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Conquêtes de fiibari sur les chrétiens. — II prend C^sarec
et Arsouf.
An 663 [1265]. Les Francs de la Palestine, dans iear impuissance , en appelaient à toatea les nations voisines. Cette année , le roi de la petite Arménie , qui était chrétien , pousse' par leurs instigations, menaça d'envahir ia Sjrie. Il faOui que Bibars fit marcher contre lui une partie de son armée. Dans le même temps, les chrétiens s'adressèrent auxTartares pour les engager a passer de nouveau l'Euphrate. Les Tartares prirent en effet les armes , et formèrent le siège d'E3biré, forteresse qui domine les rives de ce fleuve , et qui est comme la clef de la Syrie. On était alors au printemps , et les troupes égyptiennes étaient encore dans leurs cantonnemens; pour le sultan , il prenait le plaisir de la chasse. A la nouvelle du mouvement des Tartares , Bibars fit partir en toute hâte les troupes qui étaient disponibles, et il se mit bientôt Iui*ménie en marche avec le reste de S(es forces. Les Tartares l'ayant appris , furent saisis d'un tel effroi , qu'ils abandonnèrent ie siège d'Elbiré. Alors Bibars résolut de se venger des chrétiens,
BBJLATIFS AUX CHeiSADES. 491
auteurs de cette guerre. En vain le seigneur de Jafiii, qui avait toujours ete fidèle au traite , vint intercéder pour los Francs : le prince se pliûgnît avec amertume de leurs incursions continuelles 9 de leurs intelligences avec les Tartares. Ainsi y sans vouloir rien écouter, il prit le chemin de Ces^ree , sur les bords de la mer , et se disposa à subjuguer cette ville. Nous allons laisser parler à oe sujet Makrizi , notre guide ordinaire pour cette époque :
a Bibars , en se mettant en marche , avait à dessein disshmole son projet, afin de prendre la ville au dépourvu. Il feignit de n'être occupe que du plaisir de la chasse ; les émirs avaient ordre de faire comme lui : personne dans l'armè'e ne savait où Ton allait En attendant , on travaillait nuit et jour aux machines de siège; le sultan lui-même était au milieu des ouvriers , les animant par son exemple. Quand tout fut prêt, l'armè'e se rassembla tout d'un coup devant Césaree. On était alors au jeudi 9 de gioumadi premier [96 février], et les habitans n'avaient fait aucun preparatif. L'attaque eut lieu le jour même. Les soldats , se faisant des espèces d'é* chelles avec les piquets de fer et les courroies de leurs clievaux , sautèrent dans les fossés et escaladèrent les remparts. En un moment la ville fut occupée, et les chrétiens se réfugièrent dans la citadelle : c'était un des châteaux les mieux bâtis et les plus forts de la Palestine ; le roi de France ( saint Louis), pendant son séjour en Palestine, l'avait fortifié avec beaucoup de soin ; il était entouré de tout côté de fossés baignés par les eaux de la mer ; les pierres qui avaient servi ii sa construction étaient extrêmement dures , et s'enchâssaient les unes dans les autres en forme de croix , ce qui les mettait à l'épreuve de la brèche et de la mine ; après même qu'on était parvenu à creuser sous le mur, la partie supérieure restait suspendue et ne tombait pas. Pendant qu'on l'attaquait , Bibars envoya dévaster les pays situés du cÂté du Jourdain , ainsi que les campagnes d'Acre.
n Cependant les assauts ne discontinuaient pas. Le sultan s'était établi en face de la citadelle, au haut d'une ^ise, d'où il dirigeait les attaques. Quelquefois il s'avançait dans des machines roulantes et venait visiter lui-même la brèche. Un jour on le vit, un bouclier à la main , combattre avfc intrépidité, et^à son retour avoir son bouclier hérissé de traits. Il ne cessait de donner lui-même l'exemple de la bravoure : quiconque se distinguait était sur-le-champ récompensé;
409 BXniAITS d'aCTBDR8 ABABB8
pluaicars fois H distribua des robes d'honneur aux émirs et aux soldats. A la fin les cbre'ticns, lasses de tant d'efforts, se rendirent moyennant la yie sauve. Le siège n'avait doré qoe quelques jours. La ville fut détruite ; les émirs et les soldats se partagèrent les travaux ; le sultan y prit part en personne, et il ne resta pas pierre sur pierre.
