‹ Extraits des historiens arabesChapitre 37 sur 45 · S LXXXIV · texte numérisé non relu

S LXXXIV

D<$sastrç de Yêimée chrëtienne. -— S. Louis est fait prifonnrer.

An 648 [1250]. Après l'arrivée de Touran-schah, la guerre recommença avec une nouvelle fureur. Comme les chrétiens recevaient leurs provisions de Damiette, le sultan essaya d'intercQpter leurs communications, par une entreprise semblable a celle qui avait réussi , trente ans auparavant, à son aïeul, le sultan Malek*Lamel. Il fit démonter, au rapport de Makrizi^ plusieurs navires qu'on transporta à dos de chameau du côté de l'occident, dans le canal de Méhallé. Ce canal se jette* dans le Nil , en face de Baramoun, et Ton pouvait de là inquiéter les navires chrétiens qui remontaient ou descendaient le fleuve. En même temps , la flotte musulmiine, qui bvait jeté l'ancre sous les murs de Mansoura, descendit le fleuve, et les vaisseaux chrétiens furent pris en tête et en queue. Bientôt cinquante-deux d'entre eux, dit Gémalcdd in, tombèrent au pouvoir des musulmans. «J'étais, ajoute-

RBLATIPS AUX CROISADES. 461

t-îl, le joar m^oie du combat, dans Mansoura, et je passai de l'autre câte du Nil pour jouir de ce spectacle. Dans cette journe'e, Dieu couvrit i islamisme de gloire et bnsa les forces des infidèles. »

On lit sur ce même combat, dans Soyouthî, un trait qui fait voir quel était l'esprit des musulmans. « 11 y avait alors, dit-il, au camp un sche'ikh nomme Ezz-eddin, (ils d'Abdalsaiam (1), qui faisait le prophète, et qui avait prédit que les musulmans, après quelques revers, finiraient par remporter. Le jour du combat, ce scheikh ayant vu que le vent soufflait contre les vaisseaux musulmans et les menaçait

d'une ruine entière, se mit à crier de toute sa force : O vent, souffle contre Us Francs J Aussitôt le vent changea; les na* vires chre'tiens furent pousses les uns contre les autres, et l'islamisme triompha. » Sojouthi ajoute que les musulmans témoins de ce miracle s'e'crièrent tout d'une voix : « Grâces j» soient rendues au Seigneur, qui u suscite parmi les disci- 9 pies de Mahomet un homme à qui le vent obéit! «

Dès-lors, les chrétiens se trouvèrent dans le plus grand embarras. Suivant la remarque de Gémal-eddin, leurs communications étaient coupées avec Damiette , et ils ne* recevaient plus de provisions. Ils écrivirent au sultan pour lui ilemander la paix, oflfrant de rendre Damiette, si on leur cédait Jérusalem et la Palestine ; mais leurs propositions furent rejetées.

Aboulmahassen rapporte qu'en ce moment l'armée chrétienne avait à souffrir d'une horrible épidémie, suite naturelle de la disette; après quoi il poursuit ainsi : u Les Francs, se trouvant sans i;essources, résolurent de profiter des ténèbres de la nuit pour quitter leur camp et gagner Damiette. Une partie de leurs troupes était sur la rive méridionale du canal d'Aschmoun, du côté de Mansoura; l'autre partie occupait l'ancien camp : un pont de bois de pin, jeté sur le canal, servait à la communication des deux corps d'armée. Leur

(l) Ce flchëikh avait été d'abord imam d'une mosqnëe de Damas; et dix ans auparavant, lors de l'alliance du prince de Damas avec les Francs, il s'était fait remarquer par l'ardeur, de son zèle contre les chre'tiens, ce qui avait oblige' le prince de ie bannir de êc$ ëtats : ri s'e'cait alors ëubli en Egypte , où on l'avait fait cadi ; puis il avait embrasse' la vie religieuse. Voyez, pour pins de détails, (es Annales d*Aboulféda, tom. IV, p. 463, avec les notes 514 et 356.

