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BCort de Noureddin. — Son portrait.
An 669 [i174]. Noureddin se décida enfin à pénétrer de force en Éfijpte. Dans ce dessein, suivant rhistorien des atabecs , « ilenToja à son nereu Saif-eddin , prince de MoussouI , f ordre de Tenir avec les troupes de la Mésopotamie pour occuper ses états de Sjrie et les aeYendre contre les Francs , et il se disposa à se rendre lui-même avec les siennes en Egypte. II ejtaît sur-tout impatient de punir Saladin de sa négligence ppur la guerre sacrée. La vérité est que c^î-ci craignait bcvAucoup cette guerre, de peur d'être attaqué ensuite lui'^même ^ a^ssi ménageait-il les chrétiens. Noureddin , an contraire, île -connaissait qu'un devoir ; c'était d'attaquer les chrétiens à outrance et de toutes ses forces. Aussi , quand il vit rindiSerence de .Saladin dans une afiaire laussi importante, ii devina sa pensée, il s'en indigna; et il était près d'aller le combattre , lorsqu'il fut arrêté par le décret de Dieu, contre lequel il n'j a pas à lutter. Il mourut à Damas d'une esquioancie , à l'âge de cinquante-huit ans lunaires. «
Ainsi finit ôe prince , dont le règne tient une si grande place dans l'histoire des croisades. Tous les auteurs contemporains, chrétiens ^ musulmans, se sont attachés à le faire connaître; mais aucun n'en a parlé avec autant de détails ue l'auteur de l'Histoire des Atabecs. On ne sera pas fâché e trouver ici ce qu'il dit Ce portrait est long; l'auteur parle en paQégyriste : mais il servira à faire connaître beaucoup de particularités qu'on ne voit pas ailleurs ; il servira surtout À donner une idée juste .de l'esprit et des institutions mosulmanes au moyen af e. L'écrivain avait seize ans à la mort de Noureddin ; ainsi u avait pu connaître sa personne.
L'auteur commence en ces termes : « Je tiens le récit suivant du médecin même qui assista Noureddin dans sa dernière maladie. « Noureddin, me disait-il, étant tombé » malade dans le* château de Damas, je fus appelé avec un n autre médecin pour le traiter. Nous le trouvâmes couché n dans une petite chambre , respirant di£Scilement et poun vaut à peine se faire entendre. U aimait à se retirer en ce 9 lieu pour se livrer plus tranquillement à la prière. C'est là
aJtiATIFS AUX CROISADES. 1^3
» qu'il était tombe malade ; et déjà il était à l'extrémité', avant 9 qa'on eut songe à le transporter aille ars. Le voyant dans » cet état, je lui dis : On aurait du vous transfeVer dans un n liea plus spacieux; avec le mal que vous avez y c'est de l'air 9 qu'il vous faut Nous essayâmes de le traiter : mais il était «trop tard; il expira un moment après. Dieu lui fasse V miséricorde ! «
9 U avait le teint brun , la taille élevée , n'ayant de la barbe que 50US leMuenton. Son front était large , sa figure agréable , ses jeux respiraient la douceur. Il laissa en mourant un empire fort vaste; car il régnait à-Ia-fois sur Moussoul et une partie de la Mésopotamie, sur la Syrie, l'Egypte, l'Arabie-Heoreuse, et il remplit le monde entier du bruit de sa justice et de sa vertu. Or je parlerai à présent de quelquesunes de ses belles qualités, et j'en dirai assez pour faire voir que Dieu s'était plu i faire de ce prince un modèle accompli. Je montrerai que les hommes comme lui sont peu communs.
» J'ai lu la vie des rois qui précédèrent l'islamisme et de ceux qui sont venus après Mahomet; mais non, je n'en connais pas, a la réserve des quatre califes légitimes Aboubekr, Omar, Otman et Ali, et du calife Omar, fils d'Abdalaziz (l) , qui aient mené une plus belle vie; je n'en connais pas qui aient montré plus d'équité. Nuit et jour il était occupé à rendre la justice, à aviser aux moyens d'exterminer les infi* dèles et de prévenir tout abus; nuit et jour il s'acquittait de ses devoirs envers Dieu , exerçant la bienfaisance , pratiquant les bonnes œuvres. Tout ce qui a été dit jusqu'à présent dans cet ouvrage peut être considéré comme le récit de son règne. Ici nous ferons connaître ce prince dans ce qui lui fut personnel en cette vie et en l'autre. Que si une si belle vie était partagée entre tout un peuple , tout un peuple aurait droit.de s^n enorgueillir. Comoien ne doit-elle pas être glorieuse pour celui qui la posséda toute entière !
