LXXXVI
Condosion de la paix. -n. D^lÊnvnce de 8. Louis.
Suite de Vannée 648 [iStôO de J. C], Pendant tout ce temps, le roi de France était resté dans sa prison et Fon n'avait pas songé à lui. Aboulmahassen se contente de dire qu'après l'assassinat de Touran - schafa , quelques maraeioucks, les mains encore teintes de sang, se rendirent le sabre à lamsin i la tente du roi , et lui dirent qu'il leur fallait de l'argent L'ordre s'étant enfin rétabli, on reprit les négociations. Ce fut l'émir Hossam-eddin qu'on chargea de traiter avec le roi, à cause de sa réputation de savoir et de prudence. Après quelques conférences, il fut convenu que Damîette serait
(l) Pourtant on tvait vu dana rindotttn, denx ceoti ans aapart> Tant, une femme appelée Radié, jouir de la plénitude de raatorité youveraine. Il n*en est paa moins vrai que les musulmans en général ont une espèce ^horreur pour le gouvernement d'une femme. Ils citent à ce nifet une tradition ou sentence sortie de la bouche de Mahomet » ainsi conçue : Pas de bonheur pour un peuple fw est gouremé par une femme , '♦K*! àSOl^' mS À>j j.
RBLàTIFS AUX CROISADES. 473
rendue ) et que le roi serait mk en liberté avec tons les prisonniers encore en vie.
Suivant Âbouimahassen , le roi s'eng^ea par le traite à ^jer cinq cent mille pièces cTor. Saad-eddin dit huit cent mille; mais il ajoute que ces huit cent mille pièces d'or devaient servir de dedommag^ement pour les provisions et les vivres qui s'étaient trouves dans Damiette au moment de rentrée des Francs, et qu'on supposait avoir été consommés : or, comme il s'en trouva environ la moitié encore intacte, la somme fut réduite à quatre cent milie pièces d'or. >Makrizi nous apprend que cette somme devait être livrée en deux paieiiiens , et que le roi devait être mis en liberté après le premier. .
Tout étant ainsi convenu , on fit monter le roi sur un mulet pour le mener a Damiette. Abouimahassen rapporte qu'en arrivant, le roi vit des soldats musulmans qui essayaient d^calader les murs et d'entrer de force. En ce moment, les principales forces qui défendaient Damiette étaient sorties et s'étaient retirées sur les vaisseaux. II était donc à craindre que la ville ne fut prise , et qu'alors le roi ne fut retenu prisonnier. Lie roi , en vojant ces soldats , se troubla et devint p^e; mais ils furent repousses. Enfin , les chrétiens qui gardaient la ville , anrès avoir fait qudques difficulté», consentirent , pour obéir au roi , à ouvrir les portes. On était alors au vendredi 3 de safar [5 mai]. Le roi fut aussitôt mis en liberté. Cependant les musulmans , en entrant dans la ville , coururent au pillage et massacrèrent les chrétiens qui n'étaient pas encore sortis; on fut obligé de les battre et de les mettre dehors pour Caire cesser ce desordre. L'occupation de Damiette par les Francs avait duré près d'un an.
Abouimahassen dk encore que, lorsque les musulmans eurent pris possession de Damiette, l'emir Hossam-eddin proposa de retenir le roi , vu que c'était le prince le plus puissant de la chrétienté, et quil serait dangereux de renvoyer un homme qui avait pénétré dans les secrets du gouvernement Aybek et les autres émirs empêchèrent cette action , disant que ce serait s'exposer au reproche de mauvabe foi, ce quil fallait éviter. Mais, ajoute l'historien, l'avis dHossam-edcun était sans contredit le plus sase; et si les mameloucks le rejetèrent , ce fut par esprit d'intérêt , ne voulant pas être frustrés de la rançon qu'on leur avait promise.
Enfin, il est dit dans Aboulmahasseikque, lorsque le roi
474 EXTRAITS D'AUTBUafl ARABBS
86 trouva libre avec les seigneurs de sa suite , il eovoja im députe aux ëmirs pour leur reprocher leur sottise et leur méchanceté : leur méchanceté, pour avoir massacre' leur maître et leur sultan ; leur sottise , pour avoir renvoyé aii prix de la modique somme de quatre cent mille pièces d'or, un prince tel que lui, qui était dominateur de la mer et qui a^etait trouve À leur discrétion. « Par Dieu! ajouta-t-il, vous mW n riez demande un royaume, que je vous l'aurais cède. «
Quoi qu'il en soit de celte anecdote , qui n'est guère vraisemblable, le roi , se voyant libre , mit à la voile pour la Palestine et de'barqua dans Acre, d'où, après quelque séjour, il retourna dans ses e'tats. Makrizi rapporte qu'il ramenaavec lui son frère, sa femme, les gens de sa suite, et les chrétiens qui étaient retenus prisonniers an Caire et au vieux Caire, au nombre de douze mille cent dix. Dans le nombre , il y en avait qui avaient été pris dans les guerres précédentes. De son coté, le roi mit en liberté tous les captifs musulmans. « ^Ce fut ainsi , remarque Gremal-eddin , que Dieu purgea l'Egypte de la présence des infidèles. C^ triomphe fnt encore plus glorieux que dans l'invasion précédente, sous Malek-kamel; car les Francs y perdirent beaucoup plus de monde. 9
A l'égard de l'armée musulmane , elle reprit le chemin da Caire, au mîiieu des acclamations et des transports de l'alégresse publique.
Makrizi rapporte que la DOUTelie de ces succès ne tarda pas à se répandre par-tout, et que la joie fut générale parmi les musulmans. A cette occasion , un poète composa les vers suivans, qu'il était censé remettre à un de ses amis, afin que celui- ci allât les porter au roi de France.
« Quand tu yerras le Français, di»-Ini ces paroies d'un n ami sincère :
n Pttissea-ttt recevoir de Dieu la récompense qui t'est due, 9 pour avoir causé la mort de tant de serviteurs du Messie.
n Tu venais en Egypte, tu ea convoitais les richesses; tu n croyais, insensé, que ses forces sexeduiraient enfuoiée.
f Vois maintenant ton armée; vois cooMne ,ton imprudente n conduite l'a précipi^ dans le sein du tombeau !