4CS EXTRAITS d'aCTEDRS* ARABES

retraite fut si précipitée y qu'ils négligèrent de couper ie pont Leurs tentes furent laissées dans le même état qu'auparavant; ib n'emportèrent pas même leurs bagages.

J9 Les musulmans s'étant aperçus de ce mouvement, passèrent aussitôt le pont et se mirent à la poursuite des chrétiens. On était alors dans la nuit du mercredi 3 de moharram [6 avril], jour marqué pour un insigne triomphe et une victoire éclatante (i). Les Francs s'étaient mis en marche da coté de Damiette, infanterie et cavalerie, suivis de lean vaisseaux qui côtoyaient la rive ; les musulmans les poursuivirent toute la nuit et les atteignirent le lendemain ai^ matin. 'Presque tous furent tués ou faits prisonniers; très-peu se sauvèrent ; on dit qu'il en périt ce jour-là trente mille. Les mamcloucks du sultan se distinguèrent le plus dans cette

t'ournée. Le roi de France et sa suite se réfugièrent sar une lauteur^ dans le village appelé Min ié-Abou -Abdallah , où ils ne tardèrent pas à être cernés de toute part. Déjà la flotte chrétienne, qui descendait ie fleuve, avait été détruite , et il ne restait plus de moyen de salut. Environ cinq cents c^irétiens des plus braves se rallièrent autour de leur roi : comme ils ne pouvaient résister, ils se rendirent L'eunuque Géraaleddin les reçut à composition, et les ramena a Mansoura. Le roi fut placé sur un héraké ou bateau, et conduit à Mansoura, sous l'escorte de la flotte musulmane, et au bruit des trompettes et des tambours. Les prisonniers chrétiens étaient

(i) Le 3 de moharram, premier mois de Tannëe mnsnlmaoe, étant pour cette année (648 de f hégire) un mercredi , ii s^ensuit <|u*elle avait commencé le lundi précédent, 4 avril de notre ère : cependant les tables de Lenglet-Dufresnoy et des auteurs de VArt de vérifier ies dates , ne placent ie commencement de cette année qa*aa mardi 5 avril. Ces sortes de contradictions dans les dates sont fort communes dans rtiistoire orientale : ie plus souvent c'est la faute des mnsQimrns eux-mêmes; car au lieu de suivre comme nous une métiiode invariable et à Tabri des intempéries de l'atmosphère, ils attendent, ponr Commencer ieurs mois et par conséquent leurs années, Tappariiion de la nouvelle lune; d'où ii suit que si cet astre est caché une ou deux nuits de suite par les nusges , i*ordre du calendrier est interverti ; d'autres fois , au contraire , et par une conséquence bizarre ^ ils anticipent sur l'époque vraie des mois et des années. Nous renvoyons pour cet objet aux savans mémoires publiés par I^LNavoni, dans ic quatrième volume des Mines de l'Orient , et au Journal des savons, décembre 1816, article de M. Silvcstrc de Sacj.

BECATIFS AUX CROISÂDKg. 463

mi^nes garrottes avec des cordes. L'armée mu^olmanc defHait &ur la rive orientale dans une attitude triomphante y tan^lis que, sur l'autre rive, les Arabes et tout le peuple s'avan^^aient avec de grandes démonstrations de joie, en se félicitant de cette grande victoire.

» Pendant ce temps, les débris de l'armée chrétienne continuaient à fuir vers Damiette , mais toujours en se défen- ; dant. A la fin , ils furent entièrement détruits. Deux cavaliers seulement parvinrent à s'échapper; encore se virent-ils u la fin obligés de, se jeter dans le fleuve , où ils se noyèrent. Le butin fut immense. Cette journée fut vraiment admirable ; en un mot, une grande journée. «