9 Voici d'abord ce qui regarde sa modestie , son amour pour la prière , sa science. Malgré l'étendue de ses états , la quantité de ses revenus , l'opulence de ses provinces , il se nourrbsait, s'habillait et s'entretenait avec le seul revenu
(i^ On tronvera ces noms dans U Bibliothèqut orientale de d*HerbeIot.
154 EXTRAITS d'auteurs ARABES
d'un bien qa'il avait acheté de sa part du butin (l). A l'égard des revenus publics , il prenait l'avis des docteurs de la foi , et il ne se reservait de cet argent que ce que les docteurs lui avaient permis de convertir à son usage. (7est une règle dont il ne se de'partit jamais. Dans ses vétemens , il s'interdisait les objets contraires à la religion, la soie, l'or, Fargent ; il s'abstenait aussi de vin et n'en permettait pas la vente dans ses états; il ne voulait pas qu'on en introduisit sous quelque prétexte que ce fut ; et si quelqu'un était surprîs*en contravention , il le faisait punir suivant toute la riguemr des lois , sans faire à cet égard de différence pour personne (9).
.» Je tiens d'un de mes amis que Noureddin ne vovaît jamais sa femme Radi^khatoun que dans un certain lieu destiné à cet usage; hors ces cas-là, ib ne communiquaient pas ensemble; le prince aimait mieux rester seul, soit pour lire les requêtes de ses sujets et les lettres de ses émirs, soit j>our y faire réponse. Il était très-fervent à la prière et j consacrait un temps considérable. Le jour , il lisait quelque chapitre de l'Alcoran ; à l'entrée de la nuit, il faisait la prière du soir et se couchait; il s'éveBlait vers le milieu de la nuit, faisait son ablution et continuait de prier Dieu jusqu'au jour. Alors il sortait à cheval ou s'occupait d'affaires. Une chose digne de remarque, c'est que la pension que Noureddin faisait à son épouse était fort modique et ne suffisait pas à l'entretien de la princesse. Mon ami fut un jour chargé par Radi-khatoun d'aller se plaindre de sa part à Noureddin, et de demander pour elle une augmentation de pension. A cette demande, Noureddin se fâcha; le rouge lui monta au visage, et il dit à mon ami : « Mais on veut-elle que je prenne de 0 quoi fournir à sa dépense? Par Dieu! je n'irai pas pour » elle me faire condamner au feu de l'enfer. Si elle croit que » l'argent qui est en ma garde m'appartient, elle se trompe; 9 cet argent appartient aux musulmans ; je ne suis que leur 9 trésorier, et je ne veux pas, pour lui faire plaisir, me
(l) Les Orientaux y chlftqae four témoins des abng du deapotiaoïe , ne croient pas que les richesses de la royauté portent bonheur; et il a eu des princes musuhnans qui , craignant d*irriter le ciel , ont pris e parti de se nourrir et de s*entretenir d*un bien qn ils avaient euxmêmes gagne. Voyez notre Description du cabinet de M. le duc de Blacms, 1. 1, p. 1 60.
(s) Voyez ci-deTant> p. i ii.
RBLàTIPB AUX CR01SADK8. 155
9 rendre deposhaire infidèle, n Ensuite , re'flécbisMnt un moment, il ajoata : «r Cependant il me reste encore trois bon* 9 tiques à Emesse; eUe peot les prendre si eHe veut , je les 9 lui abandonne, a Or remarquez que ces trois boutiques étaient d'un petit revenu.