9 Cinquante mille hommes! et pas un qui ne soit tué, pri- 9 son nier ou criblé de blessures !
n Puisse le seigneur ifinspirer souvent de pareilles idées! n Peut-être Jésus vent-îl se débarrasser de voua.
HBLàTIFS AUX CROISADES. 475
f9 Peat-étre le pape est-il bien aise de ce désastre ; car « souvent un prétendu ami donne des conseils perfides.
9 En ce cas» prenez-ie pour votre devin ; faites comme 9 s'il méritait encore plus de confiance que Schakk et que j» Satih (l).
» Et si le roi était tenté de venir venger sa défaite? , si 9 quelque motif le ramenait en ces lieux ,
« Dis -lui qu'on lui réserve la maison du fils de Lokman ; 0 qu'il y trouvera encore et ses chaînes et f eunuque Sa- « bih (3). 9
Au reste, les auteurs arabes varient sur le nombre des troupes chrétiennes. La plupart disent cinquante mille hommes ; Ma^rizi dit soixante et dix mille. Si i on en croit Aboulmahassen, Fémir Hossam-eddin assurait avoir entendu, de la bouche même du roi, qu'il avait amené avec lui en Egypte neuf mille et cinq cents cavaiiers, et cent trente mille fantassins, sans compter les artisans et les valets de l'armée.
Quant à l'idée que les auteurs arabes donnent du caractère du roi , elle est en général avantageuse. Makrizi est le seul qui le représente comme un esprit rusé, artificieux, sans aucun principe de morale ni de religion. Aboulmahassen dit au cM>ntraire, d'après Saad^eddin, écrivain contemporain, que c'était un prince d'un bon naturel, d'un caractère ferme et d'une certaine force de tête. Il était , ajoute-il , très-pieux ^ et c^est de là que les chrétiens avaient tant de confiance es loi.
^ÇlîpÔy IÇPtP ^PP conversation que l'historien Gémaleddin rapporte avoir eu lieu entre le roi et l'émir Hossameddin , et qui achèvera de faire connaître la manière dont les musulmans avaient }Ufi[é cette croisade. Gémal-eddin la tenait de la bouche même de Hossam-eddin. Cet émir , dans les relations qu'il eut avec le roi au sujet des négociations de la paix, ayant reconnu en lui befiucoup d'intelligence et de bon sens, lui dit un jour : « CkMOiuent a-t-il pu venir dans l'esprit
(l) Sch»kk et Satih loot les noiii9 de deux fameux devins arabes. On peut consaker les Annales, dAboaifëda , t. I , p. S et soiv. et le Recueil des Mémafres deVAeadimie du in9cr^fiçn$ , t. XLVIII , p. 56S, 64S,'4»SS et S7S.
(s) Snivant II. Rifaud, oa composa ^ fa fiéiar occasion âne chanson qui se chaate encore aaionrd*hai.
476 EXTRAITS o'aUTBDRS ARABBB
n cTun bomme aussi pénétrant et aussi sensé que le roi , de se » confier ainsi à la mer , sur un bois fragile ; de s'engager 9 dans un pays musulman défendu par de nombreuses ar- 9 roées, et d'exposer lui et ses troupes à une perte presque 9 certaine? n A ces mots, le roi sourit et ne repondit rien. L'émir poursuivit : u Un de nos docteurs pense que celui qui 9 expose deux fois sa personne et ses biens à la mer, doit être 9 regardé comme un fou , et que son témoignage n*est plus 9 recerableen justice, n Là-dessus, le roisount encore et dit: a Celui qui a ait cela a raison , et sa décision est juste. 9 L'émir reprit : u Cependant l'opinion contraire a prévdu , et 9 Ton entend en justice les personnes qui font métier de 9 courir la mer, parce que la plupart d'entre elles reviennent 9 saines et sauves (1). 9
î Lxxxvn.
.Gouvernement des sidteiiB mameloucks.— ^Invasion des Tartates.
An 648 fi250 de J, C] et années suivantes. Après la mort du sultan Touran-scnafa et l'élévation de Schegereddor au trône , les émirs , au rapport d'Aboulféda , sTétaient empressés d'instruire les autorités de S jrte de tout ce qu'ils avaient fait ; ils leur enjoignirent de se conformer à ce qui venait d'avoir Ireu : mais les Syriens, loin d'obéir, levèrent l'étendard de la révolte , et se mirent sous la dépendcuice de
(1) II 8 été parle de ce point de jarispmdence canonique, cidessus , p. 370 , à propos d*nne conversation de Saladin avec Tbistorien Boha-eddin. Sans doate Tëmir Hossam-eddin donnait à entendre par-là qn*il regardait Texpëdition du' rot comme une entreprise insensée. Quant à ce qn^ii dit àes dangers de la mer , font cebi est relatif an pèlerinage de Jënisaiem , qu'il snpposait être Tobjet principal de rexpéditioB du roi ; car il remarqne qoe cbei les ainsalnaBS on n*est pas d*accord sur le plas on moins d'obligation dn pèlerinage de la Mecque. Les uns croient que lorsqu'on n*a pas d'autre voie que ceDe de la mer, on en est dispensé, vu les dangers de la route ; les antres soutiennent que , pubqn'il n*y a pas d'autres moyens de remplir le précepte , il faut i^j résigner , attendu que le plus souvent on en revient sain et sauf. Voyez le Tableau de l'empire ottMtan, par Monradgea d*Ohason, t. III, p. 61, édition in-8<>; voyez aussi leJownal asiatique, t. IX, p. SS et se.
JUSULTIFS ADX CROISADBS. 477
Malek-nasMF , prince «TAIep, lequel prit aosêitât le titre de sultan.
