XLIX
Retour de Saladin derant SaintJeui-d'Acre. — Suite du Si^ge.
An 586 [printenys de Tannée ii90 de /. C], Enfin , sui- Tant la remarque d'Emad-eddin, « la belle saison fut de retour; la mer redevint calme , et les vaisseaux chrétiens reprirent leurs positions devant Acre. Notre flotte fut obligée de gagner le large et de se retirer en Égjpte; toute communication directe avec la ville cessa. Tout ce qu'on put faire fut d'employer d'habiles nageurs qui, animes par l'appat des recompenses y portaient dans leur ceinture de l'argent et des TÎvres à la garnison ; ils se chargeaient aussi de lettres et de colombes, et la garnison renvoyait la réponse sous l'aile de ces pigeons. Il y avait alors dans Farmee un homme qui s'amusait à dresser des colombes ; il les faisait voler autour dp sa tente et leur apprenait à revenir quand on les appelait. Dans ces conjonctures, cet homme nous fut fort utile : jour et nuit nous lui demandions des colombes, tellement qu'à la fin elles devinrent rares. «
Cependant Fhiver étant passe, on se trouvait ramené à la saison des combats. Les troupes musulmanes revinrent de leurs cantonnemens , et Iq sultan reprit son ancien camp sur la colline de Kisan , en face de Farmee chrétienne. Bohaeddin rapporte qu'a mesure que les troupes arrivaient, Saladin les faisait défiler, tambours battans , drapeaux déployés, au son des trompettes, et dans le plus magnifique équipage. Elles prenaient position en face de l'ennemi; après quoi Saladin recevait les chefs à sa table et les comblait de politesse (l).
(l) On ftnra une idée de la politesse des princes mnsnlma&s de cette époque par le passage suivant du compilateur des JDeox Jardins. II y est question de la réception que Saladm^fit à Emadeddin, prince de Singar. Du pins loin qu*on annon^ £mad*eddin, les cadis et les huissiers du camp pnrent les devans , et anèrent à sa
RBJUàTIPS AUX CROI8ADB8. 961
Tel était , suivant Emad-eddin , Tordre de Parmee musnlmane : « Takî-eddin occnpaît Pextremite de Faile droite, et Malek-4idel Pextremite de Paile gaacbe. Le centre était commandé par Afdal et Daher , fils du sultan (1). Sur ces entre* faites, on vit arriver un ambassadeur du calife de Bagdad; il était porteur de deux charges de naphte et de roseaux , et il amenait cinq personnes habiles à distiller le naphte et à le lancer (9). De plus, il était chargé d'une cédule de vingt mille pièces d'or, payable sur les marchands de Bagdad , et à l'ordre du divan du cidife (3). Lie sultan accepta les présens ; mais il refusa l'argent, disant au député : «Tout ce que je pos- 9 sède, je le tiens de la bonté du commandeur des crojans;
rencontre. Vinrent ensuite » mais à qaelqne dis tince Ton de Fantre , Taki-eddin , neveu du sultan , Daher, son fib , Moezz , son autre fils. En se voyant, ces princes mettaient pied à terre et s*embrassaient Ce* pendant le cortège ayançait toujours. Un moment après arriva Afdal, fils aîné du sultan. Pour cette fois , les deux princes s^embrassèrent sans descendre de cheval. Enfin parut le sultan , le visage riant. Le sultan , sans descendre de cheval , embrassa Émad-eddin. Après les complimens d*usage, Saladin passa les troupes d^Émad-eddin en revue , et les fit défiler devant lui sous les yeux de l'armée chrétienne. La revue finie , il conduisit Emad-eddin dans sa tente , et le fit asseoir à ses côtés sur le même sopha, ayant un tapis de soie sous les pieds. Les émirs et les o£Bciers du sultan étaient debout sur deux rangs ; les poètes récitaient leurs complimens. Ou ne t^rda pas à se mettre à table. Après le dîner , Saladin fit présent à Emad-eddin de dix che-> Taux de prix et de quinze robes magnifiques, et lui permit de se n*ndre an lieu qui avait été assigné à ses troupes.
(l) n existe un tableau détaillé de Tannée musulmane par un auteur chrétien. Voyez le tome XVII du Recueil des hùtonens de France, p. 636 et 637 ; extrait de Raoul de Dicet
(s) II est ici question du feu grégeois. Emad-eddin rapporte que le prince de Monssoul envoya de son c6té à Saladin tout le naphte blanc qu'il put se procurer. Cette substance, ajonte-t-il, était fort rare. Le naphte se tirait probablement des sources de Kerkouk, an-deik du Tigre, dans Tancienne Médie, oài on le recueille encore de nos jours.
(3) Cette cédule était donc une espèce de lettre de change. A regard du divan du calife , c'était ce que noua appellerions son conseil diâministration et son gouvernement. Chaque prince musulman avait son divan , comme chez nous les rois ont leurs ministres. Le divan du calife est ordioa* rement qualifié de dipon auguste ou dipon
fortuné et prophétique, Jj^^ 4>->^l JrfJ*^' o'^^'*
S69 EXTRAITS D'ACTKDRa ARABES
n ce serah plutât à moi à faire hommage au calife des revenus 9 de mes propres états , si |e n'étais forcé de les employer! n la ffuerre sacrée, j»
Plusieurs fois le' sultan se promena à cheval avec rambas- •adeur ) et lui fit visiter son camp en détail , afin qu'il vît par lui-même le soin et la diligrace du sultan dans cette guerre, et qu'à son retour il put rendre bon témoignage de faii au calife.
Puisqu'il est ici question du camp de Saladin y nous cite* rons à ce sujet un passage d'Abd-alIatif , médecin de Bagdad (1) y qui, à cette époque, se* trouvait auprès du sultan. « Au milieu du camp, dit4l , était une vaste phce contenant jusqu'à cent quarante loges de maréchaux ferrans ; on peut juger du reste à proportion. Dans, une seule cuisine étaient vingt-huit marmites pouvant contenir chacune une brebis entièrcJe fis moi-même l'énumération des boutiques enregbtrées chez Tinspecteur du marché; j'en comptai jusqu'à sept mille. Notez que ce n'étaient pas des boutiques comme nos boutiques de villes ; une de celles du camp en eut fait cent des nôtres : toutes étaient bien approvisionnées. J'ai ouï dire que , auand Saladin changea de camp pour se retirer à Karouba, bien que la distance fut assez courte, il en coûta à un seul vendeur de beurre soixante-dix pièces d'or pour le transport de son magasin. Quant au marché de vieux habits et dlabits neufs, c'est une chose qui passe Fimagination. On comptait dans le camp plus de mille bains : la plupart étaient tenus parades hommes d'Afrique; ordinairement il se mettaient deux ou trois ensemble. On trouvait l'eau à deux coudées de profondeur. La piscine était d'argile; on l'entourait d'une palissade et de nattes, pour que les bai-
(l) Abd^Iiatif est connu par une description fort intéressante de f Egypte , dont M. Sîlvestre de Sacy a donne nne traduction française. Mais le passage en question n'appartient pas à cet ouTrage; il est tiré d'un autre écrit du même auteur qui n'est point parvenu insquli nous : c'est Makrizi qui nous le fournh sons la date de Tan 5S3 , à Tartide de la prise d'Acre parSdadin. Makrizi s'est trompé de date; car à cette époque la ville d'Acre ne fit aucune résistance, et Saiadin ne fut pas dans le cêm de dresser un camp sous ses murs. D'aifleurs Abdallatif n'avait pas encore quitté Bagdad; ce ne fut qu'en 5SS qu'il rint se présenter à Sidadin , ainsi qu'il est dit dans sa Vit» Voyez fa Rtlmtion d'Ahdrallatif, publiée par M. SÊlvestre de Sacy , p. 464.
