des plantes tendent à communiquer leurs propriétés. Toutes choses dans la nature imitent le Principe premier en engendrant, pour arriver à la perpétuité et manifester leur bonté. Gomment donc celui qui est souverainement parfait, qui est le bien suprême, resterait-il renfermé en lui-même, comme si un sentiment de jalousie Tempéchait de faire part de lui-même, ou comme s'il était impuissant, lui qui est la puissance de toutes choses ? Comment alors serait-il encore principe ? Il faut donc qu'il engendre quelque chose, comme ce qu'il engendre doit engendrer à son tour.
Plotin. Ibid., Xm.
Pr€MiO|K>p6e du Blonde aUlmiant la Providence dtvfne*
Puisque l'œuvre que nous considérons est le monde tout entier, si nous lui prêtions l'oreille attentive de l'intelligence, nous l'entendrions sans doute s'écrier :
— « C'est un Dieu qui m'a fait, et de ses mains je suis sorti accompli, renfermant dans mon sein tous les êtres animés, corn* plet et me suffisant à moi-même, n'ayant besoin de rien, puisque tout est réuni en moi> les plantes, les animaux, la nature entière des êtres engendrés... Tous les êtres que je renferme as^ pirent au bien ; tous l'atteignent, chacun selon sa puissance*
ia effety au bien est suspendu le ciel tout entier^ mon ftme tout mtière, les dieux qui habitent mes diverses parties, tous les mimaux, toutes les plantes, et tout ce que je contiens d*ôtres qui )araissent inanimés. Dans cet ensemble d'êtres» les uns sem- )lent participer à l'existence seulement, les autres à la vie, les mtres à la sensibilité, les autres à l'intelligence, les autres à toutes [es puissances de la vie à la fois.
Plotin. Ennéades, III, ii, trad. Bouillet.
CSommeiit l'Ame volt Dieu*
Nous ^ne sommes point séparés de TUn, nous n*en sommes point distants... Mais c'est en TUn que nous respirons, c'est en lui que nous subsistons.
Nous ne devons pas chercher avec inquiétude la lumière divine, mais attendre en repos qu'elle nous apparaisse, et nous préparer à la contempler, de même que l'œil attend, tourné vers l'horizon, le soleil qui va se lever au-dessus de TOcéan. Alors, soulevés comme par le flot de l'intelligence, et emportés par la vague qui se gonfle, de sa cime tout à coup nous voyons...
Mais ce n'est pas hors d'elle-même que l'intelhgence contemple ainsi la lumière intelligible. Elle ressemble plutôt à l'œil qui, sans considérer une lumière extérieure et étrangère, est soudainement frappé par une clarté qui lui est propre, ou par un rayon qui jaillit de lui-même et lui apparaît au milieu des ténèbres... Le mot même de vision ne parait pas convenir ici; c'est plutôt une simplification, un abandon de soi, un désir de
contact, une parfaite quiétude, enfin un souhait de se confondre
avec ce que l'on contemple dans le sanctuaire.
L«*ejLta»e«
L'âme ne voit Dieu qu'en confondant, en faisant évanouir l'intelligence qui réside en elle ; ou plutôt c'est son intelligence première qui voit. L'intelligence a deux puissances : par l'une, Qui est la puissance propre de penser, elle voit ce qui est en elle; par l'autre, elle aperçoit ce qui est au-dessus d'elle, à l'aide d'une sorte d'intuition et de perception....
Plus d'intervalle, plus de dualité, tous deux ne font qu'un ; impossible de distinguer l'âme d*avec Dieu, tant qu'elle jouit
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de sa présence ; c'est riatimité de cette union qu'imitent icibas ceux qui aiment et qui sont aimés en cherchant à se fondre en un seul être. Dans cet état, l'âme ne sent plus son corps ; elle ne sent plus si elle vit, si elle est homme, ou quoi que ce soit au monde ; car ce serait déchoir que de considérer ces choses, et Tâme n'a pas alors le temps ni la volonté de s'en occuper ; quand, après avoir cherché Dieu, elle se trouve en sa présence, elle s'élance vers lui et elle le contemple au lieu de se contempler elle-même... Quelle félicité est alors la sienne, c'est ce dont ceux qui ne l'ont pas goûtée peuvent juger jusqu'à un certain point par les amours terrestres, en voyant la joie qu'éprouve celui qui aime et qui obtient ce qu'il aime. Mais ces amours mortelles et trompeuses ne s'adressent qu*à des fantômes; ce ne sont pas ces apparences sensibles que nous aimons véritablement : elles ne sont pas le bien que nous cherchons. Là-haut seulement est l'objet véritable de Tamour, le seul auquel nous puissions nous unir çt nous identifier, parce qu'il n'est point séparé de notre âme par l'enveloppe de la chair... Telle est la vie des dieux : telle est aussi celle des hommes divins et bienheureux : détachement de toutes les choses d'ici-bas, dédain des voluptés terrestres, fuite de l'âme vers Dieu, qu'elle voit seul à seul. Plothï. Ennéades, ibid.