‹ Extraits des historiens arabesChapitre 19 sur 45 · S UI · texte numérisé non relu

S UI

Saite de II troisième croisade. — Arrivée dn comte Henri de Champagne devant Sain t-Jeaa<-d*Acre.

Suite de l'année 586 [4190 de J, C.J Nous avons un peu anticipé sur les faits , pour qu'on vit d'un seul coup d'œtl la suite de l'expédition des Allemands. A présent il nous faut revenir sur nos pas, et nous reporter à l'époque du mercredi 90 de gioumadi second, ou Û6 juillet, immédiatement après la défaite de l'armée chrétienne sous les murs de Saint-Jeand'Acre.

Ibn-alatir fait observer qu'on crut d'abord qu'un tel désastre abattrait le courage des Francs; mais, ajoutet-if, deux jours après les chrétiens reçurent par mer de nouveaux secours amenés par un parent des rois de France et d'Angleterre, nommé le comte Henri. Ce comte arriva avec des hommes , des munitions et de l'argent. Ce fenfort rétablit la confiance des Francs. De plus, le comte Henri annonçait la prochaine arrivée d'un secours bien plus considérable (ia croisade des rois de France et d'Angleterre).

C'est au sujet de ces renforts continuels envoyés hui chrétiens , qu'Emad-eddin fait les réflexions suivantes :« Pendant deux ans , dit-il , que nous restâmes devant Acre, nous tuâmes soixante mille infidèles; nous causâmes aux chrétiens toute sorte de maux; mais à mesure qu'ils [Mûrissaient sur terre , ils se multipliaient sur mer. Toutes les fois qu'ils

BBLàTIPS AUX CROISADES. 983

osèrent se mesurer avec nous, Us forent tues ou ikits prisonniers, extermines ou mis en fîiite; alors d'autres leur saccedaient, et pour cent qui mouraient il en reparaissait mille, n

Les chrétiens furent bientôt plus redoutables qu'aupara- Tant ; Saladin , qui avait espéré ies accabler, ne se crut plus en sûreté dans son propre camp , et se retira encore une fois à Karottba. On était alors au S 7 de gioumadi second, sept jours seulement après ia grande défaite de Tarmée chrétienne. Au rapport d'Ibn-aiatir, ce qui porta Saladin à cette retraite , ce fut le désir de se mettre plus à l'aise , et afin d*eViter i'odeur fétide des cadavres répandus dans la plaine. Sur ces entrefaites , continue Ibn-alatir,ft ies Francs reçurent une lettre du pape, homme d'une grande autorité parmi eux , et qu'ils regardent comme un prophète ; car ils s'abstiennent de ce qu'il défend, et regardent ce qu'il permet comme licite : c'est lui qui commande dans Rome la grande. Dans ia lettre qu'il adressa aux soldats chrétiens, ii les exhortait à poursuivre l'ouvrage commencé, annonçant qu'il Tenait d'écrire à tous ies peuples francs pour leur enjoindre de se rendre par mer et par terre au siège d'Acre. Cette nouvelle enflamma le courage de l'armée chrétienne. »

Dans cette circonstance, Saladin écrivit une nouvelle lettre au calife de Bagdad, pour réveiller son zèle en faveur de l'islamisme f cette lettre nous a été conservée par le compilateur des Deux Jardins ; la voici : u Les chrétiens as- » siègent toujours Acre , et reçoivent sans cesse par leurs 0 vaisseaux des secours plus nombreux que les flots de la «mer, plus amers pour nous que son eau saumâtre. Les « princes de L'infidélité se sont coalisés pour envoyer à l'ar- « mée chrétienne des hommes et des armes. Quand il périt • un chrétien sur terre , il en arrive mille par mer : la se- « mence se trouve plus abondante que la moisson ; l'arbre 9 pousse plus de branches que le fer n'en peut couper. Ces « ennemis de Dieu se sont fait de leurs îossés et de leurs « retranchemens une cuirasse impénétrable ; de leurs bou- " cUers (l) ils se sont fait des espèces de forteresses inacces-