BSLATIP8 AUX CROISADES. 963
^neors ne fossent pas tus du public : le bois était tire des jardîniS des enyiroiiB. II en coûtait une pièce d'argent ou un peu plus pour se baigner. 9
Pendant ce temps , la guerre avait repris avec toutes ses foreurs, «r Cbaque four, dit Ibn-aladr, Saladin montait à che* val et attaquait les chrétiens. Ceux«>ci avaient à-Ia-fois à se défendre contre la gamisoiT et contre l'armée musulmane ; de part et d'autre on clieixhait a se surprendre et à s'exterminer. Les chrétiens construisirent trois tours en bois de la hauteur de soixante coudéies, et à cinq étagis : les planches qu'on emploja à ces tours étaient dHine force prodigieuse; eUes avaient été apportées d'Occident; on les avait couvertes d'un cuir trempé dans du vinaigre et de l'argile , ce qui les mettait B l'épreuve du féu. Lorsque ces tours furent achevées , les Francs i^lamirent le terrain qni avoisiue la ville, et les approchèrent par trots oAtés diflférens ; elles étaient si élevées, que du haut l'on dominait les remparts. Les chrétiens commencèrent par- chasser à coups de traits et de pierres les soi-* dats qui gardaient les murailles ; en même temps ils se mirent a combler les fossés, et la ville fat à la veille d'être prise. Dans ces conjonctures, la garnison envoya un homiaMbla nage an sukan ponr- l'avertir de sa position. Aussitôt SlAadin fit prendre les armes à son armée ; mais les Francs se partagèrent en deux corps. L'uh resta pour faire face à l'armée musulmane', l'antre continua d'attaquer la ville. Le combat dura trois fours et trois nuits sans discontinuer, et ne cessa
3 ne par la lassitude des deux armées. Cependant la ville était ans an péril imminent ; les tours étaient encore debout ; le naphte et tout de qu'on avait employé contre elfces avait été vain. Dans qe danger , Dieu vint au secours de Fislamisme.
« Il y avait àJ'armée un homme originaire de Damas, oui s'amusait par goût à manipuler le naphte çt à étudier les matières propres à irriter le feu. Pendant long-temps on l'en bUuaa, et il répondait : «Je n'en fats pas métier; c'est par » goât ^ue je me livre à cette étude. 0 Or Dieu permit que cet homme se trouvât eu ce moment dans la ville. II çontinua d'étudier les matières inflammables, entre autres «elles
Jui pouvaient vaincre la résistance du vinaigre et de i'sirgiie. tuand il eut fini ses expériences , il alla trouver l'émir Caracousch, gouverneur de la ville, et lui dit :« Ordonnez au j» chef des machines de faire ce que je lui dirai ; en lançant n contre les tours ce que je lui donnerai , elles prendront
964 EXTRAITS d'AUTBURB ABÂBB8
n £[|a. i» Caracousch était en ce moment agite par la craime et par la colère. La peor qu'il avait de ne pooroir tenir pins long-temps, fit qu'il re^ut fort md cet homme, et lui dit: tf Bien d'autres que vous et des gens très-habiles ont de'jà 9 échoue, n Cependant un des assistons ajant fait observer qu'il n'y avait aucun risque à faire l'essai , que peut-être Dieu avait remis entre les mains de cet homme le sort de l'armée c)irëtienne , Caracousch ne fit plus de resistonce. L'homme de Damas, pour tromper les chrétiens, lança d'abord sur une des tours des pots de naphte et d'autres matières non ailnmées, qui ne produisirent aucun effet Aussit&t les diretiens , pleins de confiance , montèrent d'un air de triomphe au haut de la tour, et accablèrent les musulmans de railleries. Cependant l'homme de Damas attendait que la matière oontenue dans les pots fut bien répandue. Le moment arrivé, il lança un nouveau pot tout enflammé : à l'instant le feo se communiqua partout, et la tour fut consumée; l'incendie fut si prompt, que les chrétiens n'eurent pas même le temps de descendre ; hommes , armes , tout fut bruW. Dieu le voulut ainsi , afin que les chrétiens brûlassent du feu de ce mdh«a avant de brûler dans l'autre. Les deux autres tours furoÉt' consumées de la même manière; mais cette fois les chrétiens eurent le temps de prendre la fuite. Cette journée surpassa tout ce qu'on avait jamais vu; les musulmans furent dans une joie inexprimable. Au moment que l'incendie commença, tous les regards s'étaient portés de ce cdté; les visages, de tristes et âétris qu'ils étaient, s'épanouirent de plaisir; tous se ré|ouirent du secours que Dieu leur envoyait et de la délivrance de la ville. En effet, il n'y avait personne dans l'armée qui n'eut quelque parent ou ami dans Acre. Cependant l'homm^de Damas fut amené devant le sultan, qui lui offirit de l'i4|^ent et des terres considérables; il les refusa, disant: « Je l'ai fait pour l'amour de Dieu; |e » n'attends ma récompense que de lui. n Cette heureuse nouvelle fut envoyée dans toutes les provinces musulmanes (l). » Tel est le récit d'Ibn-alatir. Boha-eddin , qui était alors auprès de Saladin , raconte le même fait avec quelques nouvelles circonstances. crLes trois tours, dit-il, paraissaient de loin
(i) Gantier Vinisauf a parle de Fincendie des trou toon. Voyea au tome II de la Bibliothèque des Croisades, p. S 7 6.
comme autant de hautes montagnes ; do lieu ou nous e'tiofts , nous les apercevions distinctement : on les faisait marcher sur des roues; chacune pouvait contenir plus de cinq cents guerriers ; le dessus était disposé en forme de plate-forme , et pouvait recevoir des pierriers. A l'aspect de ces tours y les cœurs musulmans éprouvèrent une tristesse impossible à dé» crire. Le sultan essaya tous les moyens pour j faire mettre le feu; il employa l'argent et l'appât des récompenses : mais ses efforts furent inutiles ; tous les artificiers et ouvriers en naphte échouèrent. Ce fut alors qu'on vit paraître un jeune homme de Damas , fondeur de son métier, lequel promit de brûler les tours, si on lui donnait les moyens d'entrer dans la ville ; sa proposition fut acceptée. Il entra dans Acre ; on loi fournit les matières nécessaires : il fit bouillir ensemble du naphte et d'autres drogues dans des marmites d'airain ; quand ces matières forent bien embrasées, qu'en un mot elles présentèrent l'apparence d'un globe de feu , il les jeta sur une des tour? , qui prit a^ussitât feu. En un moment la tour ressembla a une montagne de flammes dont les sommités se seraient élevées jusqu'aux cieux. Les musulmans éprouvèrent une telle |oic, qu'ils en pensèrent devenir fous. Tout-à-coup, pendant qu'ils étaient occupés à rendre grâces à Dieu, la seconde tour s'enflamma , puis lia troisîèilie : alors nouvelles exclamations , nouveaux transports de joie ; à tel point que ce jour-là, il n'y eut pas jusqu'aux hommes les plus graves et les plus réservés qui ne se livrassent aux mouvemens de la plus pétulante jeunesse (1). x»
(i) Diaprés les circonstances de cet incendie, il avait dà Vopitfrçr un grand perfectionnement dans Tusage dn fea grégeois ; car c'est du feu grégeois qu'il s'agit ici. Jusqne-Ià on parvenait à s'en garantir avec de FargHe et du vinaigre ; Te fer ne lui laissait pas de prise ; on en peut citer un exemple à roccaaiou. du. siège deTjr par les chrëtiens k f année 605 de Fhégire. Selon Ibn-giousi, les assiégés ayant Uncé dn naphte snr les machinas des chrétiens , lotit fîit oon~ suné, excepté les cuirasses et ies armes de. fer. Cétait donc la première fois que, grAoes aux découvertes du fondeur de Damas, le .feu grégeois produisait un effet si terriUe. Il ÙMt cependant observer, à regard dn fe/, que , suivant Emad-eddin , qui a aussi parié de Finoendie des trois tours, tout ne fut pas brâlé; qu'on trouva plus tard dans les cendres les armes et les matières de fer. De quel pro<?édé se servit rhomme de Damas? les auteurs arabes ne font pas dit. On peut se
S66 EXTRAITS d'auteurs ARABBS
«Vers le même temps, continue Boha-eddhi, arnr» la flotte d'Egypte. A son approche, les yaîsseauz chrétiens s'avancèrent pour lui disputer le passage : en même temps l'armée chrétienne se mit en devoir d'attaquer la ville; Saiadin s'ébranla avec toutes ses forces , et se précipita sur les chrétiens pour faire diversion. On se battit à-Iarfoissur terre et sur mer. La flotte musulmane prit un navire chrétien ; les chrétiens prirent un navire musulman: mais ia flotte d'Egypte parvint à s'ouvrir un passage (1). n
Écbec deg chi^tiens devant Saînt-Jetn-d^Acre.