9 Nonreddin ne faisait rien qu'avec la pureté d'intention; en voici un exemple. II j avait de son temps en Mésopotamie un bomme de bien , vivant dans la retraite et loin de fà compagnie des bommes. Noureddin était en correspondance avec lui et lui marquait bcMicoup de déférence. Cet bomme apprit par hasard que le prince s'amusait quelquefois à jouer an mafl ; aussitôt il lui écrivit ces mots : tt Je nacrais pas cru » qu'un bomme comme vous s'amusât à des cboses si futiles y 9 et iJIat jusqu'à faire perdre baleine à un cbevid en pure 9[ierte pour la religion (l). « Noureddin fut très-sensible à ce reproçbe; il répondit aussitôt de sa main : « Devant Dieu , p quand je joue an mail , ce n'est pas que je m'en amuse 9 et que fj prenne du plaisir; c'est qu'en ce moment nous 9 sommes sur la frontière , en présence de l'ennemi ; à tout 9 instant, il nous faut monter à cheval et nous tenir sur nos 9 gardes. Or il n'est pas possible d'être sans cessé occupé à 9 se bcdtre, le jour et la nuit, Phiver et l'été ; il faut bien que 9 les soldats prennent du repos. Considérez d'ailleurs qu un 9 cheval est inhabile par lui-même à se mouvoir avec rapidité, 9 en arant, en. arrière, dans le sens qu'on vent; de plus, il 9 arrive souvent a nos chevaux de rester sans rien faire : ne 9 convieni-il pas de les monter de temps en temps , de les 9 exercer, de les rendre dociles à la voix du cavalier? Devant 9 Dieu, tel est le motif qui me fait quelquefois jouer >au mail. »
9 Or remarquez cetle grande attention de Noureddin sur Ini-méne ; elle était telle , qu'on n'en trouverait peut-être pas an second exemple, pas même parrtii ceux qui vivent dans une cellule, loin du commerce des bommes. Certes , il j a bien peu de gens dans le monde qui pensent dans leurs jeux à bien diriger leur intention , de manière a faire du jeu même une action agréable à Dieu et méritoire. C'est une preuve bien évidente que Noureddin ne faisait rien qu'avec la pureté d'intention. Ainsi se conduisent les gens de bien , ceux qui connaissent leurs Revoirs et qui les rem{rfissent.
(i) En Orient, le jen dn mail se hii à cbeyai.
156 EXTRAITS d'aUTEURB ARABBS
f J'ai ouï dire qu'un jour que Noureddiii avait reçu d^Egypte un turban d'une étoffe très^fine et enrichie d'or, il ne voulut pas même le voir. Pendant qu'on lui en faisait U description , il ne daigna pas y prendre garde ; et comme un sophi vint à entrer , il lui fit présent du turban. En vain lui fit-on observer que ce turban n'allait pas bien an sophi. «Laîssez-Ie luî, répliquart-il; j'espère qu'à la place de ce n turban Dieu me donnera quelque chose de mieux dans « l'autre vie. «
1 Noureddîn passait une partie de la nuit en prières ; il faisait des lectures pieuses et se livrait à des pratiques de piété. On eut dit que c'était pour lui au'on avait fait ce vers :
tf II réunit la bravoure à l'humilité envers son Seigneur. n Oh ! quel beau sanctuaire dans un sanctuaire ! «
» Il avait étudié la science du droit et la jurisprudence suivant la doctrine du docteur Abou-hanifa. Ce n'est pas qu'il rejetât les autres rites orthodoxes (l); au contraire, le milieu entre toutes choses, voilà quelle était sa devise, li avait du goût pour la science des traditions et des leçons laissées par Mahomet. Il donna aux rois de son temps l'exemple U'une vie pure et juste , et remit en honneur les préceptes de la religion dans le boire et le manger, dans les vétemens. N'est-il pas vrai qu'avant lui les rois vivaient comme aux anciens teffg}s d'ignorance (9) , esclaves de leur ventre et de leur luxure, et ne mettant pas de différence entre le bien et le mal? Avec Noureddîn, au contraire. Dieu revint pour ainsi dire sur la terre. Ce prince eut égard à ce que la religion défend et à ce qu'elle prescrit ; il en lit pratiquer les préceptes à ses gens, à ses serviteurs, aux officiers de sa maison; il ramena tout le monde par son exemple. Or n'est-il pas vrai que celui qui fait le bien , sera récompensé du bien qu'il affût et de celui qu'il aura fait faire aux autres jusqu'à la fin des siècles?
9 A regard de sa modestie, si quelqu'un demande cornment Noureddin pouvait être modeste avec la vaste étendue de ses états et les immenses revenus de ses provinces, il n'a
(i) Voyez sor cet rites notre Description des Monnmens musulmans du cahitut de M. le duc de B laças, 1. 1 , p. SS3.