Aboulmahassen remarque , d'après un auteur contemporain nommé Saad-eddin , qu'il n'eut tenu qu'au roi de France d'éviter son malheureux sort , en se sauvant à temps , soit sur un cheval, soit dan^ un bateau; mais qu'il préféra demeuret* à l'arrière-garde , pour veiller au salut de ses troupes. Saadeddin dit de plus que le nombre des chrétiens qui furent faits prisonniers en cette occasion, fut de plus de vingt mille , sans compter sept mille hommes qui périrent dans lecpmbat ou se notèrent « J'ai vu, ajoute-t-il, j'ai vu les morts et les mourons ; ils couvraient par leur masse la face de la terre. Jamais journée ne fut si glorieuse; il ne périt pas plus de cent musulmans dans cette occasion. 9

Cependant le roi de France , à son arrivée à Mansoura , fut chargé de chames, et logé dans la maison du scribe Fakr-eddin fils de Locman (1). L'eunuque Sabih fut commis à sa garde. Makrizi observe qu'un de ses frères avait été pris avec lui, et qu'ils furent enfermés ensemble : un homme était chargé de leur apporter tous les jours à manger. Quant ou reste des prisonniers , ajoute Makrizi , comme ils embarrassaient par leur multitude, le sultan ordonna a un de ses émir» de l'en défaire peu a peu. Chaque jour cet émir, appelé Sayf*eddin*Youssouf , et l'un de ceux qu'il avait amenés de Mésopotamie , mettait trois ou quatre cents de ces prisonniers à pai*t et leur coupait la tête , après quoi il jetait leui^

(1) On montre encore à Mansonra la maison où S. Louis fut enferme. C'est un grand e'difice situe sur une petite place en face du Nil. B. Louis fut place' au rez-dc-chaussde , dans nn ap parlement obscur, d'environ vingt pieds en carré. Voyez le Voyage de M. Rifaud, qui s'imprime eu ce moment.

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corps dans le fleuve. Cela dura jusqn^à ce qu'il ne restât presque plus de prisonniers. Si Ton en croit Aboulmabassen, le sultan avait d'abord placé en réserve les artisans et les geos de métiers, afin de mettre à profit leur iudustrie; mais ensuite il les fit mourir comme les autres.

Pour ce qui est du roi, le sultan le traita avec bonté. Aboulmabassen rapporte, d'après Saad-eddin, qu'un jour le sultan envoya par honneur au roi de France et aux seigneurs qui étaient avec lui, des khilas ou habits d'honneur, au nombre de plus de cinquante. Tous les revêtirent, excepté lui; il répondit qu'il était aussi riche en domaines que le sultan, et qu'il ne lui convenait pas de revêtir les habits des autres. Le lendemain , suivant le même Saad-eddin, le sultan ayant invité le roi à un festin splendide, ce maudit refusa d*j assister, prétendant qu'on voulait le donner en spectacle et le couvrir de ridicule.

On lit, dans la Chronique syriaque d'AbouIfarage , une autre particularité qui mérite d'être rapportée; c'est que, sur ces entrefaites , la reine, femme du roi de France , qui était restée à Damiette, ayant accouché d'un fils, le sultan envoya de riches présens à la mère, avec un berceau d'or et des vêtemens magnifiques pour l'enfant

Pendant ce temps, on négociait pour la paix, et des députés allaient et venaient de part et d'autre. Comme on était sur le point de se mettre d'accord, le sultan reprit avec son arméele chemin de Damiette, et vint s'établir dans les environs de cette ville, sur les bords du Nil, à Farescour, où il fit dresser un pavillon et une tour de bois et se livra à la débauche. Il s'était fait accompagner, dans son voyage, du roi de France et des principaux prisonniers. C'est de là qu'il écrivit de sa main à l'émir Gémal-eddin , vice-roi de Damas, une lettre où il lui rendait compte des derniers évcnemens. Dans cette lettre, il l'appelait son père ; la voici ; nous l'empruntons de la Description de l'Egypte, par Makrizi,.à ïuxUcle Damiette. u Louanges à Dieu , qui nous a tirés de notre tristesse ; car n cest de Dieu que nous vient la victoire. En ce jour les fi-' » dèles sont dans la joie , à cause de la victoire que Dieu leur n a envoyée (l). Quant aux bienfaits du Seigneur, contcnte- 9 toi d'en donner une idée; car si tu coulais les énumérer, tes

(i) Ces mots sont tires de la xxx^ sourate de rAIcoran, vers. S.