Suite de Vannée 586 [U90 de /. C 7. « Cependant la renommée publiait par-tout la marche de l'empereur d'Ailemagne. Parti du fond de ses états» il avai^ traversé l'empire grec et s'était frayé un passage dans i'Asie-Mineure ; déjà même il était arrivé sur les. confins de la Cilicie. A cette nouvelle , Saiadin assembla ses émirs et leur demanda conseil. Ibn-alatir rapporte que plusieurs furent d'avis d'abandonner Acre à sa destinée , at d'aller à la^rencontre des Allemands; ils pensaient que les Allemands seraient plus faciles à vaincre avant leur fonction avec l'armée chrétienne : oiais Saiadin fut d'un autre avis. « Demeurons ici ^ dit-il, jusqu'à n ce qu'ils soient près de nous ; alors nous verrons ce qu'il j J9 aura à faire, n Ainsi donc il resta dans &on camp , en présence de l'ennemi ; seulement il détacha plusieurs corps de son armée pour les envoyer défendre les villes d'Alep , Laodtcée cft les terres que lés Allemands devaient traverser dans leur marche. «
Boha-eddih rapporte à ce. miême sujet que Saiadin envoya
J^im
faire UQe B«ayeile qnestioa : le secret de rhomnie de Damas pe'rit-ii avec lai 7 Le fait est que plus tard.oa voit encore ie sable et le TtiiaiiTv employés avec succès pour neutraliser Faction du feu grégeois.
(l) Ëmad-^din , parlaut de ce combat nayol , dit qu'il eut lien Ir S de gioamadi premier [lO de ÎAin] , et que la flotte masulmane apportait aux. assic'gës des vivres» des armes et des troupes. Le conibsi naval dent i^s'agit ici est probablement ie même dont parie Goutter Vinisauf att tome 11 de ia Bîbkatftèque des Crotsades, p. 675.
mELàTIFfl AUX CROISADES. 967
son Bis Daher vers Alep , son neveu Taki-eddin vers Hamafa. Presqae tontes les troupes qui partirent , faisaient partie de l'aile droite y ce qui affaiblit beaucoup cette aile. On choisit de pre'feVence ces guerriers, parce qu'ils e'taient originaires des pays qu'ils allaient défendre. Ce fut alors que, pour remplir ce vide, Saladi'n transfeVa son frère Malek-adel de l'aile gauche à l'aile droite. Sur ces entrefaites, une maladie épidéinique vint à se déclarer dans les deux armées. « Heureuse* ment, dit l'auteur, il ne mourut personne des nôtres; mais cette maladie fut funeste aux chrétiens et causa parmi eux de grandes pertes. Cette épidémie fut occasionnée par une horrible disette qui tourmentait l'armée chrétienne.
Dans cet état , les chrétiens , en proie à toute sorte de maux , résolurent de faire un dernier effort (1). Écoutons Bohapeddin , témoin oculaire :
«Le mercredi, ÈO de gîoumadi second [95 juillet], vers rbeure de midi, les ennemis de Dieu voyant la dispersion de nos troupes et la faiblesse de l'aile droite , vinrent à l'improvjste attaquer cette aile. Ils s'ébranlèrent pleins d'espérance, et se déployèrent en ordre de bataille, disposés par aile droite, aile gauche, et corps de bataille. En un moment ils couvrirent la face de la terre en nombre prodigieux. Austttât il s'éleva un grand cri par le camp , et nos soldats sortirent de leurs tentes , comme le lion de sa tanière. Saladîn monta a cheval et ordonna à ses hérauts de proclamer ces paroles : O en/ans de l'islamisme (9)> aux armes, aux ar^ fnes! Aussitôt les soldats montèrent à cheval, et les braves ie l'armée se préparèrent au combat. Moi-même je vis le sultan à cheval , hors de son pavillon , entouré d'ntt petit nombre des siens ; je le vis semblable à une lionne qui à perdu ses petits, à une mère qui cherche en vain son fils uniijue. Il fit frapper du tambour. Les tambours des émirs répondirent, et toute l'armée fut sur pied. Cependant les chrétiens nvaient marché en toute hâte vers Faile droite. C'est Malek-adel qui
(i) Leur intention , ai Fou en croit Ém ad -eddin , émit d*ftiiëantir Tinuée masnlmane ayant rarrivée de i'emperear d* Allemagne , afin de rtcuaillir tout i*honnenr de ce triomphe.
W M'JLSj] J I (^ Ces paroles étaient comme le mot d'ordre de
^^V!^ musuimane. Cest mai à propos qqc Schaltens , dans soq édition de Boha-eddin , a constamment traduit, Heu , ad islamismum /
S68 EXTRAfTS d'acteurs ARABES
commandait cette aile. De'jà les Francs avaient force' les quartiers de MaleL-adel et pénètre jusque dans sa tente, us se répandirent dans le marché du camp et dans les tentes , pillant et faisant du butin ; on dit même que , pressés par ie besoin , iis pénétrèrent jusqu'à Farrière-tente de Malek-adel , pour j chercher des proyisions. Pendant ce temps , Malekadel s'était retiré à quelque distance, avec ses troupes et ceux des lions de f islamisme qui étaient sous ses ordres; il resta quelque temps immobile , dans l'attitude d'un homme qui médite un stratagème (l). Quand il vit les chrétiens dispersés dans son camp , il donna le signal à ses troupes et fondit lui-même sur tennemi ; tous se précipitèrent sur les chrétiens comme le lion sur sa proie : Dieu ayait donné aux musulmans tout pouvoir sur les infidèles. Les chrétiens se sentant brisés, retournèrent en désordre vers leurs tentes. En ce moment le glaive du Seigneur s'était levé sur eux , tirant les âmes, des corps , séparant les troncs des têtes , et dégageant T esprit de la matière (9). A la poussière qui s'était élevée de ce. côté, le sultan reconnut que son frère était aux mains avec les chrétiens : à cette vue , il sentit le feu de la sollicitude fraternelle s'allumer dans son cœur; il fut ému du désir d'aller au secours de son frère; il se sentit poussé à la défense de la religion divine; il fut aiguillonné par le danger qui menaçait les élus du Seigneur. Aussitôt il fit faire cette proclamation à ses troupes : v O enfans de l'islamisme, 6 y> vous qui ne reconnaissez qu'un seul Dieu ; vous avez de- 9 vant vous les ennemis du Seigneur; Dieu vous les remet n entre les mains. Voilà que la cupidité les pousse jusque J9 dans votre camp, n A ces paroles une partie des soldats du sultan et si^ garde partieulière se mhrent en mouvement; cet exemple fut suivi par les troupes de Moossoul et celles d'Ëgjrpte : toute l'armée s'ébranla, tous les guerriers répondirent à l'appel général. Le sultan était au centre : de part
(l) Émad-eddin rapporte aussi qae la faîte de Malek-adel avait <ftë une ruae j et qu*il n*eat I*air d'abaBdonner son camp que pour tenter la conyoitise dea chrétiens. ,
(s) An rapport d*Ibn-aiatir, an corps d'Égyptiens s'était porte par ordre de Malek-adel sur les derrières à»A chrétiens, et les avait prirés de tonte communication ayec leur camp. Jusque-là , ajoute- 1- il , les chrétiens s'étaient succédés Im uns aux autres comme une fourmilière.