(i) II s'agit ici des siècles qui précédèrent Mahomet , lorsque les Arabes adoraient encore les idoles.
RELATIFS AUX GROI^ADËS. 157
qu'à se sonrenir de l'exemple du roi Salonion , fils de David^ qui y maigre l'étendue de son empire, fut le coryphée des dévots de son temps ; on pourrait lui citer encore notre prophète Mahomet y qui domina sur ton^e l'Arabie, et qui pourtant fut le prince des gens modestes : preuve que la modestie consiste uniquement dans le détachement du comir des biens de fa terre.
f Noureddin mena une des plus belles vies d^ roi dont il soit parlé dans l'histoire. Il rendait également la justice à tottt le monde, protégeant l'opprimé contre l'oppresseur. Grands et petits , tous étaient égaux devant lui : H écoutait lui-même les plaintes des malheureux; il prenait connaissance de leurs affaires. Aussi la renommée de ce prince se répandit dans l'Orient et dans l'Occident
« Il était plein de respect pour la loi pure , s'y conformant dans ses décisions. Il disait à ce sujet : « Nous sommes " les ministres de la loi ; notre devoir est d'en maintenir 9 l'exe'cution. » Voici un trait qui prouve combien il était exact observateur de la règle. Un jour qu'il jouait au mail sur la place de Damas, il aperçut un homme qui s'entretenait avec un autre et faisait signe de la main vers lui. Aussitôt il eovoya demander ce que voulait cet homme. Celui-ci répondit : u J'ai une action à intenter contre Noureddin an n sujet de telle propriété;; qu'il vienne au tribunal plaider sa 9 cause. » Dès que Noureddin sut de quoi il s'agissait, il quitta le mail des mains ; et sortant de la place , il vint se présenter au cadi ou juge , en disant : « Je viens ici pour 0 défendre mes intérêts ; fais pour moi comme pour tout vautre. « En conséquence, les débats commencerait. La partie«adverse exposa ses raisons ; Noureddin développa les siennes y et il fut reconnu que cet homme avait tort. Alors Noureddin se tournant vers le cadi et les assistans , dit : « Je 9 savais bien que les prétentions de cet homme n'étaient pas 9 justes ; j'ai voulu pourtant comparaître, afin qu'on ne crût 9 pas tiue je voulais lui faire tort. A présent qu'il est bien 9 avère que le droit est de mon câté, je veux donner à cet 9 homme le bien pour lequel il m'a cité en justice. Vous 9 m'êtes témoins que je le lui abandonne. « En vérité, ajoute Tauteur, n'est-ce pas là un excès d'équité? n'est-ce point passer les bornes de la bienfaisance? O mon Dieu! couvre cette belle ame de ta miséricorde; cette ame pure qui cherchait en tout le droit chemin.
158 EXTftAlTB d'aUTBCII8 ABAMBB
n Une autre preuve de Famour de Nooreddio pour la jostice y c'est qu'à (a diffeVenoe des princes de son temps , qui , au moindre soupçon ou sur la plus légère présomption , condamnaient les accusés aux supplices et aux tortures , il défendit toute espèce d-épreuves de ce genre (!)• H Toulait qu'on entendît d'abord les témoins; s'il s'élevait contre I accusé l'évidence légide , on iui infligeait la peine déterminée par la loi, sans qu'il fut permis de s'écarter du texte même. Grâces à cette réforme , Dieu délivra les états de Noureddin d'une foule de crimes auparavant très^omnmns , et qui continuèrent de désoler les contrées voisines, malgré la sévérité de l'administration, la rigueur des chatimeiis et la manie de livrer tout de suite un homme aux tortures sur le moindre soupçon. Pour les états de Noureddin , ils fouirent, tout vastes qu'ils étaient, d'une grande tranquillité ; le nombre des malfaiteurs diminua sensiblement, grâce à ia justice du prince et à son respect pour la loi {S).