De leur câtë, les émirs égyptiens, gouvernes par une femme y ne tardèrent pas à se Uvrer à l'esprit de sédition ; on fut oblige de conférer le titre de sultan à Ajbek leTurcoman, et on lui fit e'pouser Scheger-eddor. Comme l'ordre ne se rétablissait pas , on fit choix d'un jeune prince du sang de Saladin*, appelé Moussa , auquel on remit l'autorité' souveraine. Sous le nouveau sultan , A jbek fut re'duit de nouveau au titre d'atabek et de commandant des troupes. Pendant ce temps y Malek-nasser se faisait reconnaître à Damas et à Alep y et il s'élevait un troisième sultan au midi de la Syrie ; c'était le jeune -Moguit , qui avait ete salue par la garnison de Gaza et des places voisines. Les émirs égyptiens , desespérant de rétablir le bon ordre, prirent le parti de s'en remettre à la décision du calife de Bagdad.
Cependant le sultan d'Alep avait levé de nombreuses troupes, et avait mis dans ses intérêts les princes de Hamah , d'Emesse et tous ceux qui^ étaient de la famille de Saladin. Comme il s'avançait vers l'Egypte , les émirs égyptiens prirent aussi les armes , et l'on en vint aux mains dans les environs de Gaza. Les Syriens eurent d'abord l'avantase ; mais, ayant poursuivi les fuyards avec trop d'ardeur, ils furent mis dans une pleine déroute; et lès émirs égyptiens, qui s'étaient vus à la veille de périr, devinrent plus nirts que jamais.
En ce moment, le roi de France était encore en Palestine, occupé à rebâtir quelques places chrétiennes. Les auteurs arabes rapportent que, tant que dura cette guerre , les émirs égyptiens et le sultan de Syrie sollicitèrent à l'envi son alliance. Suivant Yaféi , les premiers lui offrirent, s'il voulait se joindre à eux , la ville de Jérusalem et le reste de la Palestine; de son c6té, le sultan de Syrie lui faisait des propositions très-avantageuses.
Enfin , au rapport de Makrizi , on mit bas les armes. Par. un traité fait entre le roi et le sultan de Syrie, les chrétiens rentrèrent en possession de tous les pays situés entre le cours du Jourdain et la Mer Méditen*anée. Ce traité devait durer dix ans dix mois dix jours. Par un autre traité, Malek-nasser et les émirs égyptiens se garantirent leurs possessions réciproques : le premier eut la Syrie et les autres l'Egypte. En attendant, comme on avait toujours à craindre quelque nouvelle invasion de la part des chrétiens d'Occident, on se dé-
41% BXTRAITS d'auteurs ABABB8
cida à raser Damiette , TÎfle où se dîrigearent depuis longtemps les flottes ennemies. Cette cite' fut renverse'e de fond en comble et les habitans s'établirent luUears. Quelques-uns élevèrent des cabanes sur les bords du fleuve, à quelque distance de l'ancienne Damiette, loin des bords de la mer.Cest ce qui donna naissance à la Damiette d'aujourd'hui.
An 655 [1^57 de /. C] et années suivantes. Cependant, Ajbek le Turcoman avait repris le titre de sultan ; mais l'tatorité continuait à être entre les mains de Scheger-eddor : tout se faisait par ses ordres ; et comme le bruit se répandît
Ju'Ajbek songeait à s'affranchir de cette tutelle, elle le t étouffer dans un bain. Les émirs, indignés, se saisirent aussitôt de Scheger-eddor et la mirent à mort; son corps fat jeté dans un fossé où il devint la pâture des chiens. Le fils d'Ajbek, encore en bas âge, fut proclamé sultan; mais enfin l'émir Kotouz s'empara du gouvernement et prit le titre de sultan.
Cest vers ce temps que les Tartares et les Mogols , sons la conduite d'Houlagou , petit-fils de Gengis-kan , après avoir envahi la Perse et lAsie-Mineure , s'avancèrent en Mésopotamie et menacèrent l'islamisme d'une ruine totale. Houlagon frit Bagdad et détruisit pour toujours l'empire des califes, •a Mésopotamie et une partie de la Syrie ne tardèrent pas à recevoir ses lois. Jamais la cause de Mahomet n'avait couru un tel danger. Les Tartares, la plupart idolâtres, montraient du penchant pour le christianisme; aussi les chrétiens d'Arménie et de Syrie n'avaient pas hésité à se joindre à eux.
On se fera une idée de l'orgueil des Tartares par la lettre suivante , envoyée par Houlagou aux habitans d Alep ; nous rempruntons d'AbouIféda. a Vous ne pouvez, disait Houlafon « aux habitans , résister aux Mogols; nous n'en voulons d ail- » leurs qu'à votre sultan , et nous allons marcher contre loi. « En attendant, recevez deux commissaires de notre part; « Pun pour la ville, Pautre pour la citadelle. Si nous sommes «vainqueurs, le pays sera garanti et les musulmans protér> gés ; si nous sommes vaincus , vous chasserez les commis* 9 saires , vous les égorgerez , comme bon vous semblera. • Le commandant ayant refusé de se soumettre, les Tartares accoururent en armes et entrèrent dans la ville de force. Tout fut mis à feu et à sang : le carnage dura près d'une semaine; il n'y eut d'épargnés que ceux qui s'étaient réfugiés dans la synagogue des juifs et dans certaines maisons que
les Vainqueurs avaient promis de respecter. A la nouvelle de ce de'sastre, Hamah se hâta d'envoyer ses clefs à Houlagou ; Damas et les autres villes de Syrie se rendirent également. En peu de temps , les ^Tartares occupèrent toute ia Syrie jusqu'aux frontières d'Egypte.
An 658 [^260]. Les ehretten^ du pays applaudirent avec transport à ces evenemens. On lit dans Aboulfeda qu'à l'approche des Tartares , les chre'tiens de Damas , se croyant enfin affiranchis du joug qui pesait depuis si long-temps sur eux y montrèrent la plus grande insolence , et insultèrent les musulmans jusque dans leurs mosquées (1); les Francs de Syrie manifestèrent les mêmes dispositions. Celui d'entre eux qui montra le plus de zèle fut le prince d'Antioche, qui e'tait en même temps comte de Tripoli : ce prince se rendit à Baalbek , pour se concerter avec les Tartares et consommer la ruine de l'islamisme; dans toutes les occasions, il ne cessa d'exciter l'ardeur des Tartares.