RBIATIPB AUX CR0UADB8. 466

y» effortB seraient inutiles (t). Sans doute , son excellenee le 9 vice-roi de Sjrie et tous les mosalmans ayee hii auront ete 9 ravis de joie en apprenant les grâces que Dieu vient de re- « pandre sur Fislamisme. II nous a donne la TÎctoire sur les » ennemis de notre religion. Déjà les FVancs s'étaient rendus » tout-puissans ; leur malice était devenue formidable : les 9 fidèles commençaient à désespérer du salut de leur patrie, de 9 leurs familles, ae leurs enfans, malgré le précepte de PAU 9 coran qui dit de ne jamais désespérer de V esprit de Dieu (9). 0 Tout^à-coup , le lundi , commencement de cette heureuse « année [4 avril 1950], Dieu mit le comble & ses faveurs 9 pour l'islamisme. Déjà nous avions ouvert nos trésors, pro- 9 digue nos richesses , distribué des armes. A notre appel , 9 des Arabes et des volontaires dont Dieu seul connaît le 9 nombre s'étaient rassemblés sous nos drapeaux ; il en était 9 venu des régions les plus éloignées. Quand Tennemi fut I» témoin de tant d'ardeur , il demanda la paix aux mêmes 9 conditions que sons Malek*kamel. Nous rejetâmes avec me* 9 pris leurs propositions. Alors , la nuit du mardi , les infi- 9 dèles abandonnèrent leurs tentes et leurs bagages , et s'en- 9 fuirent du c6cé de Damiette. Nous nous mimes à leur pour- 9 suite, et nos épées ne cessèrent, durant toute la nuit, de 9 se jouer sur leurs dos. Déjà ils étaient tombés au dernier 9 degré de Fopprobre et du malheur. Le lendemain , nous 9 en massacrâmes trente mille , sans compter ceux qui furent 9 engloutis dans les flots ; nous ètâmes aussi la vie aux prison* 9 niers, et nous jetâmes leurs corps dans le fleuve. Si tu 9 veux te faire une idée du nombre des morts, tu n'as qu'à 9 te figurer les sables de la mer ; tu ne te tromperas pas. Le 9 roi de France s'était réfugié à Minié Abou-ab Jailah ; il 9 nous demanda la vie sauve, et nous la lui accordâmes; il se 9 remit entre nos mains, et nous usâmes envers lui de bons <» traitemens. Il a promis de nous rendre Damiette par une 9 faveur spéciale de la suprême majesté, n Makrizi ajoute que cette lettre contenait beaucoup d'autres choses qu'il a passées pour abréger. II dit encore que le sultan avait joint à la lettre le propre manteau du roi de France, qui avait été pris dans la déroute ; il était d'écarlate , fourré d'hermine. Le vice-roi

(i) noran, soar. xiv, vers. 37.

(:i) Ihid, sonr. xii, yen. 87.

466 EXTRAITS D'AUTBUaS ABABBS

revêtit ce manteau, et l'on composa les vers saivans a cette occasion (l) :

tf Chose singulière! Thabit du roi de France, qui desîrah m ardemment de se trourer sur les épaules du prince des n émirs ( le soltan ) ,

J9 Etait blanc comme du papier , et nos e'pees Pont teint * couleur de sang.

9 Enfin, notre prince a triomphe' de tous les obstacles; n par lui ses esclaves sont habilles des dépouilles des rob. «

î LXXXV.

Mort da saltan Tonran-Bchab.

Suite de t année 648 [1250 de J. CJ. On a vu qu'an moment de la mort de Malek-saleh , PEgypte était envahie par le roi de France ; le sultan lui«>méme était absent de ses nouveaux e'tats ; et sans le dévouement de Scheger-eddor et des principaux émirs , c'en était fait de son autorité. Il parait que les émirs lui avaient trop fait sentir l'importance de leurs services , oa plutôt que la reconnaissance commentait à lui peser , et il comptait profiter du premier moment de repos pour se débarrasser de tous ceux qui lui portaient ombrage. On lit ce qui suit dans la chronique arabe d'AbouIfarage.