9 On dévasta aussi les environs; les arbres furent coupés, les maisons rasées. Quand tout fut détruit, le sultan se remit en marche et se porta contre Arsouf.
n Arsouf est également située sur les bords de la mer; die était aussi une des places fortifiées par le roi de France (S. Louis). Le sultan fit pratiquer deux chemins couverts
3ui conduisaient aux foâsés do la ville et à ceux de la citaelle : son dessein était de combler les fossés; par ses ordres, on y f eta des pierres et des arbres tout entiers. Dans ce danger, les chrétiens firent de leur cdté un chemin couvert jasqni leurs fossés, et, avec de i*huile et des matières inflammables, réduisirent ce bois en cendre. Alors le sultan fit constmire de nouvelles ouvertures et entreprit de combler les fossé avec de la terre. Des ingénieurs étaient sur les lieux poar mesurer le terrain; le sultan lui-même était au milieu des travailleurs , aidant à creuser la terre , à traîner les machines, à apporter des pierres, et se distinguait entre tous par sos ardeur.
» J'ai vu , dit le cadi Mohi*eddin , auteur dPnne Vie de Bibars, l'ai vu ce prince marchant seul et sans suite un bouclier à la main. Tantôt il était dans les galeries couverte»^ tantôt aux ouvertures qui donnaient sur les fossés , tantât sur les bords de la mer, d'où il lançait des traits aux navires chrétiens qui approchaient du rivage , tantât dans des machines roulantes , tantât derrière les parapets , d'où il combattait de pied ferme , ou observait les efforts des siens pour les récompenser. Un jour il lançà trois cents traits de sa main : une autre fois, il se plaça à une ouverture du chemin couvert, du cAté des fossés , un arc à la main. En vain les assiégés s'avancèrent contre lui , armés de dards et de crocs poar le mettre en pièces ; rien ne put lui faire lâcher pied. II avait à BCê côtés un émir qui le fournissait de flèches et de pierres, avec lesquelles il tua deux cavaliers chrétiens. Pendant tout le siège y il ne cessa d'aller et de venir au milieu des combattans, seul et sans suite, et ne voulant pas qu'on fît attentioo ù lui.
RELATIFS AOX CROUADBS. 493
9 Un grand nombre de derviches, de dévote, de gent de loi , étaient accourus pour prendre part à cette conquête (l). Les jeux des gens de bien n'y étaient ofllusqués par aucun sujet de.scanoalé; le tîh y était. interdit, et il ne se passait rien de contraire aux bonnes mceurs. Des femmes honnêtes servaient de l'eau aux soldats; on les voyait se presser autour des combattans , même au plus fort de Taction ; telle était leur ardeur^ qu'elles s'offraient d'elles-mêmes à aider an transport des machines. Aucun des officiers de la maison du sultan ne se dispensait du service; chacun, quand son tour était venu , se rendait à son poste , et tous rivalisaient de zèle et de bravoure. Enfin Passant commença, et le jour même Dieu ouvrit aux musulmans les portes de la ville. On était alors au, 8 de régeb [fin d'avril]. La citadelle offrit aussitôt de se rendre , et l'on y vit flotter Tétendard musulman. Tout ce qui se trouvait dans la place fut abandonné aux sol« dats; Bibars n'en prit rien pour lui ; ce qu'il se réserva, il en
{>aya la valeur : c'était afin d'encourager ses guerriers. Quand e partage fut terminé , on se mit à démolifwla ville : les émirs et les soldats eurent chacun quelque tour ou quelque pan de muraille. On employa à cet usage les chrétiens de la ville , qu'on avait chargés de chaînes , et ils détruisirent ainsi leur propre ouvrage. »
Tel est le récit de Makrizi. On lit de plus; dans V Abrégé de la vie de Bibars, qu'il y. avait à ce siège un scbéikh musulman, appelé j4/t le Fou, qui faisait grand bruit par ses vertus, et qui, étant tombé au moment de Passant en dé* faillance, recouvra ses esprit à Pinstant où la ville ouvrit ses portes. Au rapport de l'auteur , on regarda cette défaillance comme une extase, et l'on attribua à l'efficacité des prières du schéikh le mérite de cette conquête. Le même auteur rapporte que les musulmans firent usage à ce siège d'une machine qui lançait sept flèches à-larfois.
Le siège d Arsouf avait duré quarante jours; et dans tout cet intervalle, il ne s'était présenté aucune armée chrétienne:
• (l) Cest en effet f usage chez les musuTmana d'avoir dans leurs armées des derviches et des gens pieux pour attirer sur leurs entreprises les bénédictions du ciel et enflammer Pardenr des guerriers. Voyez le Tableau général de l'empire ottoman, t. II, p. 357 ; t. IV, p. 677, et t. VII, p. 406.