(i) OSi^ÂSk. Ce mot ne se trouve pas dans les dictionnaires; nais îi ae peat avoir d*autre sens que oelui que nous lui donnons. Oa U trouve avec ie même sens dans Boha-eddin, page 250.

i84 EXTRAITS d'aOTBCBS ARABES

n sJbles ; aussi est-îl devenu impossible de les entamer et de 9 les détruire. Ce n'est pas qu'il n'en ait déjà péri un grand n nombre, à tel point que le fer de nos épées en est émoussé; n mais nos compagnons commencent à se lasser d'une guerre n si longue. Le temps et la fatigue n'ont pas diminué leur n bonne volonté, mais ils ont affaibli leurs forces; ils n*ont » point abattu leur courage , mais ils ont épuisé leurs moyens. 9 Celui qui voit leur situation est tenté de faire pour eux la n prière que notre prophète Maliomet fit pour les siens le « jour du combat de Bedr , lorsqu'il invoqua le secours « divin : O mon Dieu, si tu laisses périr ce peuple, tu n'auras 9 plus d'adorateurs sur la terre (l). Hâtons*nous donc d'im- » plorer l'appui du Seigneur. Dieu nous exaucera sans doute » par considération pour notre maître le commandeur des » crojans. Voilà que le pape des Francs ( Dieu le maudisse » lui et tous le siens ! ) a défendu aux chrétiens des choses qui » avaient toujours passé pour indifférentes (S) ; il leur a ext^r- » que l'argent qu'ils avaient amassé, par les dîmes qu'il aiinpoa sées : il leur ôte l'entrée des églises ; il se revêt de deuil et les » oblige à faire de même; il leur fait faire pénitence jusqua » l'entière délivrance du tombeau de leur Dieu. Mais jo^s 9 qui êtes du sang de notre prophète Mahomet (3) , c'est à « vous de tenir sa place , de faire en cette circonstance ce 9 qu'il ferait lui-même s'il était au milieu de son peuple, 9 de maintenir en paix sa mémoire , de faire triompher ia 9 vérité parmi nous ; car il nous a remis , nous et tous les n musulmans, à votre garde. Ce que votre serviteur dit ici, H 9 le dirait tout de même, supposé qu'il se trouvât dans oo 9 maintien humble au seuil de votre palais (4) , qu'il baisât 9 par respect la poussière qui couvre ce seuil, et qu'il ▼ous 9 fît de vive voix le tableau de l'état où nous sommes. 9 Ah ! plut à Dieu que votre serviteur fut délivré des in- 9 quiétudes qui le tourmentent! il volerait a votre seuil; » il exposerait au médecin de l'islamisme , à celui qui ^

(l) Voyez, SOT ce fait, la Vie de Mahomet, Descr^tian duM*' net de M, le tbic de Biacas, 1. 1 , p. 3 1 s. ^

(s) Voyez, sur les privations aazqaeHefl étaient aoumîa lea croisés, « an tome I^ de la Bibliothèque des Croisades, p. 796 , 75t, &c. (a) Le calife de Bagdad descendait d'Abbas , onde de Mahomet (4) Il a déjà été question ci-deaaua, p. iSS, noie , du aenitdn p*^^ du calife. Ceat comme si Saiadin eAt dit : mur pt'eds de votre ms^t^f^-

9 comme son messie , le mai qui le ronge. He'las ! H voadrait » bien avoir d'autres nouvelles à vous donner ; il craint même 9 de faire iid tableau trop vendique de notre situation, vu que 9 ce serait vous affliger plus qu'il ne convient. Sans cela votre «serviteur vous dirait des câioses'quî vous feraient fondre 9 en larmes, des choses qui vbu» fendraient le coeur. Cepen- 9 dant il tient bon; il a toujours confiance en Dieu; il attend «son salut dut Seigneur, et a les yeux tournes vers lui; en 9 un mot il fait tout ce qu'il doit faire. Oui , ô mon Dieu , vfai ma. personne, et die. est àton service; j'ai mon frère, " qui a tout quiUe pour- te servir, dans l'espoir que' ce sacrivHce te sera. agn^t^b le; 'j'ai mes enfans, qui ont toujours fa « face touirnée; vers Tehnenii , sans eifàindre ses coups. Je me "réside d'avance à ce qui m'afflige et afflige les miens, 9 poiurva qu'il dj^ivc t'étre agréable. Oui, nous serojns fermes • dans ee dang^. ^ .."..;: i. • .