et d'autre on en vint aux mains ; le combat s'échauffa. En moins d'une heure , je vis un peuple gisant par terre , semblable à des branches de palmier qui jonchent la campagne ; je vis la terre couverte de corps étendus sans vie, depuis le quartier de Malek-adel jusqu'à celui des chrétiens , remplissant tout l'espace entre les deux camps , et formant par leurs masses des collines et des vallées. Les épées s'abreuvèrent de sang jusqu'à i'ivresse ; les lions des combats déchirèrent les chrétiens de leurs dents victorieuses.
n L'espace que couvraient ies cadavres était de plus d'une parasange [ d'une lieue et demie] ; peu d'ennemis échappèrent au carnage. Moi-même je passai avec ma mule à travers cette mer de sang : j'essayai de compter ies cadavres ; mais je ne le pas , tant le nombre en était grand , tant l'espace qu'ils occapaient était considérable. Je reconnus parmi les morts deux femmes chrétiennes ; deux autres furent faites prisonnières. Dans cette journée il se fit peu de prisonniers ; le sultan avait ordonné de ne pas faire de quartier.
»'Ce triomphe fut l'ouvrage de l'aile droite et de la partie du centre qui l'avoisinait : pour la gauche, elle ne put prendre part au combat ; lorsqu'elle reçut l'ordre de marcher, l'affaire était finie et le décret de Dieu avait eu son effet. Ce combat eut lieu entre l'heure de midi et le coucher du soleil. L'ennemi s'enfuit en désordre, poursuivi jusqu'à son camp. En ce jour il ne périt aucun musulman, si ce n'est deux soldats d'un rang inférieur.
n Pendant ce temps , les soldats de Dieu qui défendaient Acre, avaient fait une sortie et pénétré jusque dans le camp des chrétiens. II se livra de ce c6té un autre combat non moins terrible, qui se termina en faveur des musulmans. Nos soldats entrèrent dans les tentes des chrétiens et enlevèrent les effets de toute espèce , j compris les marmites. qui étaient sur le feu. Cette journée fut dure pour les infidèles.
9 On varie sur le nombre des morts : les uns disent huit mille , les autres sept ; ceux qui le réduisent le plus disent cinq. Pour ma part j'ai vu cinq rangs de chrétiens gisant par terre, et couvrant tout Fespace depuis le quartier de Malek-adei jusqu'au camp ennemi (l). Je vis un homme qui
(i) L'historien Emad-eddin , autre tifmoin oculaire » compte neuf rangs composes chacun de plus de mille cadavres.
970 EXTRAITS d'auteurs ARABES
allait d'un rang à i'aatre, comptant les cadavres, et je lai dis : u Combien en as-tu compte? » — Il me repondit : « De n ce câte, quatre mille soixante et quelques. 9 Or îl n'avait encore fait Tenumëration que de deux rangs y et il en était alors au troisième. II est vrai que la partie déjà dénombrée l'emportait sur ce qui restait encore. Ainsi fut glorifiée cette journée du mercredi , par tout ce qui arriva jamais de plus glorieux à l'islamisme (!)• «
Emad-eddin fait sur ce même sujet les réflexions suivantes : « Le sultan arriva après le combat et se réjouit de la défaite des Francs : à ce succès , il reconnut la main du Seigneur. II vit le lieu où les ennemis avaient été renversés et frappa d'un si grand revers. La nouvelle d'une si belle victoire se répandit par*tout Quand le sultan arriva, il trouva son ailé gauche douloureusement affectée de n'avoir pu prendre part à ce. triomphe; les soldats voulaient se mettre à la poursuite des Francs et achever leur ruine : il les en empêcha et les remercia de leur zèle ; car l'ennemi s'était retiré et la victoire était douce et brillante. J'allai, poursuit Emad-eddin, me promener sur le champ de bataille avec le cadi Boha-eddin (c'est l'historien déjà cité); fy vis les cadavres couchés par terre : avec quelle promptitude on les avait dépouillés et mis à nu! plusieurs avaient le ventre fendu, (les yeux hors de leur orbite. Nous reconnûmes parmi les morts une femme qui s'était Jbattue comme les hommes; nous l'entendîmes pleurer et gémir. Nous restâmes sur le champ de bataîQe jusu'à la nuit; après quoi nous revînmes à nos tentes. Le butin lit immense ; les cuirasses , qui étaient jusque-là fort chères , se vendirent à vil prix. Les Francs, consternés, envoyèrent un député pour demander la paix : le sultan s'y refusa, et leur permit seulement de venir reconnaître ceux des leurs qui
(1) On pourrait croire, draprèsjce rëcit, que tonte rarmée chrétienne t pooMëe pfur une nësoliition unanime, prit part à ce combat; mais il u*en est rien. Ce fut une misérable populace qui, pressée par la faim et des souffrances de tout genre , sortit malgré les ordres des chefs et les remontrances du clergé, et occasionna ce terrible carnage. On peut consulter à ce sujet Gautier Vinisauf, au tome II de la Bibliothèque des Croisades, p. 67 7. Ce qui semble venir à Tappai du témoignage de l'auteur anglais, c'est ce que rapporte Emad-ed4in, immédiatement après la bataille, savoir, que les Francs étaient alors en proie à des divisions intestines.
BSLATIPS AUX CROISADES. $'î i
gisaient dans la plaine. Déjà les cadavres s'enflaient et répandaient une odear fétide; ils e'taient devenus la pâture des animaax carnassiers. Ce spectacle dut être cruel pour les chrétiens y mais il était agréable pour nous; il les faisait fuir, et il nous attirait, n
On conseilla à Saladin de profiter du moment pour atta-
3ner les chrétiens ; mais le lendemain on reçut la nouvelle e la mort de l'empereur d'Allemagne et de la destruction de son armée. Cette nouvelle oocupa également les deux nations, a tel point qu'on ne songea plus à autre chose.
Suite de U troisième croisade. — Bfarche dt Temperenr Frëdëric Barberonise vers la Syrie. •— Sa mort. — Destruction de son armée.