Cependant, le sultan Kotouz s'était hâté de rassembler toutes les forces de l'Egypte. Houlagou ayant été obligé de
(i) On lit le passage suivant dans Makrizi et Yafe'i : « L*an 65 S de riiegire, Houlagou sVtant rendu maître de Damas, le gouvernement de la citadelle fut confie à un émir mogol qui favorisait extrêmement le christianisme. Les ëvéquM et les prêtres étaient sans cesse auprès de lui et en recevaient Faccueii le pfus distingué ; il visitait leurs é^ïêeê et leur accordait onvertementsa protection. Quelques chrétiens •'étant rendas auprès d'Honlagoa, obtinrent de ce prince un diplôme qui leur garantissait toute sorte de privilèges et le libre exercice de leur religion. Munis de cet acte , ils entrèrent à Damas par la porte de Thomas , portant la croix élevée , chantant à haute voix des antiennes, et disant : Voici le triomphe de la véritable religion, de la religion du Messie, Ils avaient avec eux àtB vases remplis de vin » qu'ils versaient sur les habits des musulmans à la porte Aes mosquées; ils forçaient tous les marchands de se lever lorsque ia croix passait ^ et accablaient d'insultes ceux qui refusaient d'obéir. Lorsqu'ils furent arrivés à Féglise Sainte-Marie , un prédicateur, monté sur une estrade , prononça un sermon dans lequel il faisait un éloge pompeux du christianisme , et s'attachait à abaisser ia religion musulmane et ses sectateurs. On commença à détruire les mosquées et les minarets qui se trouvaient dans le voisinage des églises. En vain les cadis et les gens de loi se rendirent à la citadelle pour porter leurs plaintes au gouverneur ; ils n'obtinrent aucune satisfaction, et furent chasses avçc mépris. » Voyez les Mémoires géographiques et historiques sur l'Egypte, par M. Quatremère , tom. II , p. tso.
480 EXTRAITS D*AinBUM ARABB8
repasser l'Eaphrate, Kotouz rentra en Sjrie et «ttn^pa les troupes tutares qui gardaient le pays. On était iJors sa vendredi S5 de ramadan [septembre]. L'action eat lieu dans les environs du J^mrdain. Les Tartares , commandés par va lieutenant d'HouIagou nommé Ketbo^, furent vaincns et obligés de repasser TEuphrate. Ainsi, ia Sjrie retomba an pouvoir de l'islamisme. Dans les prepiiers transports de leur joie, les musulmans se vengèrent des insultes qu'ils avaient reçues. A Damas, les maisons des chrétiens furent pillées , plusieurs églises détruites, et les chrétiens exposés à toute sorte d'outraffes ; Makrizi rapporte même que plusieurs furent égorges et le reste mis en prison. Ensuite i quand k sultan fit son entrée dans la ville , on leva sur eux une forts somme d'argent
f LXXXVin.
Avëoement da sultan Bibtrs — Sa politique envers les cbrétieiii.
An 659 [1260], Le sultan Rotouz, après sa victoire, s'était empressé de rétablir les choses dans leur ancien état. II avait enfin repris le chemin de l'Egjpte, lorsque arrivé aux sables qui la bornent du cdté de la Sjrie, il fut assassiné dans un endroit écarté. Ce meurtre fut {ouvrage de Bibars-Bondocdar, le même qui avait déjà trempé ses mains dans le sang de Touran-scnah. Ce qui le porta à cette action, c'est qu'u avait demandé le gouvernement d'Alep , et que le sultan le lui avait refusé.
Abouiféda rapporte qu'après Fassassinat, Bibars et ses complices s'étant présentés , les mains encore dégouttantes de sang, au chef des émirs , celui-ci demanda qui avait commis le meurtre : « C'est moi, dit Bibars. — En ce cas , repondit o le chef des émirs , l'autorité t'appartient, o Et Bibars fut aussitôt proclamé sous le titre de Malek^daher , ou roi trionh phateur. II avait eu d'abord l'intention de prendre celui de Malek-kaher , ou roi terrible ; mais on lui fit observer que ce titre ne serait pas de bon augure.
Dès que Bibars fut maître des afliûres, il s'occupa des deux grands objets qui illustrèrent son règne ; la ruine des chrétiens de Syrie et l'abaissement des Taiiares. Les Francs, à Taide de la longue paix dont ils jouissaient depuis l'invasion du roi de France, et sur-tout à la faveur de la diversion des
RBLàTIFS AUX CftOISADBS. 48 1
Tartereg, avaient aoquîi on grand accrolMemept de forces. Le prince d'Andoche sur-tout avait étendu son autorité sur les terres musulmanes voisines d'Aiep, et ne cessait de menacer tout le nord de la Sjrie : de leur câté, les Tartares, quoique plusieurs fois repoussés , n'étaient rien moins qu'a* battus , et attendaient l'occasion (avorable pour rentrer en Sjrie.
Le sultan résolut d'abord de mettre l'Egypte à l'abri des invasions des Francs , et, dans cette vue, il fit fermer la bouche de la branche du Nil qui passe à Damiette. On a déjà vu que cette ville, dans la même intention , avait été entièrement rasée. Le sultan voulut ôter tout moyen aux vaisseaux chrétiens de pénétrer dans le cœur du pays. Ce fait est ainsi raconté par Makrizi : « On enfonça des troncs d'arbre dans le lit du neuve , à l'endroit ou il se jette dans la mer, et il devint impossible aux gros navires de le remonter. Encore aujourd'hui, poursuit Makrizi , les gros bâtimens qui viennent par mer ne peuvent franchir le passage ; on est obligé de décharger les marchandises sur des barques particulières nommées germes (l), qui les transportent a la nouvelle Damiette : un gros bâtiment ne pourrait tenter le passage sans de grands dangers. La Damiette actuelle n'est pas à la même place que l'ancienne ; elle est plus éloignée de la mer (8) : elle commença par des cabanes de roseaux , et aujourd'hui elle est cievenue une ville importante, commerçante, ornée de bains, de mosquées, de collèges, en un mot une des plus belléê villes de Dieu qui se puissent voir (3). 9
(0 /y^.piori«ifj.