0 J'ai ouï dire à ua bomme digne de foi, qu'un four que
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(t) n paraît que h même améliontdon s'ëteudit en Egypte et dans tons les pays qui dépendaient de Noureddin. On fît dans une lettre écrite^ par Saûdin k Nonreddin an aniet d*une conspiiution formée en Egypte et dont il sera question ci-deasous , ces paroles singulières, par lesquelles Saladin se plaint de l'embarras que lui donnaient ces lois , apparemment trop douces pour lui : « A Tégard V des conspirateurs , notre mattre sait que , conformément à Thumanité « dont il fait profession , nous épargnons aux accusés les tonrmens • douloureux et les peines accablantes; et que lorsque, après une » longue détention , les accusés n'ont tu s^élever contre eux UBcnii ■ indice , nous les mettons en liberté , les laissant aller où ils veulent, » bien que le pardon ne fasse qu augnenter leur andaee , et la douceur
ÏÏËLkTtffB MX CBOI8ADBS. 159
Nour^din se trouvait au trésor des finances , il crut découvrir une certaine somme d'argent qui avait été perçue injustement; là-dessus il fit venir les gens du trésor et leur dit : a Cet argent n'appartient pas à nous ni au trésor ; il faut 9 le porter au cadi Kemal-eddin j avec ordre de le rendre à 9 la personne de qui on ie tient. « Quelque temps après , étant retourné au trésor y il retrouva cette m^me somme. Alors il se mit en colère , et il réitéra aux gens du trésor l'ordre de le porter sur-le-champ à Kemal-eddin et de lui ^
dire ces mots de sa part : « Je sais bien que tu es en état de ,
9 te charger de cette injustice ; mais moi je n'ai pas les 9 épaules aussi fortesf je ne veux pas pour cet argent ib'atti- 9 rer une afiaire avec le Dieu très^haut « En conséquence , l'argent fut rendu.
9 Une chose plus étonnante que tout le reste , c'est que la justice de Noureddin s'étendit jusqu'après sa mort H y avait de son temps à Damas un homme d'origine étrangère qui était venu s'établir en Syrie | attiré par la douceur du gouvernement. Après la mort du prince , et quand Damas tomba au |>ouvoir de Saladin | se voyant ainsi que tout le peuple en butte a la brutalité et aux vexati(^ns des soldats de Saladin , il alla se plaindre à ce prince sans pouvoir obtenir justice. Alors il descendit du château, déchirant ses habits, se frappant la poitrine, pleurant, criant miséricorde et disant : a Ah , Noureddin , Noureddin ! si tu pouvais voir de quelle « manière on nous traite , et quels sont les maux qui nous 9 affligent , sans doute tu prendrais pitié de nous. Qu'est a donc devenue ta justice? « U s'en allait par la ville criant de la sorte et se dirigeant vers U torhi ou mausolée de
> leur férocité. » La lettre dont il est question ici est rapportée par le compilateur des Deux Jardins, k Tan 669. Voici le texte arabe :
JUU.^VI ^. JU, IMj UX;^ LU îyiW Vj U^ LlSi>
La torture existait encore dans ces derniers temps à Constantinople. Voyez Monradgea d'Ohsson , t. VI , p. s 54.
160 EXTRAITS d'auteurs ARABES
' Nourecldln et suivi (Fane muhhade innombrable; la nimeor en vint jusqu'à Saladin. « Sauvez le pays, sauvez le peuple, n lui dit-on , sinon il se soulèvera. « Saladin ^ordonna de faire venir cet homme. II était alors auprès du torbé de Noureddin, tout en pleurs et environne d'une foule immense. Il revint auprès de Saladin et obtint satisfaction. Mais cet homme se mit a pleurer plus fort qu'auparavant. Saladin étonné lui en demanda la raison. «Je pleure, re- 9 pondit^il, je pleure un si bon prince, qui nous fait rendre 9 justice même après sa mort. — Vous avez raison , répliqua 9 Saladin ; oui , tout ce que nous avons appris en Âût de 9 justice , c'est de lui que nous le tenons, n