Cette lettre donne une idée fort- jufcte de l'état d'anxi'eté où se trouvait Sala4in. Le bruit courut même un ilistaut que le pape allaU prendre la croix, fet; marcher en Palestine à la tête de toute la chre'tien'te. Aussitôt Saladin e'cr ivit au :caiife UDe nouvelle lettre pour l'ii3istruire de ce grand éveMment; cette lettre noub a encore été conservée par le ooùipilateur des Dftfj^ Jardins; on y remarque ces paroles rînguiières : «Non-seulement le pape dé R»mé a de sa propre «utorité 9 restreint les chrétiens dans le boire et le manger; mais il 9 menace de l'excommunication et dé l'interdiction du ma* » riage et de l'eucharistie , quiconque ne marchera pas dans " un esprit de piété A la délivrance de Jérusalem. Il promet ''lui-même .de s'y rendre^au printemps prochain, avec, une «grande multitude : si.. la nouvelle jie confirme y tous Jes "» chrétiens , hommes , femmes et enCans, voudront; le sujyr/e^ " et alors aous verrons arriver tous ceux .qvù f ccrbieot aa "> Dieu engendré (l). Voilà jusqu'où va leur passion à soute* a nir Terreur , leur entêtement à défendre une si mauvaise. "Cause. Quelle différence chez les musulmans! ils sont dé«- ^ goûtés, ennemis de la gène, amollis, peu disposa è s'unir «ensemble; la seule chose à laquelle ils se soumettent, c'est '^e contribuer aux frais de cette guerre; oai* •d'ailleuro^

. (0 Ceci s'adresse aux chrëtiena qui croient à la nw\t Trinité' et *** g<^DeratioA dn Fils oa de Jésos-Cbrist par le. Pèrj& ôte^oel^

386 EXTRAITS d'auteurs ARABES

0 quand ik viennent ici, c'est toujours dans des vues parti- 9 culières. «

Cependant Farmée chrétienne avait repris ses attaques contre la ville. Rien ne l'arrêta plus depuis la retraite de Saladin sur le mont Karoubaé Le sultan n'avait laisse dans son ancien camp qu'environ miUe cavaliers, lesquels e'taient relevés tous les jours. Dès-i<Nr8 on fut prive de tonte commu* nication directe avec la ville; on ne correspondait plus que par les pigeons ou au moyen de nageurs qui, la nuit, traversaieoà la £otte chrétienne.' Le comte Henri, qui avait pris le commandement de l'armée ^ profita- de ce moment pour inquiéter la garnison. A mesure que de nouveaux secours arrivaient d'outre-mer, il pourvoyait a l'équipement des soldats« Il cfa^eissa contre la ville des machines de guerre qni ne laissaient pas de repos, ni de jour mdé nuitw^Ceei se passait dans le mois de régeb (août). A la fin, suivant Bobaeddin, fa garnison, fatigMe, résolut de faire une action d'éclat a A cette époqiis,: ia viHe d'Acre était soosies ordres de deux chefs : l'un nommé Caraoousbh, qui en 'étiot le gouverneur,, l'autre appelé Hossam-eddin-aboùlhaigia , homme brave. qui faisait les •fohcttons de commandant. Ces deiix chefii méditèrent une sortie, et essayèrent de surpretWire le camp des •chrétiens. Aumoineitt fixé» les portée s^oaVrent, les guenriet^^sortent tous à4»^foi8 et «par touslésc&tes, et se précipitent sur le Csimpenriemi. A cette attaque «' les Francs ui gardaient les machinées se hâtent de marcher à la défense Q oamp ; pendant ce ^tempsy les musulmans laneeint sur ces machines des traits enâAimnés qui les réduîsept en cendres. Ainsipérit en un instant un ouvrage qui avait conté tant de pehies^ Ce |our*là, pom^suit Boha-eddin^ plusîeUM chrétiens furent faits prisonniers^ on remarqua datis- le nombre un homme dHsn rang élevé ? caluî qui le prit ignorait «qui il était ; mais comme, après le emMbat, les Francs le filment redemander, le musulman jugea-que sdn prisonnier e'tait ^n personnage de dktinction ; et- pour n'être pas dans le cas de ie rendre-^ il se hâta de lui (touperla tête. Cette mort affligea beaucoup les chrétiens; quand ils l'apprirent,- ils se roulèrent par terre et se jetèrent de la poussière sur la tête (i ). t