(t) Qoelqnes ëcrivains , ponr aroir ignonf ce fait , ont cru mal à propos qae la distance qui existe entre la Damiette actnclie et la mer, provient en entier du limon que le Nil charie chaque annde dans la mer, et là-dessus ils se sont ezagffrë Timportance des allurions. Voltaire avait déjà commis cette erreur dans lu Philosophie de l'histoire; M. le baron Cuvier Fa Télexée. Voyez son discours prëli&inairc sur Us Biomimens fossiles, p. 70 de la dernière édition.
(s) Si Ton en croyait Cardonnc (Extraits des Chroniques arabes reUuipes à S. Louis, et publiés à la suite de la Vie de S, Louis, par Joinville, édition de 1769, p. 544), Bibars, non content de ces précautions , aurait fait construire un pont ou plutôt une chaussée de plus de trente lieues de long, depuis Kalioub aux environs du Caire insqu'à Damiette y et cela afin de pouvoir, un tout temps , secourir
4S$ BXTRAITS o'aOTBURS ARABBS
Ensuite Bibars s'occupa à se faire des alliés chez les diKtiens d'Occident, et k s'instruire par leur moyen de tous les projets de ses ennemis. Dans cette vue , il envoya une ambassade à Manfred ou Mainfroi^ qui avait succédé à Frédéric II, dans le royaume«de Naples et de Sicile , et qui , par ses qi^erelies avec le saint siège , était tout dispose à favorisa* rislamisme. Celui qu'il choisit pour cette mission est lliistorien Gémal-eddin, le même que nous avons si souvent cité. Gémal-eddin rapporte lui-même qu'il fut très-bien accueilli , et que non-seulement Mainfroi lui permit de rester auprès de lui, mais qu'il l'admit dans sa société. Gémal-eddin parie avec adiniration du crédit dont les musulmans jouissaieot à la cour de Mainfroi : ce prince en avait un grand nombre à son service, et leur témoignait en toute occasion la plus grande confiance ; on proclamait dans son camp la fiAîère, et l'islamisme y était publiquement professé (!}•
cette TiIIe, même au moment du débordement du Nil, lorsque fÉgyple est submergée sous les eaux. Ce nest pas le Bibars du temps des croisades qui fit construire cette chaussée , mais un autre BiVan surnommée Criiuchniguir, lequel régnait en 708 de Thégire [1^508 de J. €.]. Voyez la Description géographique et historique de i'Égypte, par Makrizi, tom, III, article des Chaussées, on, comme il les appelle, dcsjj-iOb.
(l) Comme le récit de Gémal-eddin peut être curieux , nous le donnerons ici en entier; nous rempruntons d'AbouIfëda, qui ayait étudié sous Gémal-eddin et qui lui a consacré une notice partîcuiièFC dans son histoire. Voyez les Annales moslemici, t. V, p. 147. Cesi Gémal-eddin qui parle : « Mainfroi m'accueillit avec bonté et me » permit de rester auprès de lui dans la Pouilie. J*eus occasion de ■ remarquer en lui beaucoup de mérite et un goiftt naturel pour les » sciences intellectuelles; il possédait parfaitement les dix tnitri » d*£uclide, et c'est pour lui que je composai mon traité de logique, » que j'intitulai pour cette raison ÏImpériaL Non loin de la tHIc que « j'habitais se trouyait Luceria(dans la Capitanate), ville entièremcat » peuplée de musulmans, que Frédéric avait fait venir de Sicile. 0 (Voyez les Annales de Muratori , à Tannée 1SS4, et ie Journal
• asiatique, t. I,*p. 40, 41 et 49.) On y fêtait le vendredi, et Tisia- « misme s'y montrait à découvert; ia plupart des officiers de Haiufirot
• étaient musulmans. La ville que j'habitais n'était qa*à cinq iouméei « de Rome.
» A l'époque où je quittai Mainfroi , le frère du roi de Fkance » (Charles d'Anjou) et le pape , qui est comme le calife des Hrancs, n s'étaient ligués conti^c lui. Le pape l'avait excommunié , raocusiiit
Un antre ftutenr arabe , Yafëi , rapporte que Bibars , pour mieux ^'attacher Mainfroi , lui envoya en présent une giraÎTe et quelques prisonniers tartares, avec leurs chevaux de race mooie. Ces relations entre le sultan et Mainfroi durèrent jusqu'à a mort de ce dernier; Makrizi en fait mention plusieurs fois. Après Mainfroi y Bibars essaya d'en établir de nouvelles avec son successeur y Charles d'Anjou, lequel lui envoyait de temps en temps des lettres , dans lesquelles il se disait son très-devoue serviteur.