4M EXTRAITS D'aUTBURS IrABBS
Icto fiMUe6*6€OOurs que rcçàt Arsouf loi vinrent par mer, ce qui était d'autant plas facile que le sultan n'avait pas encore de marine. -
BibarS) avant de s'éloigner^ distribua à seê émirs les terres et iea domaines dont il venait de s'emparer. Au rapport dlbn^lerat, nn émir, assisté du cadi de Damas, fot charge' de faire le relevé de toutes les terres , et on les concéda à ceui ui «'étaient le plus distingués. L'auteur arabe fait le tableau e toutes ces donations > ainsi que des noms des émirs qui y eurent part; on croirait lire quelques vieux actes du moyen âge , dans lesquels un roi féo&l distribue à ses barons et à ses vasâaux les fruits de ses conquêtes. L'auteur afoute qu'H y eut autant de lettres de donation écrites qu'il y avait de donataires.
Après ces succès , Bibars retourna au Ckire , où il fit une entrée triomphante. Toute la ville était tapissée : les prisonniers chrétiens marchaient devant hii, leurs drapeaux renverses, et portant au cou leurs croix mises en pièces ; tout k peuple prit part à ce spectacle.
Makrizi fait mention, à cette époque, d'un (ait fort singulier, et qui montre l'enthousiasme qui s était emparé des disciples de Mahomet. C'est une espèce de fondation pieuse qui s'établit alors à Damas , et qui était destinée à la rédemption des captifs musulmans : l'auteur de cette institution était Fémir Gemal-'eddin , vice-roi de Damas. Makrizi riq>porte qu'un grand. nombre de musulmans durent leur fiberté à cet établissement: dans le nomIu*e,,on remarquait, des femmes ec des «nfans ; les femmes dirent envoyées à Damas, oh l'on s'occupa de les marier conformément à leur condition.
Ibn-férat parle, à la même époque, de certaines liaisons d'amitié que Bibars forma avec divers princes chrétiens d'Occident, particulièrement avec le roi d'Arragon. Ces relations étaient l'efiet de l'esprit de trafic et de commarce qui commençait à s'étendre plus que jamais, et qui finit par éteindre toutà-'fait l'esprit rdïigieux des croisades.
S XGI.
Saite des conquêtes de Bibars. — Il prend Séfed.
An 664 [1266]. Au mois de régeb [mai], le sultan partit du Caire pour la Syrie avec toutes ses forces; et comme quelques-uns de ses émirs avaient mis du retard à le suivre,
REIATIPB AUX CROISAOBS. 495
il leg coadamna à porter pendant trois jours des espèoQS de menottes aux mains (1). A son passage à Hebron ^ il 6ta aux chrétiens et. aux Juifs l'entrée du tombeau d'Abraham et de Sara y qu'ils pouvaient visiter jusque-là pour de l'argent Ibn-* ferat fait à ce sujet les plus belles reflexions, et dit que sans doute Dieu n'aura pas manque de récompenser Bibars , dans le ciel y d'une action si méritoire (9).
De là le sultan , se répandant dans les campagnes TOisineSi poussa ses. ravages jusqu'aux, portes d'Acre, dé Tyr, de Tripoli : tout fut mis à feu et à sang. En vain le comte de Tripoli prit les annes pour arrêter ces deVastations; il fut surpris du côte d'Ëmesse et mis en pfeine déroute* Tout le territoire chrétien se trouva envahi. et en proie à des maux horribles. Le butin, ditMakrizi, fut si grand, qu'on ne trouvait plus à vendre les vaches et les faoïffles. Enfin le sultan se porta contre Sefed avec tontes ses forces : i<Â nous laisserons parler Makrizi.