(l) A propos des machiaes dëtroites en cette occasion, Émad-cddio rapporte .que los chrétiens av&ient fait venir d'Occident certaines

KBUkTlFB AOX CR0I8ADBS. 287

Cet échec ne rebuta pas le comte Henri. II construisit de nouveaux pierriers , et éleva par-devant une palissade qui devait les.pi^téger ; floaîs il fut troublé dans cette entreprise par la gardison* Alors il imagiiia de pratiquer une colline factice de terre qu'oo approchait peu à peu des murs ; et quand elle fut parvenue à une certaine distance , il mit derrière deux pierriers aveo lesqu^s il fit battre la ville. Ce nouvel etpédient) joint aux secours continuels qui arrivaient aux chrétiens , étonna beaucoup Saladin ; il en écrivit plus lard au calife« . •

Cependant la garnison d'Acre commençait à manquer de vivres. Ordinairement les provisions venaient ' d'Egypte ; comme la flotte égyptienne tardait d'arriver, on s'adressa au commandant de Baryte , qui fit aussitôt partir un vaisseau chargé de munitions. On lit dans B^ha-eddia oue le com^ maudant, pour fi^ciliter au vaisseau l'entrée du >port, fit habiller l'équipage, à la franque , et que les hommes se rasèrent la barbe. Pour achever l'illusion, des cochons furent mis sur le tillac et des croix en haut des mats. En- effet , lorsque le vaisseau approcha du port , la flotte chrétietme qui occupait la rade ne conçut aucun soupçon et lui laissa le temps de passer. Ainsi la garnison eut de quoi se'SMH* tenir pendant quelque, temps. A. la fin cependant, poursuit Boha-eddiQfJes> provisions sVspuisèrent} la flotte d'Egypte n'arrivant paq^ ,1a ville. allait être obligée de «e ^rendre : tout-à-coQp..on..vit venir trois batimens à pleines vbiles. A Vapproeb^ df ces vaisseaux, ia flotte chrétienne gagna iejarge poinr^les traquer. Eh même temps,, rarméé» -musulmane accouriUt .sur le rivage pour considérer le combat : les musulmaps, à; ht vue du danger, élevèrent leurs voix à Dieu } tous se- tenaient tête nue , adressant leurs Voeux au Seigneur. Le sultan était aussi sur le rivage, semblable a une mère qui a perdu ses enfans , et regardant le combat de tous ses yeux; instruit de l'extrémité où se trouvait la garnison y son cœur était en proie aux phis vives angoisses. HeureoseniMnt le Seigneur vint au secours de Pisfamisme \ I^ navires musulmans , quoique attaqués de toute part ,

pierres dTnne natare particulière qui- tombaieiit avec le brtitt dfe ia <oadre. Gantier Viniaaiif a dit un mot ds ces pierres. Voyez au tom. I«r de la Biblioikèque des Croùadts, \i^ partie , p. 6Ss'

988 EXTRAITS VaUTEXJRS AAABES

furent favorises par un bon vent qui les dëroba aa danger. Tandis que des cris s'élevaient à-Ia-fois du sein des deux armées,' que les prières recitées à haute Voix fendaient les nuages , ils s'ouvrirent un passage et entrèrent sains et saufs dans le porti où ils furent reçus comme «la pluie après une longue sécheresse (1). 9