Le sultan voyait avec peine qu'il ne pouvait disposer, du pouvoir comme il aurait voulu ; les anciens émirs de son père avaient presque toute l'autorité; et son impatience était encore excitée par les jeunes gens qa'il avait emmenés de

(i) ^JL-Jl j> fjmljsi] <ï>jljkp (jl

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BBLATIPS AUX CROIâABti.' 467

Mésopotamie y toas compagnons de son enfance et confidens de ses débauches. « Tonte la puissance, lui disaient-ils , est « entre les mains de Scheger-eddor et des émirs ; tous n'êtes n souverain que de nom : a ce prix , if eut mieux Tain rester en » Mésopotamie. Jusqu'ici , vous avez eu besoin des émirs pont n tenir tête aux Francs. Que ne faites- vous la paix avec le roi n de France, et vous serez ie maître. Si vous le traitez bien, n il consentira à tout : il vous rendra Damiette ; il évacuera n FEgvpte , et alors vous vous passerez des émirs ; vous ne 9 serez plus à la merci de Farmée ; vous laisserez qui vous n voudrez en place , et vous déposerez ceux qui vous déplai* n ront. n

Touran-schah se laissa persuader et se hâta de conclure la paix ; telle était sa précipitation , qu'il ne prit pas même la peine de consulter les émirs : cette conduite causa une indignation générale. L'historien (^émal-eddin se plaint d'abord de ce que le sultan n'avait pas profité de l'état déplorable où étaient les chrétiens, pour attaquer Damiette et s'en emparer. Par-là, dit-il, on eât été maître de cette place, et l'on eut fait da roi ce que Ton aurait voulu. II reproche encore au sultan de passer son temps à Farescour, uniquement occupé de ses plaisirs, a Ce malheureux, ajoute*t-il, entratné par sa fatale destinée, courait à sa perte. Un jour Témir Hossam*eddin, gouverneur du Caire et homme très-sage, me dit : « Ce jeune n homme (le sultan) se conduit comkné son oncle Malekn adel (1) ; ses vues sont les mêmes : H mécontente les émirs ; 9 comme lui il sera déposé et massacré. » Sur ces entrefaites, Hossam-eddin étant venu du Caire pour faire sa cour an < prince, il ne lui fit pas l'accueil qu'il méritait; l'émir ne voyait le sultan qu'aux heures de repas, et on ne le consultait sur aucune affaire. Touran-schah en usait de même avec tous les émirs de son père et les grands de l'empire; il affectait de les tenir loin de sa personne, ne les voyant qu'à table, en présence de la fouie des courtisans : dès que le repas était fini , il les renvoyait à leurs tentes. Toute sa confiance était pour les jeunes gens qui étaient venus avec lui de Mésopotamie. Ainsi, Il mettait son appui sur des gens inconnus an peuple. Son

(i) Malek-adel était le fils aîné du saltan Malek-kamel et son succcssear aa tr^ne d'Egypte. Comme il mécontenta les émirs , on se flooleva contre fui et il fut étranglé. Voyet ci-devant, p. 440.

46S BZTBAIT8 d'AUTEURB ARABB8

dessein «tait de changer le gouvernement , et pour ceh 9 n'attendait pas même d'être affermi; bien diffcfrent de son père Maiek-salehy qui, dans des circonstances à-peu-près pareilles ^ n'avait rien fait que lentement et par degrcfs. Il s'aliéna par-là tous les esprits , particulièrement Ternir Faress-eddin Octay, chef des mameloucLs giamdarites , homme très-puissant, qui , après la mort de MaJek-saleh , était die le chercher en Mésopotamie , et Pavait accompagne' en Egypte à traven mille dangers. Le sultan avait promis à cet émir de lui donner en re'compense le gouvernement d'Alexandrie ; il ne lai tint point parole. En vérité , quand Dieu veut une chose , il en prépare les causes. 0