u Sefed ^t située sur une hauteur j entre la ville d'Acre et le lac de Tibériade. Par sa position, cette place domine les campagnes arrosées par le Jourdain. £Ue appaitenait aux tem-* pliers.Le sultan arriva devant ses murailles comme à son ordinaire , c'est-^-dire , sans être attendu ; ses troupes elles-mêmes ignoraient où on les menait. Le siège commença un lundi 8 de ramadan [ mois de juin]. Le. sultan voulut prendre part en personne aux travaux. Comme ses machines, qu'il recevait de Damas, soit à dos de chameaux, soît sur des chariots, n'ar* rivaient pas asse^ promptement , et que les chameaux étaient fatigués de la route , il se mit lui-^méme en marche avec une partie de j»es émirs et de ses soldats, et aida à traîner ces forteresses mobiles. Les autres, quand ils étaient fatigués, se reposaient ; pour lui , il n'était jamais fatigué. Les machines furent ainsi traînées depuis le Jourdain jusqu'à Séfed. Enfin^ toutes les machines étant dressées, chaque émii* reçut son poste particulier. L'attaque se poursuivit jusqu'à la nn du mots ; c'était celui du jeune. Le 30 du mob, comme le je^e allait finir y-les émirs, suivant l'usage, se mirent en devoir de venir /
(i) On lit dans le texte arabe,' •Mj'^ ^ûtc , motg qtiî ne se trouvent paB dans les dictionnaires; c'est par con|écture que nous les traduisons ainsi.
. (s) An reste , la défense de Bibar» existe encore aujourd'hui.
496 BXTRAITS D'aOTBOBS ABABBS
oomplimenter le f ollan. Man en route , on d'entre eux ajint été atteint d'une pierre lancée du haut des remparts , le anban leur fit dire qu'il n'avait pas besoin de leurs compliment , et
3ue chacun eut à rester à son poste. De'fense fut faite , penant la solennité de la fin du jeune y de boire du vin , sous peine .d'être pendu. Au contraire , cent pièces d'or furent promises à quiconque détacherait les premières pierres des murs de la place. II ne voulait pas que ses gardes s'occupassent de lui. Dans l'assaut qui suivit| plusieurs musulmans moururent pour la défense de la religion ; mais quand il en périssait un, un autre prenait sa place. A c&té on avait dressé une tente pour te blessés ; ils j trouvaient un médecin , un chirurgien, et tout ce dont ils avaient besoin pour être pansés. Pendant ce temps ks assauts se succédaient sans cesse. Le 1 4 de schar ban [ raoisde juillet] , on en livra un qui dura depuis le lever du «soleil jusqu'à midi, temps on les troupes étaient dans Fusagc de se reposer : comme elles se disposuent à se retirer, le sultan se mit dans une grande colère et leur ordonna de rester sous. les armes. « Quoi! leur dît-il, Fislamisme est en 9 danger , et vous voulez vous reposer. Restez à vos postes. * Ce jour-là, plus de quarante émirs furent arrêtés pour être partis trop vite, et on les chargea de chaînes. Cependant, comme leurs compagnons intercédèrent pour eux , le sultan se laissa fléchir et les laenvoja, leur recommandant cependant de montrer désormais plus de zèle. L'assaut recommença à l'instant mêmeç de toute part on entendit le bruit du tambour et d'une musique guerrière. A la fin les assiégés demandèrent à capituler; le sultan le leur accorda , à condition qu'ils sortiraient sans rien emporter en armes ni en argent, et qu'ils ne détruiraient rien dans la place. Lorsqu'ib descendirent de la forteresse , le sultan se plaça à cheval à la porte pour les voir défilen Les chrétiens, ayant été fouillés, furent trouvés en faute et munis d'armes et de bijoux ; oo découvrît même parmi eux des captifs musulmans qu'ils emmenaient , sous prétexte^ue ces captifs avaient embrassé le christianisme. Bibars re^eurda cette conduite comme une infraction à la capitulation , et sur-le-champ il fit descendre les guerriers chrétiens de cheval. On les mena hors de la ville, sur une colline, ou ils furent gardés avec soin. Le lendemain, le sultan assembla ses eiuîrs. et les félicita sur leur zèle; il leur fit des excuses sur la sévérité dont il avait usé envers quelques-uns d'entre eux , disant que c'était pour les mieux
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animer à cette belle conquête. Ensuite H les fit monter à cheval ; et se portant sur la colline oh étaient réunis les chrétiens, il leur fit trancher la tête : deux hommes seulement furent exceptés de ce carnage; l'un, parce qu'il avait servi de médiateur dans les conférences qui avaient eu lieu et qu'il s'était fait musulman; l'autre, parce qu'on le destina k porter la nouvelle de ce massacre aux chrétiens des villes voisines. •
Telle est la manière dont Makrizi rend compte de la capitnIa.tion de Séfed et de la mort de la garnison. Comme cette dernière circonstance causa dans le temps une sensation extraordinaire , et qu'on en a fait, non sans raison , un sujet de reproche contre Bibars, il sera bon de faire connaître ce qu'ont dit les autres écrivains musulmans ; on verra que leur propre récit ne justifie en rien l'action de Bibars.