II arriva alors un événement très-funeste aux chrétiens d'Orient, et oui roiipiit Bibars de joie; ce fut la chute de Tempire fonde par les Latins à Constantinople , et l'expulsion des Francs de cette ville : cette révolution , malgré son impor» tance, a peu attiré l'attention des auteurs arabes ; Aboulfarage est presque Je seul qui, dans sa chronique arabe , soit entré à cet égard dans quelques détails. Voici ce qu'il dit; on y verra quel esprk régnait alors chez les Grecs : « Des hommes très-savans dans l'avenir avaient prédit que celui-là chasserait les Francs de Constantinople et régnerait sur tout l'empire grec, qui renferiâerait dans son nom les deux lettres de l'idphabet grec .H et X. Or, on remarquait à cette époque, à la cour de Théodore Lascaris, empereur des Grecs de Nicée, un patrice appelé Michel (MIXA£A) Paiéologuc,
» de pencher pouîr les laoBuInuiDS ; c'dtait ce même motif qai avait ftit
• excommunier «oa père Fr^d^ic II et son frère Conrad, v
Gémal-eddin rapporte ensaite an trait concernant la manière dont Prcde'ric parvint à Texapire , trait qu*il dit tenir de la bouche même de Mainfroi , et qui pourtant paraît peu vraisemblable. « Frédéric , dits il , étant encore en ba3 âge lorsqu'il perdît son père (fempcrour
• Henri VI), ne jouit "pas tout de suite de Tautorité impériale; et
• quand il eut Tàge requis, plusieurs se mirent sur les rangs pour la m loi disputer. Le pape fut choisi pour arbitre du différent : mais
• Frédéric crut deroir recoarir à ia ruse; il feignit de renoncer à la » dignitë impéridte; et voyant chaque préttodant en partioutier , il 9 promit de lui céder sa couronne, si fon s*en remettait à sa décision, o Lors donc que tous les prétcndans se trouyèrent assemblés auprès m du pape, 9es riyaux ayant déclaré i|u*ils s'en remettaient à son m choix, il prit pour lux la couronne impériale , qui avait été déposée » au milieu de l'assemblée , et se la mit lui-même sur la tête, disant yi quil ne faisait que s'approprier l'héritage de ses pères; ensuite, » profitant de rétonnemcnt des assistans, il sortit pour rejoindre ses » troupes , et alla se faire reconnaître en AUemagne. «
484 BXTBAITS D'aUTBDRS ABABB8
homme habile et entreprenant. Lascaris ne doata pas qne ce ne fut l'homme en question et il ie fit enfermer; il youlaît même ie faire mourir , et il n'en fut détourne que par les soumissions de Michel. Après la mort de Théodore, Michel fut nommé tuteur de son fils : alors il n'eut plus qu'une pensée ; ce fut d'accomplir la première partie de la prophétie. Comme il rencontra d'abord de la résistance, il l'ésoiat d'user de stratagème : il attendit que la division se fut mise entre les Vénitiens et les Génois , qui se disputaient alors le commerce d^ l'Orient, et que touterles forces vénitiennes qui étaient à Constantinople se fussent rendues a Acre pour j combattre les Génois. De plus , pour achever d'affaiblir Constantinople et attirer les Francs d'un autre oâté, il ordonna au commandant d'une de ses forteresses de faire semblant de se révolter et de vouloir leur livrer la place. Quand tout fut prêt, il passa le Bosphore avec son armée, et entra de nuit dans Constantinople, par une vieille porte qu'on avait négligé de garder, et qui lui fut indiquée par un berger. Aussitêt Tempereur Baudouin et les Francs s'embarquèrent sur leurs vaisseaux , et la ville fut occupée sans résistance. «
Bibars regarda cet événement comme fort heureux pour l'islamisme. Suivant Makrizi, il se hâta de se mettre en relation avec Michel Paléoiogue, qui avait fini par s'emparer de l'autorité souveraine (l) , et de faire alliance avec lui. Michel, pour se l'attacher, rétablit Pancienne mosquée qui était à Constantinople, et Bibars se chargea de fournir les lampes, les voiles, les parfums, et tout ce qui pouvait servir à la splendeur du culte mahométan. Ce fut ainsi que le sidtan parvint à se fortifier au dedans et au dehors , et qu'il put enfin s'occuper sérieusement de ses ^ands projets contre les colonies chrétiennes de la Palestine.
(l) Aa reste, ni Makrizi ni les autres antears arabes ne font mention de Pale'ologue ; ils n'appellent jamais le souverain de Constantinople que du nom de hascaris, fj,^XJSt f , sans doute parce que c'était
au nom de ce jeune prince qne Michel avait d*abord entrepris conquêtes.
5 LXXKIX.
Premières ezpe'ditions de Bibars contre les chrc'tiens.
An €60 [1262], On a tu, sous la date de l'année 659 de rheglre, que la paix avait été faite pour dix aqs , au nom de S. Louis y entre les chrétiens de Syrie et Maiek-naser, sultan d'AIep et de Damas. Ce traité avait été exposé à quelques infractions au milieu des invasions des Tartares ; les Tartares avaient bouleversé tout le pays. Malek-naser, auteur du traité , n'existait plus ; d'aiileur»la Syrie était retombée au pouvoir de l'Egypte. Bibars, en montant sur le trône, eut d'abord l'intention de ne pas reconnaître le traité, et d'attaquer à force ouverte les colonie» chrétiennes : il n'eu fut empêché que- par une disette qui désola tout-à-coup la Syrie, et par le désir de se bien affermir; cette raison l'engagea même à renouveler la paix. Mais, si l'on en croit les auteurs arabes , le désordre alfait toujours croissant : les chrétiens , perpétuellement divisés entre eux , ne respectaient plus d'en< gagemens ; le prince d'Antioche excitait sans cesse les Tartares; les chemins étaient infestés sur terre et sur mer. Si l'on traitait avec les hospitaliers, c'était pour les templiers un motif de prendre les armes; si l'on faisait la paix avec la ville d'Acre , on était exposé aux insultes du roi de Chypre, Bibars ayant envoyé une députation à l'empereur de Constantinople, les {députés furent enlevés en pleine paix par les vaisseaux du roi de Chypre, et chargés de chaînes. Il dépendait alors du moindre seigneur de village de faire une incursion sur les terres de son voisin , et de mettre tout le pays en combustion.
Au rapport de l'auteur arabe de la Vie de Bibars, il avait, été convenu, lors du renouvellement du traité, que l'on ferait un échange des prisonniers. En conséquence , Bibars se mit en devoir d'envoyer les chrétiens qui étaient entre ses mains à Naplouse, pour qu'ils y fussent échangés; mais aucun chrétiea ne parut Les Francs négligèrent d'envoyer les prisonniers' musulmans , et Bibars fut obligé de ramener les prisonniers* chrétiens à Damas, où on les employa à divers ouvrages de bâtisse. Par le traité, les Francs s'étaient engagés à n'élever aucune nouvelle fortification dans leurs terres, et pourtant ils n'avaient cessé de travailler aux fortifications
480 EXTRAITS d'aUTEURS ARABES
d'Arsouf. Ce fut sur ces entrefaîtes qu'eut lieu l'insalie Imite par le roi de Chypre aux ^députes égyptiens; dans le même temps, ie prince d'Antioohe ne cessait aanîmer les Tartares. Bibors, furieux, se jeta sur les terres de ce prince, et y mit tout à feu et à sanff. Ses troupes pe'netrèrent jusque daas le port de Se'Ieucie, ou elles brûlèrent les vaisseaux qui étaient à l'ancre.