9 Noureddîn est lé premier qui ait institué une coDr de justice (l) ; c'était un ti*ibunal chargé de prendre connaissance des délits contre les particuliers. Ce qui donna lien à l'établissement de ce tribunal , c'est que lorsque Noureddin eut fixé sa résidence à Damas, ses émirs , entre autres Schir^ cou , le plus puissant de tous, et qui était comme son collègue
. à l'empire, achetèrent des terres et abusèrent de leur crédit jusqu'à maltraiter les pajsans et le peuple des campagnes. De toute part il s'éleva des plaintes à ce sujet. Le cadi Kemal-eddin satisfit à une partie des demandes ; mais il n'osa pas toucher aux gens de Schircôu; il se contenta d'en instruire Noureddin. Alors ce prince érigea sa cour de justice , et voulut que justice fut faite sans acception de personnes. Quand la nouvelle de cette institution vint aux oreilles de Schhrcou , il comprit que c'était contre lui qu'elle était dirigée. Il appela donc ses commis et gens d'affaires et leur dit : a Sachez que ce n'est que pour moi qu'on a créé ce tribunal. 9 En effet, quel est l'homme en état de braver le cadi Remal- 9 eddin , si ce n'est moi ? Devant Dieu ! s'il m'arrive jamais 9 d'être cité devant ce tribunal par la faute de quelqu'un 9 d'entre vous, je le fais mettre en croix. Allez vite trouver 9 ceux qui ont quelque eprief contre moi ; hfitez-vous de 9 terminer le différent à l^miable; il s'agit de les satisfaire 9 a quelque prix que ce soit. » On lui fit observer qu'une telle démarche était imprudente; qu'elle rendrait les réclaœans
ci-SXllt
encore pins exiçeans. u Faites ce que je vous dis , reprit-il ; 9 j'aime mieux perdre tous mes biens , que de me voir citer 9 comme an maifaileur devant Noureddin et de me trouver 9 en procès avec Aes miseVables. » Les gens de Schircoa obéirent. Cependant on bâtissait le palais de justice : quand ii fut fini, Noureddin s'y rendit et prit se'ance d'une manière solennelle. II sie'geait deux fois la semaine ^ assiste du cadî Kemai-eddin et de quelques gens de loi. Comme il n'arrivait aucune plainte contre Scbircou , le prince en fut e'tonne et voulut en savoir la raison. Alors il fut touche jusqu'aux krmes et rendit grâces « Dieu en disant : u Louons Dieu «de ce que nos gens font le bien d'eux-mêmes, sans qu'il 9 soit besoin de les j contraindre. 9 Or remarquez , s'écrie l'auteur arabe , combien était belle cette manière d'être juste, combien était grande la crainte qu'inspirait le prince; remarquez aussi combien cette police était sévère, et cela sans qu'il en contât une goutte de sang ni la moindre peine à personne (l).
« Noureddin s'acquît aussi un grand nom par sa bravoure et son adresse. II fut sans contredit le premier homme de son temps dans l'art de la guerre ; ses tdens dans ce genre étaient comme passes en proverbe. Un nombre infini de gens qni l'ont connu , m*ont assure n'avoir jamais vu d'homme qui montât à cheval avec autant de grâce que lui; on eut dit
Ju'îl ne faisait qu'un avec le cheval. Il était très-fort au jeu a mail : quand la boule était lance'e, et pendant qu'elle était en l'air, il s'avançait bride abattue , et, prenant la boule à la volée , il la renvoyait à l'autre extrémité de la place. Pendant ce mouvement , on ne voyait pas sa main ; il frappait la boule avec le mail, sans sortir la main de sa manche , tant il mettait d'aisance à ce jeu (9).
(i) II semble, diaprés cela, que cette cour de fastice ëtait dans le genre de ce que nous appelons cour d*appel , et qu elle fut spéciale ment charge'e des affaires qni avaient déjà passé derant les fnges ordinaires. Ainsi c'était réellement une cour souveraine ; et comme ie prince y assistait , le fngement devait être en dernier ressort. La même institution s'étendit, après Noureddin, en Egypte et dans tfantres contrées musulmanes.
(s) On trouvera des détails sur le jeu ^n mail , tel qu*il se pratique en Orient, dans les Voyages de Pietro della Valle, t. III, p. 447 et suiv. et dans ie Voyage de Chardin , édition de Paris ,181 i, t. III , p* 181.