C^ fut quelques jours apr^s que les chrétiens attaquèrent la tour des Mouches. Cette tour, suivant. Boha-eddin, était situe'e sur un. roc entouré des «aux de la mer; placée à Fea» trée du port d'Acre, elle lui servait de défense : tout vaisseau musulman venant du dehors qui pouvait arriver jusqu'à la tour, était sauvé. Aussi depuis iong«temps lés chrétiens étaient impatiens de s'en emparer, afin dd fermer Faccès aux flottes musulmanes : dans cette vue , ils construisirent un vaisseau surmonté d'une tour, et le remplirent de bois et d'autres matières combustibles-, dans l'intention de le lancer enflammé contre la tour des Mouches ; ils espéraient, à l'aide du déi^ordre ^ prendre sans peine la toun Ann de mieux assurer. le' sujccès de l'entreprise, ils préparèrent un second vaisseau , espèce de ^bvulpt également rempU de matières combustibles , qu'ils se- proposaient de lancer dans le port au milieu. de la flotte musulmane; enfin ils construisirent un troisième navire qui devait accompagner les deux premiers et servir d'asile à l'équipage. Dès que les préparatifs furent terminés, on lança le& Jeux navires; mais, par une permission divine , le vent changea tout^-à-ooup et tourna la flamme contre les chrétiens. A cette, vue, les gens qui montaient le troisième navire, se hâtèrent de rebroasser dbttmîn. Telle fut leur précipitation , qite le. désordre se mit parmi eux; ils se troublèrent ; le navire chavira , et toùs'ies chrétiens périrent au milieu des ondes (â). Cet événement, ajoute Boha-

(1) BQjia-çddin parie, k cette même époque ^ dé faventare d'an nageur nommé Issa, qui pftidaat la nvit aikair«ct Tenait à traTcrs ii flotte chrétienne de la viU^ ^n camp de Saladin et ^ii camp à la vilk, portant dans sa ceinture de^ç lettres et de largeogL^àJa garnison, et qui nn jour fat arrête dans la traversée et périt malheureusemeDL Gautier Vinisauf a raconté nne aventure semblable. Voyez an tom. h' de la Bibliothèque des Croisades, ii<^ partie, p. 679.

(9) Boha*eddin reraarqttc que pe naTÎre éti^it à pont, c*e9t-à-dire qu'on Faisait couvert d'un tillâc, sous Iieq«iel f équipage devait être à Tabri des .traits et des flèches. Ce fut justement ce qui ie perdit;

BBLATIF8 AUX ÂtOIflADBB. SSd

eddin, fut un digne évident de la puissance de Dieu, et un des traits les pins admirables de sa bonté pour Pîslamisme. Aussi cette Journée fut pour les musulmans comme un jour * de fête. é

Pendant ce temps , les chrétiens avaient continuellement à soaftrir des courses particulières que les Arabes faisaient dans leur camp. On lit dans Boha-eddin que le sultan avait pris à son service environ trois cents Arabes nomades, espèce de bandits qui se glissaient pendant la nuit dans les tentes des chrétiens et enlevaient tout ce qui se trouvait sons leurs mains : souvent ils se tenaient, unpoignard à la main , au chevet des chrétiens qui dormaîen^fet , à leur réveil, ils leur donnaient le choix de mourir ou de les suivre en silence. Pour le remarquer en passant , ce singulier fait prouve que la garde se faisait mal dans l'armée chrétienne. Boha-eddin ajoute que Sdadin favorisa tant qu'il put les Arabes. En effet , le sultan les garda à son service tout le temps que dura la guerre (9) ; la seule chose qu'il exigeait d'eax, c'était de ne disposer de rien avant de le lui avoir mon* tre';car d'ailleurs il leur abandonnait ordinairement ce qu'ils avaient vole, et les laissait s'enrichir de butin.