Années^ 585 et 586 [il 89 et 1i90 de J. C.]. Ce n'est guère qu'an moment où l'empereur Frédéric Barberousse e'tait déjà proche de la Syrie que les auteurs arabes commencent à parler de son expédition. Cet eVenement est sans contredit l'un des plus etonnans de l'histoire des croisades. Nous allons rapporter ce que les Arabes en ont dit : mais d'abord nous ferons observer que les Arabes, n'ajant pas de mot particulier pour designer la qualité d'empereur, se servent du mot générique tnalek, qui signifie ordinairement rot; ainsi ils disent le tnalek des Allemands, le malek de Constantinople (l). Pour plus de clarté, nous ferons usage du mot empereur,
n Les Allemands, dit Ibn-alatir, font partie de la nation des Francs; ils sont les plus nombreux de tous et les plus terribles. Quand l'empereur des Allemands fut instruit de la perte de Jérusalem, il en fut très-afflige ; dans sa douleur, il résolut d'aller délivrer la ville sainte; et rassemblant toutes ses forces, il prit sa route par Constantinople. A cette époque , Pempereur des Grecs ( Isaao FAnge ) était ami Je
(i) Qaef4|vet-aiis cependant , entre antres Abonifëda , ont adopte soit le mot \%,tï^ j^\j,^\ , imptratot, «oit le mot français ^^^I, tfjiwerfttr.
971 EXTRAITS d'auteurs ARABES
Saladin (l) : il écrivit tout de suite au sultan pour lui annoncer la marche des Allemands, et l'intention ou il était de leur fermer le passage; mais quand les Allemands furent arrivés, il fut impossible de les arrêter à cause de leur grand nombre ; tout ce que put faire l'empereur des Grecs , ce fat de leur refuser des vivres et de défendre à ses sujets de leur en vendre ; aussi les Allemands eurent beaucoup à soufirir de la disette. Cependant ils traversèrent le détroit de Constantinople et entrèrent dans les états de Kilig-arslan, sultan d'Icône; mais à peine furent-ils engagés dans cette contrée,
Ïue les Turcomans, de la race de ceux qu'on appelle ^ugs (9) , tombèrent sur leurs derrières et j mirent le désordre. On était alors dans l'hiver (de 1 189 à 1 190 de J. C); le froid était piquant; la neige tombait avec violence, et plusieurs Allemands périrent de froid, de faim ou de la main des Turcomans. Enfin ils arrivèrent près d'Icône, et CotB-eddin, fils de Kilig-arslan , vint à leur rencontre; mais il fut repoussé et obligé de rentrer dans la ville. A cette époque, Kilig-arslan vivait retiré dans Icône , dépouillé de toute autorité ; ses enfans s'étaient soulevés contre lui , et s'étaient partagé ses états. Dans cette conjoncture, l'empereur des Allemands envoya des présens à Kilig-arslan, avec ces mots : Nous n'avons ni le besoin ni Vintention de prendre pas provinces; nous allons à Jérusalem : laissez-nous passer, et ï souffrez que vos sujets nous fournissent des vivres avec ce qui nous est nécessaire. Kilig-arslan accorda à Tempereur sa de-
(i) On lit dans Boha-eddin qa'il existait, à cette ëpoqne, des rebt tons très-ëtroites entre le sultan et Femperenr Isaac TAnge ; Tempcreur avait permis qu'on élevât une mosquée à Constantinople , et Saladin avait envoyé pour cet oBjet un katib ou prédicateur, une chaire , des moezzins chargés d'appeler du haut des minarets les musulmans de la ville à la prière. Le jour où ces divers personnages débarquèrent & Constantinople, les musulmans établis dans fa vifle allèrent à leur rencontre et leur firent cortège. Boha-eddin ajoute que ce fat comme un jour de fête. L'empereur envoya à cette occasion un député à Saladin pour Finstruire de tout Voyez Boha-eddin , p. 129.
(2) Chaque tribu de Turcomans a son nom particulier. Les Tnrcomans-Ougs sont probablement les mêmes que Boiardo , auteur italien , appelle Turcogistes. Voyez au tome V de la BihUothèque du Croisades , ii« partie , p. 6 1 S
BBLATIP8 AUX CROISADES. 973
mande (1) , et les Allemands continaèrent leur route. Seulement l'einperear exigea «ju'on foi remit plusieurs émirs en otage, avec la promesse qu'il ne serait pas inquiété dans sa marche : les émirs qu'on lui remit furent d'abord traités avec beaucoup d'égards ; mais comme l'armée chrétienne ne tarda pas à être inquiétée par des brigands et des bandits | l'emperear s'en prit aux émirs et les fit mettre aux fers. Enfin ies Allemands arrivèrent sur les confins de la petite Arménie, d'où ils continuèrent leur marche vers Antioche. En chemin , ils rencontrèrent un fleuve le long duquel ils campèrent : Ven^ pereuTf étant entre" dans l'eau pour se baigner,- se noya dans un endroit oii l'eau ne venait pas à la ceinture; preuve que Dieu lui-même voulait nous en délivrer. 0
Kémal-eddin fait observer que ce fleuve avait son embouchure à Tharse en Glicie , ce .qui suppose que 'c'est te même où Alexandre le Grand pensa jadis trouver la mort. 11 l'appelle fater et ies chrétiens le nomment Saie/. Au reste, les auteurs lerabes varient ,' ainsi que les chrétiens, sur la manière dont pérH Frédéric. Les uns, tels qu'Ëmadeddin , disent qu'il fut attiré par la fraîcheur des eaâx , et qu'attaqué d'un certain mal il crut que le bain le* guérirait^ mais que la trop grande fraîcheur de l'eau le tua. I^atltres rapportent qu'au moment oii l'armée passait ce fleuve, tandis que les soldats se serraient 'les^ uns contre les 'autres pour rompre le fil de l'eau, l'empereur se porta 'd'utar autre c6té pour passer seul, et fut emporté par le oo«mnt contre un arbre où sa tâte se trouVa prise; on accourut, pour le secourir, mais trop tard, et il expira un idstàfnt après. Quelaues-uns , entre autres Bohtiheddin , soutiennent- que Frédéric ne mouiut pas tout de suite , et qu'il eut le* temps de faire connaître ses dernières volontés à son ^Is: Beliaeddin ajoute que les Allemands firent bouillir le corps du
(1) Ce Kfirg-aralan est le même qu'on a tù ci-àeMUB, p. 1 63» avoir été Bowpi^onné de philosophie, etk qai Noureddin fit rcDouveler par précaution sa profession de la foi musnfmane. Boha-cddin assare que Kilig-arslan était au fond ami des Allemands , et qu'il fit tout ce qu ii pot pour les fiiire re'nssir. Ce récit s*acrorde assez avec ce que rapportent les auteurs chrétiens , que Kiiig-arsian était chrétien au fond du cœur, et qu*ii dehianda an pape des 'missionnaires ponr 9e faire ÏDstmire. Vojci Matbien Paris , au tome I^ de la Bibliothèque des Croisades, u^ partie, page 79S.