L'année suivante (661 ou 1963 de J. C), Bibars, saîvaot Makriû, retourna en Syrie, décide à se venger de la ville d'Acre. Les seigneurs de Jf^a et d'Arsouf, qui avaient toujours été fidèles au traite, s'e'tant présentes à lui avec des présens, il les accueillit avec bonté et respecta leurs domaines. De leur cAté, les chrétiens d'Acre, instruits de son approche et des forces terribles qu'il amenait avec lui , demandèrent à négocier ; mais Bibars leur représenta que puis- Îu'ils voulaient fa paix , ils auraient du exécuter le traite , ou u moins ne pas attendre, pour négocier, qu'il fîut arrivé à leurs portes; et comme ils répondaient qu'ifs avaient jusquelà ignoré sa marche, Bibars reprit : «' Quand on veut since^^ » ment une chose, on fait preuve de plus de vigilance. Igno- 99 rer la marche de notre armée, c'est ne pas conniûtre la n quantité d'animaux qui peuplent la terre et des poissons qui n habitent l'Océan. Nos troupes sont si nombreuses, qu'il ne 0 doit pas y avoir de coiil dans vos maisons où il ne ftiille sans n cesse balayer la poussière soulevée par notre cavalerie. n C'est au point que le bruit de nos chevaux , dans leur mar- 9 che, doit avoir étourdi les oreilles des Francs au-delà des n mers , et des Tartares au fond de leurs retraites. Et si une 9 si grande armée vient jusqu'à vos portes sans que vous vous 9 en aperceviez , que faut-il donc pour éveiller votre atten- 9 tion ! V
Un jour , poursuit M akrizi , le sultan fit venir les deput<^ chrétiens , et leur demanda ce qu'ils voulaient faire : « Exe- 9 cuter le traité, » répondirent-ils. A quoi Bibars répliqua : u Que ne le disiez-vous plus tftt , avant que nous fussions ar- 9 rivés ici? vous nous auriez épargné des frais tels , que si 9 l'argent que nous coûte cette expédition pouvait couler, » il formerait des fleuves immenses. Pour nous, nous n'avons 9 fait aucun dégât sur vos terres ; nous ne voUs avons pas 9 causé le moindre dommage : vous, au contraire , vous avez 9 infesté les chemins et empêché l'approvisionnement de nos 9 troupes. A peine le traité a été renouvelé, que vous aver
KBIATIFS ADX CROISADES. 487
« refusé d'en jurer Pexécutron : H a fallu rédiger une nouvelle •» formule. Nous, cependant, nous nous étions conformés à ^ ce qui était convenu. Au moment de l'échange , nous avons 9 envoyé les prisonniers chrétiens à Naplouse, espérant que 9 vous amèneriez les prisonniers musulmans. Vous avez né- 9 gligé de le faire, et vous êtes restés sans pitié pour vos « frères captifs. Vous avez de plus retenu les prisonniers mu- 9 solmans sans rien adoucir à leur sort, vous rejetant la faute 9 les uns sur les autres. A l'égard de ce qui a été volé à nos 9 marchands , vous aviez promis de les indemniser pour la • part qui vous concernait, et puis vous avez dit qu'ils n'ont 9 pas été volés chez vous, mais à Tortose,* ville qui est au 9 pouvoir des templiers, et que c'était aux templiers d'en 9 rendre compte ; mais Dieu sait si Tortose n'est pas de votre 9 domaine. Nous avons envoyé une députation à l'empereur 9 de Constantinople ; nous vous avons fait demander si les 9 députés pouvaient en sûreté se mettre en mer ; vous nous 9 avez conseillé de les faire passer par l'île de Chypre : à 9 peine ils y sont arrivés , qu'on les a arrêtés , chargés de 9 chaînes et accablés de mauvais traitemens, à tel point que 9 l'un d'eux en est mort. Vous saviez pourtant de quelle lîfa- 9 nière nous en usons avec vos députes. D'ailleurs, un député 9 n'a-t-il pas un caractère inviolable , et ne doit-on pas le 9 respecter même au milieu des foreurs de la guerre? Si cela 9 t^esi fait sans votre agrément, du moins ce n'est pas sans 9 préjudice pour votre honneur ; et n'est-ce pas en conser- 9 vant leur réputation pure que les rois se mettent en état de 9 sauver les biens et les personnes? Au reste, le roi de 9 Chypre a des biens dans Acre et sur la cête \ ses navires et 9 ses marchands viennent commercer dans votre ville. Il 9 n'est pas seul, il a avec lui les templiers et les ordres de 9 chevalerie. Si vous n'aviez été complices de sa perfidie, 9 vous vous seriez levés pour en tirer vengeance ; vous au- 9 riez confisqué les biens qu'il a chez vous , et vous auriez 9 instruit de sa conduite le pape de Rome et les rois de i'Oc- 9 cident. Quelle a été votre conduite sous les sultans mes 9iprédécesseurs? Vous reçûtes en dlsmaël, prince de Da- 9 mas, les forteresses de Schakif et de Séfed, à la charge de 9 faire cause commune avec lui contre le sultan d'Ë^ypte (1).
(i) Voyez ci-devftnt, p. 440.