Makrizi fait le même tableau de la conduite du sultan envers les e'mirs. II dit que tous les hommes puissans, tous ceux qui avaient eu jusque-là le pouvoir de lier et de délier, étaient vus de mauvais œil et éloignés des affaires. Le brait courtit, sur ces entrefaites, que le sultan avait tente de se de'faire d'Octaj, soit par l'exil , soit par le meurtre, et les mameloucks commencèrent à craindre pour eux-mêmes. Dans le même temps , au rapport de Makrizi , Touran<-schah mécontenta Scheger-eddor , qui l'avait si bien servi lors de la mort de son père , et lui aemanda compte des trésors de Fe'tat Scheger-eddor , indignée , répondit que ces trésors avaient été dépensés dans la guerre contre les infidèles , et se plaignit amèrement aux mameloucks baharites. Les plaintes de Scheger-eddor firent beaucoup d'impression sur Fesprit des mameloucks. A cela se joignirent les menaces imprudentes de Touran-schah. On rapporte que la nuit, au milieu des fumées du vin , il ramfissait quelquefois tous les flambeaux qui étaient sur la table, et en coupait la sommité avec son sabre, disant qu'il en ferait autant aux chefs des baharites, qu'il désignait par leurs noms.

Plusieurs mameloucks résolurent sa mort Cet événement est ainsi raconté par Grémal-eddin , qui était alors en Égjpte, et qui mérite toute confiance, a Le lundi matin 99 de moharram [ 1"' mai], après que le sultan et les émirs se furent levés de table, et tandis qu'ils se retiraient, ceux-ci à leurs tentes et le prince à son pavillon pour s'j reposer, Bibars Bondocdar , un des mameloucks giamdarites , et le même qui devint sultan dans la suite, entra tout-à-coup, le sabre à la main, et déchargea un coup sur la tête du prince. Le sultan ayant envoyé la main pour parer le coup, ne fut blessé qu'aux

RELATIFS AUX CROISADB9. 469

doigts. Cependant, à la Tue du sang, Bibars fut si sain d effroi , qu*il jeta son sabre et prit ia fuite« Ponr le sultan , il perdit d'abord connaissance ; ensuite, revenant à lui, il s'assit sur nn sopha et appela du secours. Alors les mameloucks babarites vinrent le trouver et lui demandèrent qui l'avait blesse. II repondit que c'était un baharite. C'est peut-être, repondirent les baharites , un istnaélien ( sectateur du Vieux de la Montagne). Non , repartit le prince, « ce ne peut être 9 qu'un babarite; j'en suis sur. 0 A ces mots, les mameloucks sortirent tout troubles; et jugeant qu'il n'j avait plus de salut pour eux, ils conspirèrent la mort du sultan. Pendant que le prince s'était retodu k sa tour de bois, sur les bords du Nil, et qu'il se faisait panser, ils s'avancèrent les armes à la main , ajant Pemir Octay à leur tête. Le sultan se hâta d'ouvrir une fenêtre pour appeler du secours ! mais personne ne vint le défendre ; toits les cœurs étaient tourne's contre kii. D'ailleurs, on voyait lesbabarites decide's à-tout, et chacun craignait pour soi ; car on ne pouvait lutter avec eux pour la force et le courage. Les mameloucks firent d'aboni àjpporter du bois dans l'intention de mettre le f eu à la tour. En même temps Octay criait au sultan r «Descends! descends! lieci^ins 9 tien] sinon nous 'liHonste drât&r. 39 Di^j^ la tour <^é^ en« ▼ironne'e , et personne ne^pouvatt approober; Vékii¥ Hbirsatn^ eddin s'étant av«nee àcbeval avec le corps dés mirfnelouoks connus sous le notù dt kei^narifesj trouva le passade (émue',' et les baharites lui dirent que le sultan était mort, ëi que ce serait vouloir inutilement compromette l'islamisn^e. Ledépute du calife de Bagdad, qui était au tâamp^ et'i^T'VoUlnt aussi s'interposer en faveur du prince , fut arrêté par letr fyabAriteSj' et menacé de la mort s'il allait plus avant (1). Quelques chefii essayèrent de faire battre le tambour,* tians ^espoir de mettre le reste de l'armée en mouvement; mais lek baharîtes firatft cesser ce bruit par leurs menaces. Cependant le sultan , persuadé par les instances d'Octaj, était descendu de ia tour. Octaj lui fit les plus sanglans reprochés. Vainement Tottran" schah s'efforça de le toucher , lui disant : « Je t'ai promis 9 Alexandrie, je te tiendrai parole; je ferai tout ce que tu