Saladin ne négligeait aucun moyen de se fortifier contre les chrétiens. Cette même année , 'û s'adressa au roi de Maroc pour lui demander du secours : le roi de Maroc était alors maître de Tunis et d'une partie des câtes d'Afrique; Saladin iui proposa de mettre ses flottes^ en mer et de donner la chasse aux navires chrétiens, ce qui eut intercepté les communications entre les Francs d'Occident et leurs frères de Sjrie. Mais ce projet manqua par l'esprit de secte qui divisait les musulmans. Le roi de Maroc , nommé Yacoub, de la dynastie des Almoadites , s'arrogeait les titres de calife et de commandeur des crojans, tandis que Saladin ne reconnaissait d'autre caiife que celui de Bagdad ; aussi Saladin avait long-temps balance avant de recourir à un tel appui. La lettre qu'il

car le navire ayant chavire, les chrétiens ne purent sortir à temps et périrent tons. Ce fait a été longuement raconte par les auteurs chrétiens. Le mot qne nous avons rendu par tillac on pont, est désigné dans le texte arahe par ^«3. Ce mot, bien qu'il ne Se trouve pas dans les dictionnaires , ne peut guère avoir d'autre sens.

(1) Voyez la Vie de Saladin, par Boha-eddin, pag. 10a , 133, i6t, soe,&c.

S80 EXTRAITS D'AUTEUaS ARABES

écrivît en cette occasion au prince africain nous a ete oonservee par le compilateur des Deux Jardins, Elle est curieuse, en ce qu'elle montDe les dispositions particulières de certains princes musulmans de cette époque. Dans les instructions que Saiadin donne à son ambassadeur, appelé' Ibn-moncad, et qui nous ont aussi ete conserve'es par le compilateur des Deux Jardins , il lui recommande d'user de beaucoup de reserve, de sonder d'abord le terrain, de s'assurer des opinions et des dogmes qui dominaient alors dans l'Afrique occidentale, et, quand l'occasion s'en présenterait, d'instruire le roi des eVénemens personnels au sultan , de son élévation au trône , de ^ conquêtes de Syrie et de Mésopotamie , de ses succès contre les cbre'tiens d'Orient et d'Occident. Il l'engage à dire au roi comment l'empereur d'Allemagne e'tait venu pour envahir la Syrie, et comment i7 était mort ainsi

3ue Pharaon au milieu des eaux; enfin il le charge de emander au roi l'assistance de ses flottes. La lettre qu'il remit à l'ambassadeur pour le roi était adressée au séjour de la piété pure, et abondait eu complimens et en titres flatteurs; cependant, comme il y manquait ceux de calife et de commandeur des croyans, le roi de Maroc accueillit fort mal le députe, et refusa tout secours. En vain Saiadin envoya une seconde ambassade ; toutes ses tentatives furent inutiles.

S Lin.

Arrive'e des débris de Farmëe des Allemands devant Saint-Jean-

d*Acre. — Continuation du siège.

Suite de Tannée 586 [1490 de J, C], Sur ces entrefaites arriva Frédéric de Souabe, (ils de l'empereur Frédéric Barberousse, avec les débris de l'armée allemande. Boha-eddin rapporte qu'à l'approche de FredeVic, le marquis Conrad alla à sa rencontre, et l'escorta dans sa route à travers la Phe'nicie. Fre'de'ric arriva par mer devant Acre vers le coucher du soleil, au commencement du mois de ramadan [octobre]. Cet événement occasionna une certaine sensation dans les deux armées. Cependant, remarque Bohaeddin, « le sultan resta inébranlable, remettant si| cause entre les mains de Dieu , et se reposant sur les soins de sa

REIATIF8 AUX CROI8âDB8« S9l

proYideoce. II montra toujours un visage égùl à ceux qui Rapprochèrent, et reçut avec la même bonté les faquirs, les docteurs de la loi et les oulémas. Moi-même j'avoue qu'en apprenant la marche des Allemands, j'en fus d'abord tout emu : j'allai me présenter au sultan; je trouvai en lui une force d'ame et une constance de caractère qui dilatèrent mon cœur, et me prouvèrent qu'au sultan était remise la de'fense de l'islamisme et de son peuple.