H$ BXTIIAIT8 o'aUTBUIIS AHABBS
« l>e sultan y c^uQÎque vainqueur, ne se venffea pas devons; Ht il respecta vos terres et ne vous fit que du bien. Vous le '9 payâtes d'une telle douceur en prenant parti contre lui poor ¥te rof de France (S. Louis). Heureusement vos projets » échouèrent. Citez un seul trait de bonne foi dans toutes vos 9 relations avec l'Ëgjpte; citez une seule de vos invasions » qui aitete heureuse. En un mot, Ismael vous livra Séfedet » Schakif y parce qu'il avait besoin de vous ; mais moi , je 9 n'ai que faire de votre appui. Rendez-moi ces deux places 9 et toutes celles que vous avez prises aux musulmans ; mettez 9 les prisonniers musulmans en liberté; sinon je n'écouterai 9 aucune proposition (l). «
Les chrétiens , continue Makrizi , répondirent que , loiade vouloir enfreindre le traité, ils ne demandaient qu'à l'exécuter : ils offrirent de renvoyer les prisonniers musulmans. Mab Bibars n'admit pas ces excuses, et fit sortir les députés à rjieure même, ue là , îl envoya dévaster les campagnes de Nazareth et de la ville d'Acre. L'éfi^se de Nazareth , une des plus belles de la Palestine , fut détruite de fond en comble. Tout cela eut lieu sans que les Francs essayassent d'y mettre obstacle.
Sur ces entrefaites , Bibars publia une ordonnance pour réprimer les brigandages qui se commettaient journellement dans le pays. C'est l'usage en Orient que, lorsqu'il se commet un meurtre, l'assassin paie aux héritiers du mort une amende qui se nomme le pris du sang» Comme souvent on massacrait les familles entières, Bibars ordonna qu'an défaut d'héritier, on paierait le prix du sang an trésor, li voulut encore que les malfaiteurs apportassent au trésor ce qu'ils avaient volé, et dont on ne connaîtrait pas les véritables propriétaires. Makrizi rapporte que cette mesure procura au sultan des sommes trè»-considérables. « Ceux, ajoatet-il, qui se livraient a ces' brigandages, étiûent des paysans et des personnes adonnées à la vie pastorale. Le sultan aima mieux tes punir de cette manière que de les exterminer; car c'étaient d'ailleurs des hommes utiles et qui élevaient des
(l) Makrisf n*e8t pas le seul antenr qui ait parie de ces plaintes de Bibars ; les auteurs latins en ont aussi fait mention. Voyex le fragment historique de Gniilanme de Tripoli , dans le recueil de Dncbcsne» t. V, p. 434» etSanuti,dansBongars,p. 22 1.
HBULTIFS AUX CROI6A0Bg. 489
bestiaux. Cest sur-tout dans le territoire de Naplouse et du c6te de Jaffa que ces violences avaient lieu. Les personnes qui s'en rendaient coupables servaient de plus d'espions aux Francs. »
Enfin le sultan résolut d'attaquer la ville d'Acre ménse. Makrizi rapporte ainsi cette expédition : « Le sultan partit de nuit de son camp , placé sur le mont Thabor, et fit ses dispositions. Les chrétiens s'étaient retranchés sur une colline voisine d'Acre , et appelée la colline de FodouL Bibars essaya de monter sur la colline, aux cris de Dieu est grand (l ) , et montra une ardeur extraordinaire; lui-même excitait les soldats à la piété et à la bravoure. En un instant, il s'éleva un cri général ; les fakirs ^Jes dévots de l'armée, les esclaves , se précipitèrent pour combler les fossés. Les chrétiens , par-tout repoussés, se retirèrent dans la ville , et les environs furent mis à feu et à sang ; les arbres furent coupés , les maisons brûlées. Les musulmans s'avancèrent jusqu aux portes de la ville; tous croyaient que Bibars allait s'en emparer : dans nn assaut général, les chrétiens furent renversés dans les fossés; plusieurs périrent aux portes; une des tours fut minée et démolie; mais le lendemain Bibars se désista du siège et tourna ses vues d'un autre côté. «
Makrizi ne dit pas quelle raison porta Bibars à changer si subitement de dessein ; elle parait nous avoir été révélée par la chronique arabe d'Ibn-férat. II semble résulter de quelques expressions obscures de cet auteur, que les Génois, qui nourrissaient un vif ressentin^ent contre la ville d'Acre , où Us étaient sans cesse en guerre avec les Vénitiens pour leurs intérêts de commerce, avaient promis au sultan d'attaquer cette cité par mer, tandis que lui l'assiégerait par terre; le s<^igneur chrétien de Tyr devait les seconder. Comme ni les uns ni les 'autres ne se trouvèrent au rendez-vous , Bibars fut obligé de renoncer à son dessein : mais il fut trèsirrité de ce manque de foi; dans sa colère, il fit dévaster les
(i) Ou, ponr s*en tenir plus litténdemenC ans expressions de Makrizi , an brait du tahlil et da tahbir; c'était le cr^ d*annes on de gnerre des mnsulmans. Le tahlil consiste dans ces paroles : Il n'y a pas de foret et il n'y a pas de puissance, si ce n'est en Dieu, en cet être suprême, en cet être puissant ; et le takbir dans celles-ci : Dien est grand, Dieu est grand, il n'y a pas d'autre Dieu que Dieu ; Dieu est grand. Dieu est grand; louanges à Dieu !
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campagnes de Tyr, ainsi que celles de la principauté. d'Antîoclie. De leur câté, les chrétiens entrèrent sur les terres des musulmans et j mirent tout à feu et à sang. De part et d'autre on enlevait les bestiaux , on massacrait les hommes , on rasait les maisons; toutes les hauteurs , tous les detilà, tous les lieux fortifies par les hommes et par ia nature devinrent des repaires de brigands. Telle était Phabitnde du pillage^ que , même dans les villages où la paix avait ete' respectée jusque-Ifi j les pajsans ne pouvaient se contenir en vojant passer un troupeau ou une caravane. A la fin , oo ne prit plus ia peine de cultiver les terres ; les travaux de Pagriculture furent suspendus; le pays fut en proie à la famine; et alors on fut oblige' de négocier pour obtenir une trêve et pouvoir ensemencer les terres.
Au milieu de ces excès, un grand nombre de chrétiens renièrent leur religion. Makrizi parle, en divers endroits, de bandes de ces misérables qui se présentaient au sultan , et i qui on donnait des chevaux et des armes.