16S EXTRAITS d'aOTBUBS ARABBS
» Pour ce qui concerne sa bravoure , au moment de livrer combat il avait coutume de prendre avec lui deux arcs et deux carquois; puis, s'^vançant contre l'ennemi, il se battait comme le dernier des soldats , disant : « Helas ! il » y B, bien du temps que je soupire après le martyre sans j» pouvoir l'obtenir. « Une fois il fut entendu disant ces paroles par .Fimam Kotb-eddin ; Fimam lui dit : « Au nom » de Dieu ! ne mettez pas votre vie en péril ; n'exposez pas « Tislamisme et les musulmans ; -vous êtes leur soutien ^ » et si, Dieu nous en préserve! si vo\is veniez à être tue, 9 c'en serait fait de nous tous. 9 Le prince repondit : «r Ah ! qu'as-tu dit là, Kotb-eddin? Qui pourra sauver l'islaj» misme et notre pays , si ce n'est ce grand Dieu qui n'a » pas d'égal? »
9 Noureddin savait, au besoin , recourir à la ruse , à Far^ tifice, à la supercherie ; c'était sur-tout contre les Francs , que Dieu confonde (l) ! La plus grande partie des conquêtes qu'il fit, il en fut redevable à la ruse. Un des traits les pins frappans de sa sagesse , c'est la conduite qu'il tint envers un prince arménien appelé Melih, fils de Léon {%). II ménagea si bien ce prince , qu'il parvint a le mettre tout-à-fait dans ses intérêts; car Melih se joignit à lui contre les Francs. II disait à ce sujet : « Ce qui m'a engage à tout mettre en JT œuvre pour m'attacher le prince arménien 9 c'est que ses » états sont fortifie's par la nature et d'un accès difficile. Nul » moyen pour nous d'y pénétrer de force , tandis qu'il en » peut sortir quand il veut et venir ravager nos provinces. n Voyant cela, je n'ai rien épargné pour le séduire; je lui ff ai donné des terres considérables , et il s'est mis sous ma sf dépendance ; il m'a aidé contre les Francs. « Malheureusement, quand Noureddin fut mort, ses successeurs se départirent de cette sage conduite. Qu'en arriva-t-il? les Arméniens envahirent les pays musulmans et causèrent un mal irréparable. »
(1^ Voyez-en un exemple dans ia manière dont il prit Damas, cidessus, p. 106.
(s) Cest celui que Guillaume de Tyr appelle Milo. Voyex cet auteur, lib. xx, cap. tS; voyez aussi la Chronique syriaque d*Aboulfarage, et les Mémoires sur f Arménie, de M. Saint-Martin, t. I, p. 39f.
Paîsqa'3 est ici question de la politique de Noareddin envers certains princes chrétiens y il eut été à désirer que Fauteur arabe fut entré à ce sujet dans quelques nouveaux détails. Nous tâcherons de suppléer à ce silence par un passage du même auteur, rapporté sous la date de Fan 568 , et qui sera mieux placé ici.
a Un certain Doulnoun , fils de Danîschmend , prince de quelques villes musulmanes situées au nord de la Sjrîe, ayant été chassé de ses états par Kilig-arslan , sultan dlcone, s'était mis sous la protection de Noureddin. Or le sultan dlcone était également musulman , et c'était la coutume de Noureddin de ne jamais entrer de force dans un pap musulman , à moins que d'y être forcé par la nécessité, comme quand il s'agissait de sauver ce pays des mains des chrétiens^ Tel avait été le motif qui le porta successivement à s'emparer de Dama^, de FEgypte et d'autres contrées. Lors donc qu'il fut décidé à rétablir Doufaioun dans ses domaines, il commença par faire inviter Rilig-arslan à rendre les pays qu'il avait pris ; sur son refus, il employa la force. Alors Kîlig-arslan offrit de se soumettre , et demanda la paix avec le pardon de sa faute. Noureddin y consentit , mais a de certaines conditions. n y en avait entre autres deux sur lesquelles il déclara qu'il serait inflexible; les voici (l) :
tf Par la première, dit-il, je veux que tu renouvelles entré 9 les mains de mon envoyé ta profession de foi de l'islamisme, 9 afin que je puisse en toute sûreté de conscience te laisser !9 régner sur un pays musulman. Car, entre nous, je ne te 9 crois pas bon croyant. » En effet, on accusait Kilig-arslan
pX.VI ^ ^J>- fj-SS^lol. cXl» oJ' tîLU «jfr-ù' ïljiJt J( Jj-lïV jSl*i ^io^- t,l L.U Axi^Uj ^:>\^j p^f o/Jij