(i) Un antre auteur arabe dit qae lea mameloucks. iriénacèrent fTaffranchir fEgypte do f ong de f autorité spiritoelle en cAfe , ai fe dépnU* faicait la moindre démarche.

470 BXTfiATTS d'aUTBUES ARABES

» Toadras. n Octuy resta inexorable. Bibars Bondoodar s'a* rançf^ de nonveaa , le sabre à la main , pour taer le prince. Le sultan courut aussitôt vers ie Nil pour se jeter dans le fleuve et se sauver dans le» vaisseaux qui bordaient la rive. Bibars i^ poursuivit) et pendant que les nautonniers approcbaiçnt pour It recueillir, il l'atteignit et lui 6ta la vie. Son corps resta pendant deux jours étendu sur le rivage , privé de la sépulture. Enfin , quelques fakirs ( espèce de moines mendians) l'enlevèrent, et allèrent l'ensevelir sur la rive occidentale ; Dieu lui fasse miséricorde ! 9

On peut comparer le récit qu'on vient de lire avec edui du sire de JFoinviUe , qui j ^t conforme. Makrizi s'en est éloigné en quelques points. D'après lui , le sultan était encore à table lorsque Bibars lui déchargea un coup de sabre. Aussitôt le prince se réfugia dans sa tour de boi», cri^mt qu'il voulait exterminer tous I^ manoeloucks baharites; et ceux-ci, ef^ frajes » se réunirent pour le tuer. Le sultan , les voyant avancer le sabre à la main , se retira au baut de la tour et feripïa la porte sur lui. Pendant ce temps , le sang coulait de sa mata. Les baharite# ayant mis le feu à la tour, il descendit pour implorer l'appui d'Octi^ ^ il se jeta piéme à ses genoux. i Comme Oct^y. rçstait inexorable,. il courut vers ie Nil en criant : « Je ne veux plus du trône; qu'on me laisse retourner 9 en Mésopotamie. O musulmans , n'y aura-t-il donc personne «.p#nni vous qui veuille prendre ma défense? # Mais l'armée resta, immobile^ Pendant ce tçmps, les flèches volaient de toute part; le sultan se jet# dans l'eau, et les conjura, se précipitant après lui, le percèr^t à coups d'épee. U mourut çlowc jiiilia-fois blessé, brûlé et nqye. Toiisses partisans avaient pris la fuite ou ^'étaient cachés. Son corps resta trois jours siirlf) rivage sai^ sépulture.. Ce ne fut que sur les sollicita* ^nsdu.d^puio du c^liff qu'oj^i permit de l'ensevelir. U avait rfgné -mi peu pAus d^ deusc mois.

T^l est le récit de 6émal*eddin et de Makrizi. Ces deux

i^fltemcs UQ font d'ailleurs à ce sujet aucune réflexion : le pre*

nûer se contente de dire que Touranscfaah avait quelque

talent naturel , et qu'il était verse dans.les arts et les sciences ;

. mais qu'il avait l'esprit léger et le caractère violent.