El 4 EXTRAITS d'aUTECTBS ARABES
prince (l) y et qu'après avoirMe'pouîIIé les os de leurs chairs, ils les recueillirent dans une caisse qu'ils emportèrent avec eux pour ta déposer à Jérusalem, dans l'église du Saint* Sépulcre, isndroit que le prince avait désigne' pour sa sépulture (S). A . ,
Frédéric avait deux fils : l'aîné était resté en Allemagne pour gouverner les états de son père en son absence; le seconxi , nommé Frédéric de Souabe , avait accompagné son pèro dans cçtte expédition. Les auteurs arabes rapportent que,^ d^^ que l'empereur fut mort, la division se mit parmi les Allemands c quelqaes-uns refusèrent d'obéir au jeune Frédéric,, et reprirent le chemin de leur pays; le reste demeura fidèle au jeune prince, et marcha avec lui en Sjrie. Si Ton en croit. Ibn-alatir, ie nombre de ceux qui accompagnèrent Frédéric était d'environ quarante mille hommes ; mais , poursuit, cet Siiiteur, en route la peste et la mortalité se mirent parmi eux^ et ils arrivèrent à An tioche semblabFes a des squelettes* Leur présence ue fit qu'attrister le prince de cette ville , qui les pressa de partir ; ils se remirent donc en marche, poursuivis et harcdés.par les garnisons musulmanes d'iVlep et d^s villes voisines. Arrivés à Tripoli, ils ^j arrêtèrent quelque temps, n'étant phis alors qu'au nombre d'environ mille, guerriers. Eufin ils s'embarquèrent et abordèrent devant AorO) dans une situation déplorable.
Telle • fut en abrégé la suite de cette expédition désastreuse. Saladin avait été instruit de la marche des Allemands et de l'état de leurs forces. II reçut d'abord une lettre de l'empereur de Constantinople ^ par laqudleee prinoa s'excosait de n'avoir pu fermer, ainsi qu'il l'avait promis ^ le passage de ses états aux Allemands. Cette kttre nous a été conseprvée par Boha-eddin . Il semble , en la lisant , que Saladin
(l) On tronve des traces de cet usage dans plnsiears autenrs chr^ tiens du moyen âge. Voyez, entre autres, Fïeory, Histoire ecclésiastique, tom. XI, p. 328 et 371 , où il est dit quon fit bouillir ie corps de S. Louis.
(s) Le compilateur des Deux Jardins remarque que les AHemaods n'ayant pu arriver jusqu'à Je'rusalem, dëposèrent les restes de leur empen^ur à Tyr, et que ces restes y étaient encore en 596 , au moment de la croisade de Fempereur Henri VL II en sera question cfdessous.
Mlatifs aux croisades. 375
araît, en apprenant ia marche des Allemands, mdnire' de la mauraise hameur au prince grec; car celai -ci cherche à se jnstifier. Voici cette lettre; elle était en grec et en arabe, avec an sceau ou bdle iIW , portant f empreinte de la tête de Fémpereur:
»De la part dlsaae, roi croyant au Messre-dieu, prince 9pitr la grfioe de Dieu, victorieuic, suprême, tom jours au- 9 ^te, protisge de Dieu, triomphateur, autocrate, l'ange, à 9 son excellence fe siikan d'Egjpte Safadin , amour et de- 9 vouement. La lettre que votre excellence a e'crite à mon em^ 9 pire (l), -(tri est parvenue. J'espère que votre excellence «n'aora pas cru aux bruits qui courent sur le passage des oAiiemandtf à' travers mes e'tats; ce sont mes ennemis qui 9 repanilent àidesinnn ces faux bruits , pour me nuire dans 9 votre esptit SK votts desirez connaître la vérité , vous saurez 9 que l'ai- catisé aux AHemands plus de maux et de' fatigues 9 qu'ils 'n'en tint latttais oaose' à taés sujets : leurs pertes en 9 argent, en hommes et en bétes de somme, sont.conside'- 9rabies; pknAetitH ont perdu ia vie, et ce n'est' qu'avec 9 beaucoup <Ie peine que le reste a pu échapper à la bravoure 9 de mes séidats; encore se trouvent-ils tellement a(tkib!is, 9qtt'i[ ieur der» bien difficile d'atteindre vos frontière^, ou, 9ï'ils ie font i,"ié causer lé- moindre cTommàgeà votre' excef- 9'ienceL«G^nariieat, après un tel selrvice, àveZ'^ôU^ oublie ce 9 quis'éist fétêé ei^tt^ vous et nibi? comAaent h'avez-vous pas 9Àùt part à mùn-êmpire dé vos projets Ultérieurs et de Tetat 9 des ciioses ? Ce qu'if y a de pfui clair pour mon efnpîre, c'est «qae mon «nipire- n'aura- gagné antre chose à votre amitié «qae de s'attirer sur les bras fés Prancs et tons les peuples' 0 qui en dépendent'. 9 '
Bohareddin , après' avoir ^rapporté cette lettre , ajouté qu'e Saladin reçut fort bien le de'puté de l'empereur , et lui fit des presens. Saladin avait également été averti de la première arrirée des Allemands sur les terres dlcone , par une lettre de Kilig-arslan lui-même. Ce prince, se{ojn Ibn-a!&tir, avait
(*) «J^JL» fi\* Cest une expression particulière aux empereurs de Constantinopie da moyen âge ; c*est comme s'ils eussent dit ma ^tijesti, lis se servaient également de ce mpt dans leur correspondance avec les princes d'Occident. Voycz-én des exemples au tom. l*' de la Bibliothèque des ikt^isOàU, p^Mlh Mt nv. ' i
S76 BXTBAITS d'AUTEVRS ABABBS
ajuussi piromis à Saladin de fermer aux AHeaiaadb l'entrée de ses proyinces. Comme ii ne put tenir sa promesse, il se h&ta cfécrire.à^aladia une second^ lettre d'expuse^ dans laquelle il rejetait toute la fa^te si^.sp^ lenfaas, qui j'avai^nt dépouillé de son autorité.
Mais une lettre bien plus curieuse est ^ellQ-que Saiadîn reçut à. )a même occasion du catholique ob pMriarehe arménien Bar C^régbire, fils de Basile, prinoede la vUIe de Raum sl^' TEuphrate. Dans cette;Iettre, le p^in4pë*éyéque rendait compte à Saladin de la marchç des 4llei^9n4$».N.ous. la rapporterons en entier, telIe.qjuenousl'acoj^servéel^oliaredcliB:
u Lettre. du catholique (l), qui fait des vœu«^ .«inoères pour fi nqtre maître le sultan Saladin, pacifiea^r de la foi, lève^ «étendard de. la justice et de la bienfaisfuie^., bpnhear du n monde et de la religion^ sultan de riâAaioisiDi^.et des mosal- 9 mans.f , que Dieu perpétue sa fortune^ qu!il augmente sa 9 gloire, qu'il protège s^ j<>urs9 qu'il le fasse arriver au 9 Jerme de ses souhaits l^ <
9 Voici le tableau de la oparche de l'empereur de% Alle- 9 mands et.de ses aventures, depuis. qu'il a quitte ses étais. 9 II pénétra de . force dans U Hongrie et soumit à son au* 9 torité le prince de cette contrée; il exigea (U^me de lui des 9 secours d'hommes et d'argent , en un mot tout ce qui étak 9 à sa bienséance. Après cela il s'avança, dans \ta provinces 9 de Feuipire grec et s'j ouvi:it un passage de force : dans le 9 séJQur qu'il y fit, i) vécut à discrétion .et harcela l'empe» 9 reur des Grecs, jusqu'à le faire plier sous ses volontés; il 9 se fit remettre des otages, parmi lesquels étaient le fils du 9 prince ,.son frère et quarante ies principaux de sa o6nr ; A 9 se fit livrer cinquante cantars ou quintaux d'or (S)» avec le 9 même poids en argent, sans compter une grande quantité
(l) Le texte arabe devait porter «^jÇUjV, Kathoghiûos , mot
qai c^8t une corruption du grec Ka%A;M(, et qui est en usage chex les Arméniens. Voyez le Tableau de l'empire ottoman, par Mouradgëa d'Ohsson, t. V, p. 1 17. Malheureusement les copistes arabes, ne comprenant pas ce mot. Font alte're' , et Ton navait pn encore ravoir de qui voulait parler Bo^ia-eddin. Noos ayons ëte' mis sur ia voie par M. Saint-Martin , auteur de sjLTans mémoires sur TArme'nie.