» Peu de temps après , continue Boha-eddin , le chef des Allemands, impatient de marquer son arrivée par quelque événement important, résolut de tenter un ^and coup, ne témoignant que du mépris pour l'armée chre'tienne, qui après tant de temps n'avait pu prendre Acre. En vain essaja-t-on de inodeVer son ardeur; en vain voulut-on lui faire peur des suites de son imprudence. « Laissez-moi faire, repondit-il; 9 je veux aller provoquer les avant-postes musulmans, afin «qu'ils goûtent du combat de ma nation. Je veux connaître «leur manière de faire la guerre; je veux savoir de quoi ils ffsont capables; et pour bien connaître une chose, il n'est » pas de mojen plus sur que de la voir de ses yeux. 9 II s'avança donc contre nos avant-postes, suivi de la meilleure partie de l'armée chrétienne. Les avant-postes étaient alors piaees sur la colline d'Aïadia : on a déjà dit que chaque corps de l'armée musulmane s'y rendait à son tour ; ce jour» là c'était le tour de la garde du sultan. Ces braves attendirent les chrétiens de pied ferme, et leur firent goûter la nourri" lure de la mort. Pendant ce temps , Saladin , instruit de cette attaque, s'avança avec son armée, semblable à une nuit tinébreuse, et fes chrétiens menacés de toute part s'enfuirent en désordre. La nuit sépara les combattans.

V Dès ce moment, le chef des Allemands n'osa plus se mesurer avec nous et tourna ses efforts contre la ville. Dans cette vue, il construisit des machines et des engins d'un ouvrage étonnant; l'aspect seul en faisait trembler. La plus redoutable de ces machines était un grand édifice de bois appelé debabé (l) , lequel pouvait contenir un grand nombre de guerriers ; on l'avait revêtu de grandes plaques de fer , et il marchait sur des roues , recevant le mouvement de l'inteVieur : cette machine était' munie d'une énorme tête de fer,

999 EXTRAITS P^AUTBORB ARABES

appelée hélier (1), qui faisait des ravages terribles; des hommes places dedans faisaient mouvoir cette tête et renversaient les bâtisses les plus solides. Les chrétiens élevèrent encore une autre machine terminée en plate-forme, qui recevait aussi le mouvement de l'intérieur s sa forme était la même que celle de la première, avec cette seuie différence , qu'au lieu d'une tête de bélier , elle portait une

fuèce de fer en forme de soc de charrue ; dans la première, a tête de bélier (9) opérait par son poids , tandis que , dans la seconde 9 elle agissait par son poids et sa forme pointue: c'est Finstrument que les chrétiens appellent chat (3). Outre ces deux machines, ils construisirent aussi des manteiets, des échelles et un grand navire Stu'monté d'une tour, à laquelle était jointe une trompe ou une main qui devait «ervir de pont-Ievis pour attaquer de nouveau la tour des Mouches.

» Quand ces préparatifs furent termina, les chrétiens s'avancèrent contre la viUe par tous les câtés. Dans ce danger, la garnison s'enflamma dune nouvdie ardeur. Un lundi, eut lieu un assaut terrible; les chrétiens s'avancèrent en telle quantité, que Dieu seul en eut pu décrire le nombre. On les laissa d'abord approcher : quand ils commencèrent à porter Us dents de leur acidité sur les murs de la place , et que leurs machines furent presque accostées aux remparts, un grand cri s'éleva parmi la garnison ; tous crient à-la-fob et comme un seul homme ; les portes s'ouvrent, les guerriers se précipitent sur Tennemî^ ils surprennent les chrétiens dans les fossés et en font un horrible carnage. Dieu avait frappé les chrétiens de terreur ; telle fut leur frayeur, qu'rk s'enfuirent en désordre vers leur camp, tant ils étaient épouvantés de ce qu'ils avaient vu , tant ils furent promptement rassasiés du trépas et des blessures dont ils venaient de goûter. Cependant les musulmans, embrasés par ce sno>

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