De son côté , YsdRn rapporte comme un ouT-dire que les anatremi^iieloucks qui trempèrent leurs mains dans le sang OusuiMm, étaient les mômes quj, dix ai^s auparavant, avaient, par ordre de son père, étrasigie' MelelHuIel, lorsqu'il fut

RBtATIPS AUX CROI8ADB8. 471

Tênverêi du trdne; oe qui lui donne occasion d'observer que , sans doute. Dieu avait voulu puniir en la personne de Touranschah le meurtre commis par Malek-saleii. Les autres auteur* arabes ont montre encore plus d'indifférence. Abou-4chamé, écrivain contemporain , cité par Yaféi , après avoir fait un détail dég;outant de la mort de Touran-scbah , finit par cette exclamation : « N'est-il pas étonnant que deux si grands événemensy la défaite de Farmée du roi de France et la moDt «du sultan y se soient passés à si peu de distance l'un de l'autre ? C'est au commencement du mois de moharram que l'armée cbrétienne fut anéantie; et le mois n'était pas encore fini que le sultan périssait d'une mort bonteuse. » Un autre autâttr eontemportfÎQ , Ibn-^iouzi, cité par Yaféi , ne s'étonne JHp d'une chose; c'est, dit-il , que, pour faire mourir le sultM| il ne fallut rien moins que le concours du fer, du feu et de Peau (i).

Ensuite les émirs et les babarites s'assemblèrent au pavil** Ion du sultan , pour délibérer sur le gouvernement. Touvao-» schah laissait des enfans; mais ils étaient restés en Mésopotamie (â) ; et d'ailleurs, on ne voulait pas élever les fils. après avoir fait mourir le père. On décida que Scbeger-eddor , veuve de Malek-saleb, jouirait de l'autorité souveraine; que tout se ferait en sa» nom , et que, sous eile, un émir avec le titre d'atabek aurait le commandement des troupes. La dignité d'atabek fut d'abord odèrte a l'émii* Hossam-cddin , en considération de la faveur dont il avait joui sous Malek^eb) nnais il ia refusa et proposa l'émir Schebab-eddin , qui la re^ fusa aussi; un troisième à qui on l'offrit refusa encore. Enfin on s'adressa à l'émir Ezz-eddin Aybek , Turcoman d'origine, qui accepta. Alors les émirs et les troupes prêtèrent sernvent à Scbeger-eddor- en qualité de souveraine, et à l'émir Ajbek

(i) On troure le nUme «Keviple dd mauTaiB goût- dans de Thou, h 1 endroit où cet historiea rend conifite de ia mort de ramirai CoIigiijF. Après avoir raconte les cruautés exercées sur son cadavre, il ajoute que c'était, 'uf per efementa omnia veluti torquereiur; nam in terra occisus, aqut's mersus , ignï suhjeùtus, postrcmb m aère pcpenâitl Voyez au liv. lu de stfn Histoire.

(s) Ces enfaiu succédèrent à Toaran-scha(h ffatis ses états de Mésopotamie; ils «Y maintinrent piàqu'aa temps où (a Mésopotamie fut envalife par Tamerlan, vers Ta fin du xiv« siècle de notre ère. Voyez iés Annulée d*Aboalfëda) lom. V, p. 365^

474 BXTRA1T8 d'aUTBCRS ABABBS

en qualité d'atabek. Le nom de Schegereddor fut piaea les monnaies , et la prière fàt faîte en ce même nom dans les mosonéesy ce qui ne s'était jamais vu dans Fidamisme (1). Cet événement surprit tellement^ qu'au rapport de Sojoutlu, le calife de Bagdad ne put retenir son indignation ; il écrivit aux émirs pour leur demander si l'Égjpte manquait d'hommes en était de la gouverner , dans iequei cas il en enverrait on de son choix.

Au reste , suivant Aboulfarage, Scheger»eddor était une

Ersonne d'une grande prudence. Aucune femme ne Fégat pour la beauté » aucun homme pour la force de caractère. Makrizi raconte qu'elle était d'origine turque, d'autres disent arménienne , et qu'elle avait acquis un tel ascendant sur Fesprit de Malek-saleh , que ce prince ne pouvait rien faire sans elle; il s'en faisait accompagner dans tous ses voyages. Scheger-eddor lui avait donné un fils nommé Rhalii, mort en bas âge, et de là elle prit le titre de mh^ de KhaUi snr les monnaies et dans tous les actes publics.

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