(s) Le mot cantar, X^^ , doit dériver du mot grec urTi^Mce^dr, ou poids de cent livres, dont on se servait b^q» ches ies Grecs.
REtATiFS AUX CROISADES. %11
tf de robes de soie (1) ; enfin y qnand H YonIut][>Mser en Asie,
* H fit mettre à sa disposition une flotte nombreuse (3). L'em- 9 perear Ans Allemands se fit accompagner des otages grecs
• jusqu'à son entrée dans les domaines de Kilig-arslan y sultan « dicone. D'abord il ne rencontra dans sa marche aucun » obstacle ; les trois premiers jours , les Turcomans Ougs re- « pandus dans la contrée vinrent au-devant de lui et le four- 9 nîrent de brebis, de vaches, de chevaux et autres provifi sions : mais bientôt il prit envie à ces nomades de tomber sur n les Allemands ; ils se mirent à leur poursuite, et ne cessèrent 9 de les inquiéter pendant trente-trois jours, sans pouvoir » cependant les arrêter. Enfin les Allemands arrivèrent dans 9 le voisinage dicone. A leur approche , Cotb-eddin , fils de 9 Kilig-arslan , fit prendre les armes à ses troupes ; mais il 9 fut repoussé, et l'empereur", continuant sa marche, arriva 9 jusqu'aux portes de la capitale. Vainement les habitans 9 firent une nouvelle sortie; ils furent enco/e repousses ; 9 l'empereur entra même avec eux dans la ville : dans le tu- 9 multe, plusieurs musulmans furent passés au fil de Pépée. «Enfin, au bout de cinq jours, Kîlig-arslan , qui s'était re- 9 tiré dans la citadelle, demanda à traiter, et l'empereur lui 9 accorda la paix moyennant vingt de ses principaux émirs 9 en otage. Cependant Kilîg - arsian obtînt de l'empereur 9 qu'en continuant sa marche, il se dirigerait du cèté de 9 Tharse et du cAté de Messissé, dans la petite Arménie. 9 C'était afin que les Allemands sortissent le plus tdt possible
(i) n est souvent question , & cette dpoque, de robes de soie qo'on tirait de Constantinople ; on en a va an exemple ci-dessus, pag. 109. Le compilateur des Detix Jardins en cite un autre sous la date de i*an 559 de Thëgire ; il y est question du Grec Calaman , doc de la Cilicie y lequel, ayant étjé pris par les soldats de Noureddio , se racheta au prix de cent cinquante robes de soie. Ces faits supposent que ce n était guère qu'à Constantin ople qu'on savait mettre la soie en œuvre » et probablement aussi en Sicile, où l'on cultivait avec succès le mûrier. Mais plus tard , cette industrie prospéra en Syrie ; car les auteurs arabes disent qu'à Tripoli seulement, à l'époque où les chrétiens furent chassés de cette ville (en S89 de fhégire), on comptait jusqu'à quatre mille métiers à soie. Voyez ce que dit sur le Ter à soie un auteur arabe de Syrie nommé Azi-eddin , dont M. Garcin du Tassy a donné une traduction française sous le titre les Oiseaux et les Fleurs, p. 110 et saiv.
(s) Voilà probablement ce qui arait indigné Saladin.
978 BxnuiTs d'auteurs aiubbs
9 de ses états. L'empereur se porta en effet de oe cAte, et 9 envoja un députe au prince de cette contrée pour demander m le passage. Le député avait ordre d'exposer au prince la 9 situation de l'empereur , les incommodités qu'il avait es-
• sujées en route (l) , et ses véritables intentions, qui étaient 9 de ne faire que passer et d'aller droit en Syrie. Dans ces 0 conjonctures , le prince d'Arménie envoya plusieurs de ses n officiers à l'empereur pour l'engager à changer de direc- 9 tion ; mais l'empereur n'écouta aucune remontrance , et , » continuant sa^ route, il vint camper avec son armée sur les 9 bords d'un fleuve. Là il prit son repas , et dormit un instant; » après quoi, voulant se baigner, il se jeta dans le fleave; 9 mais en sortant il fut, par ta volonté de Dieu, atteint d'une 9 grave maladie qui Temporta en quelques jours. A cette 9 nouvelle, les députés de la petite Arménie prirent la fuite, 9 et le prince lui-même, qui venait au-devant de l'empereor, 9 rebroussant chemin , alla s'enfermer dans une de ses for* 9 teresses (S). Cependant le second fils de l'empereur (Fré- 9 déric de Souabe), qui venait de se charger du comman- 9 dément de l'armée chrétienne , écrivit au prince arménien 9 pour le rassurer ; il lui disait dans sa lettre : Mon père était 9 un grand schéikh (3) : en venant dans cette contrée, ilnwait 9 d'autre intention que de faire le pèlerinage de Jérusalem; 9 maintenant, c'est moi qui suis chargé de diriger cette armée, 9 Le plus sage pour vous est de vous soumettre de plein ^ ff^if sinon j'emploierai la force. Ces paroles ont fait de 9 l'impression sur le prince arménien ; sa position d'ailleurs
* le mettait à la merci des Allemands. Le fils de l'empereor
(i) Boha-eddin parie à ce sujet d'une horrible disette qui désoli les Allemands. « Aussi , dit-il, ne pouvant emporter leurs bagages, ib • entassèrent sur un seul point une grande partie de leurs armes et t j mirent ie feu , ce qui produisit en ce lieu une montagne de fer. «
(s) En effet , comme le remarque Boha^ddin , « les Allemands étaient alors dans une situation bien misdrable , et Ton ne pouTut savoir comment les choses tourneraient. Le prince armënten jug^B donc de son intérêt de ne pas se mettre entre leurs mains , d^aotant plus que ces étrangers étaient Occidentanx et lui Arménien, v
(3) Sans doute on lisait dans la lettre 'originale le mot latin ^«mVyr, qui peut signifier à-la-fois seigneur et vieillard; et Tinterprète arabe aura rendu ce mot par celui de schéikh , qui est également susceptible de deux sens.
rbultifs aux croisades. 979
• a encore de grandes forces : dans une rerue quH vfent de 9 faire, on a compte josqu'à quarante -deux mille cavaliers «reyétas de cuirasses; pour ^infanterie, elle est en nombre 0 infini (1). Ces Allemands sont des hommes extraordinaires , «des êtres d'une espèce particulière; ils ont une volonté n décidée, un but détermine : ib s'assujettissent à une disci-
• pline sévère; chez eux, il ne reste pas de faute impunie; «c'est an point que, pour le moindre délit, on les immole n comme des moutons (9). Dernièrement, sur ce qu'un de 9 leurs chefs avait maltraité son domestique et l'avait battu n un peu trop fort (3) , il a été cité à comparmtre devant les 9 évéques : le cas a paru très-grave , et les evéques ont conclu «à la mort; cette résolution a été prise à 1 unanimité. En
• ▼tin plusieurs des chefs ont intercédé pour l'accusé; le n prince est resté sourd à leurs prières, et fa sentence a été » mise à exécution. Ce qu'il y a de singulier, c'est que les 9 Allemands s'interdisent tout plaisir. Malheur à celui qui se ^ permettrait quelque volupté ! ses compagnons le repousse- 9 raient anssitât et l'accableraient d'outrages. Tout cela vient » <le la tristesse pu ils sont d'avoir perdu Jérusalem. Plu- « sieurs d'entre eux se sont fait pendant long-temps scrupule 9 de se vêtir comme de coutume; ils se sont interdit les 9 e'toffes les plus grossières , et n'ont voulu être habillés que 9 de fer (4) : il a fallu que les chefs missent un frein à ce n zèle. Pour ce qui est de leur patience dans les fatigues et 9 Vad?ersite , c'est, une chose qui passe toute croyance. Voilà " ce que vous mande votre serviteur. Dieu fasse qu'il n'ait » plus à vous écrire à ce sujet! Ecrit par le catholique. »
Peu de temps après, le catholique adressa une nouvelle lettre à Saladin , pour lui annoncer que les Allemands , conduits par le fils de leur empereur, étaient, mafgré leur grand nombre, sans forces, manquant de chevaux et de nrres. a Je me suis, disait-il, placé sur un pont pour les 9 voir passer. J'en ai vu défiler un grand nombre; mais la
(i) Il y a là évidemment ezagëratiou.
(s) Les auteurs latins ont aussi parle' de la rigide discipline que Temperenr Frédéric «avait établie dans son armée.
(3) On lit quelque chose d'analogue dans Tacite, Mœurs des Germains, cap. vfi.
(0 On retrouve le même récit dans Tanteur italien Boiardo; voyez au tome l^' de la Bibliothèque des Croisades, p. G i «.
S80 EXTRAITS d'aUTBDRB ARABES
9 plupart étaient «uns annes (l). Comnae j'en ai demanda la » raison , ils ont répondu que se trouvant dénués de tout se- 9 cours, ils avaient brûlé Je^ bois de leurs ladces pour se chauf* 9 fer , et tué leurs chevaux pour se nourrir. »
A l'égard de ce qui arriva aux Allemands après leur entrée en Syrie , Kéinal-eddin rapporte qu'ils s'étaient partagés en trois corps. Le premier se porta vers Bagras, ville prise deux ans auparavant par Saladin (9) , et que les Aliemands croyai<;nt tQujours entre les mains des chrétiens; arrivé devant la place, il fut surpris par la garnison et taillé en pièces. Un autre détachement, ayant passé vers les terres d'AIep , fut attaqué par les paysans et les gens de {|i cam* pagne, qui en enlevèrent un grand nombre. Kémal-eddin rapporte qu'il n'y eut pas de paysan qui n'eut trois ou quatre Allemands en son pouvoir : ces captifs furent menés à Alep et vendus au marché ; les halles de la ville se trouvèrent pleines des effets pris aux chrétiens. Pour les Allemands qui passèrent par Antioche, ils ne furent pas beaucoup mieux .traités. Kemai<eddin raconte que le jeune Frédéric ayant laissé dans son passage à Antioche une partie de ses trésors , le prince de cette ville se les appropria; ce qui, ajoutet-il, donna lieu au bruit qui courut alors, que le prince d'Antioche n'avait reçu chez lui les Allemands que pour s'enrichir de leurs dépouilles. L'état des Allemands, quand ils arrivèrent devant Acre , était si déplorable, que Farmée chrétienne fut très-affligée de leur présence. « Plut à Dieu, 9 disaient les soldats, qu'ils ne fussent jamais venus ici! ils » nous aidaient de leur nom , au lieu qu'à présent ils ont 9 coupé les ailes à nos victoires. 9
Jamais expédition chrétienne ne fut si funeste , et jamais
(i) jûïjU^ V. A-^ « ^ f littéralement > sans lances nicmrassts. Le mot arabe jLÏjLt» ^^ pluriel f^jUJ^» qv^ nous tradDisons par cuirasse, n*est pas mentionne dans les dictionnaires arabes. CTese sans doate le mot grec ^v^iuior qui aura passé en arabe, ainsi que tant d'antres termes du même genre, tels que jb.lLjJ» Konetp/or, mot qui signifie lance. Le mot 45 .LU >c rencontre assez soavent
dans les aatenrs orientaux avec facception que nous lui donnons ici. Voyez au reste la CkresionuUhie arabe de M. Silvestre de SacTt S'' édition, t. I, p. 175.
(i) Voyci ri-(irvant, page tso*
BBIATIFS AUX CROISADES. 981
elfe ne caïua tant d'effroi aux musulmans. Kémal-eddin fait monter le nombre des Allemands à six cent mille, dont trois cent mille en éta^Vle combattre; le reste consistait en valets et artisans. Il ajoute que l'empereur traînait à sa suite yingtcinq mille chariots charges d'armes et de provisions. Bien qu'il j ait beaucoup a rabattre de cette multitude, cette exagération même nous montre la haute idée que les musulmans s'en étaient faite. Boha-eddin est plus raisonnable en ne faisant monter le nombre des Allemands qu'à deux cent mille , dont, ajoute-t-il, cinq mille seulement atteignirent les murs d'Acre. Il est certain que lorsque Saladin apprit la marche des Allemands , il commença à désespérer de la Syrie. En ce moment, dit Ibn*alatir, les musulmans étaient tout juste dans Fetat de ceux auxquels Mahomet parie ainsi dans l'AIcoran : «r Quand vos ennemis venaient à vous , d'en haut et d'en bas ; 9 lorsque vos jeux se troublaient, que vos cœurs remontaient « jusqu'au gosier, et que vous vous faisiez de Dieu une idée « injuste , quelle rude épreuve pour les fidèles ! Ils étaient 0 alors dans un effiroi terrible (1). » — «Eh bien ! continue l'aatenr, dans ce même moment, Dieu vint au secours de l'islamisme; il le sauva de la malice des Allemands, et tourna contre eux leurs projets sinistres. Une preuve de la crainte épouvantable qu'inspiraient les Allemands, c'est que lorsqu'ils furent arrives près des confins de la Sjrie, un émir de l'armée musulmane qui possédait à Moussoul un bien dont feu mon frère avait l'administration , et dont les récoltes consistaient en froment, orge et paille, s'imaginant qu'on allait être force d'abandonner la Syrie , défendit a mon frère de rien vendre; puis apprenant^ la destruction des Allemands, il écrivit à mon frère de vendre ses récoltes , disant qu'elles lai e'taient devenues inutiles. Nous fumes étonnes 'de ce changement , et quand Temir fut de retour à Moussoul , nous lui en demandâmes la raison ; il répondit : « C'est que , lorsque « nous fumes instruits de la marche des Allemands , nous » crûmes tous que c'en était fait de la Syrie ; voilà pourquoi je • vous mandai de ne rien vendre , persuadé qu'à mon retour
(i) Voyez fAlcoran , soar. xxxiii , vers. lo. Ce passage fait allusion k' une situation critique où se trouva un four Mahomet, et où ies partisans commentaient à désespérer de ieur salut. Vqyes la yie que nous avons donnée de Mahomet dans la Descriptiùn du Cabinet de M, fe duc de Blacas, t. I, p. sai.
989 EXTRAITS d'aDTBURS ABABBS
9 mes récoltes me seraient nécessaires ; mais lorsque Dieu >f eut exterminé les Allemands , mes récoites me devenaient I» inutiles, et je vous écrivis de tout vendre, afin de m'en » donner l'argent. »
Tel fut le résultat de cette fameuse expédition ; il ne pouvait être plus funeste. Un si horrible désastre ouvrit enfin les yeux aux peuples d'Occident. Aucun prince croisé ne prit plus la route de terre : d'un côté les dangers de la marche , de l'autre les progrès toujours croissans de la marine et de la navigation , firent renoncer pour toujours â cette Asie-Mineure , marquée par le sang de tant d'illustres guerriers 5 désormais ce sera par mer que les croises viendront en Orient.