Ibn-férat, dont le récit se rapproche le plus de celui de Makrizi, s'exprîmo ainsi : « Pendant les négociations qui précédèrent la capitulation , le sultan crut devoir user d'artifice. U promit la vie à quelques chrétiens en particulier, et chercha ainsi à fomenter la division dans la garnison. Pour aigrir les esprits encore plus, il déclara qu'il n^en voulait qu'aux tempUers, et que tous ceux qui n'appartenaient pas à cet ordre pouvaient sortir en sûreté. A cette déclaration, quinze des assiégés sautèrent des remparts, et reçurent en récompense des robes d'honneui*. Les templiers , se voyant trompés, rompirent les négociations et se battirent eh désespérés : à la fin cependant, comme leurs ressources étaient épuisées, ils envoyèrent demander à traiter de nouveau. Bibars s'y refusa; mais un de ses émirs prit sur lui de leur promettre la vie. Les assiégés, se fiant à cette promesse, ouvrirent leurs portes. Le sultan refusa de reconnaître la capitulation ; et comme d'ailleurs on vint a trouver les chrétiens en contravention , il ordonna de les mettre tous à mort. 9
Ibn-férat ne dit rien de plus de cet émir qui s'engagea pour le sultan , et dont la parole fut désavouée ; mais deux autres auteurs arabes, Ibn-Abd-idrahim et le continuateur d'Ëlmar cin , s'expriment beaucoup plus clairement ; voici ce qu'ils disent : « Le sultan , qui voulait à tout prix s'emparer de Sefed , était décidé à séduire les chrétiens par de belles promesses, isauf ensuite à violer saparole. Lorsqu'il fut question de jurer^ il imagina de mettre h sa place un eWr qui jurerait pour
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loi ; ce fut l'ëmrr Kermoun-aga qu'il choisit pour cet artifice Kenuoun fut place sur un trâne , dans tout l'appareil de la royauté' et ajant les officiers du sultan autour de lui : le sultan lui-même était à ses cotes , une epee a la main et dans l'attitude d'un écuyer. Au moment on le député chrétien se présenta pour recevoir la parole du sultan , Kermoun jura d'un ton solennel. Le députe se retira sans rien soupçonner de la ruse ; Cependant la parole de l'émir n'en était pas naoins vaine , et le sultan n'était pas obligé de la remplir : aussi n'hésita-tril pas à se défaire des défenseurs de Séfed, au nombre d'environ deux mille hommes. 0
Voici au reste un nouveau trait qui achèvera de montrer l'ame de Bibars toute entière ; nous l'empruntons du continuateur d'Elmacin. u Après le massacre des chrétiens, 1^ habitans d'Acre, touches de la mort de leurs frères, quiis regardaient comme des martyrs , envoyèrent demander leurs corps , disant qu'un tel dépât ne pouvait que leur porter bonheur. Un député s'étant pre'senté à ce sujet au sultan, le prince , sans rien répondre , remit Paudience à un antre jour ; puis , prenant avec lui une partie de ses troupes, il partit sur le soir, marcha toute la nuit, et arriva le lendemain matin aux portes d'Acre. Comme on ne s'attendait pas à cette attaque, il trouva les habitans répandus dans la campagne et vaquant à leurs affaires : tout-à-coup le sultan fond sur enx i'epée à la main et tue tous ceux qu'il rencontre ; un grand nombre de chrétiens perdirent ainsi la vie. Après cette action, Bibars partit comme un éclair et reprit le chemin de son camp. A son retour , il fit appeler le député d'Acre et lui dit : a Vous vc- V niez chercher ici des martyrs; vous en trouverez auprès p d'Acre ; nous venons d'en faire plus que vous n'en vouliez. »
Après ces exploits, Bibars s'occupa de prendre possession de. Séfed. Le butin fut distribue aux soldats. Une colonie, venue de Damas , s'établit dans la ville ; on y battt deux mosquées ; les fortifications furent réparées , et le sultan j laissa une bonne garnison.
Bibars s'empara ensuite de Ramla^ de Tebnin et de quelques antres places peu importantes. Durant tout le cours de ces conquêtes , nulle armée chrétienne ne se présenta pour y mettre obstacle. Séfed appartenant aux templiers, les hospitaliers n'avaient eu garde de la secourir. Le prince d^Antioche, le seigneur de Tyr, tous ceux qui, par un concert général, auraient pu retarder la chute des colonies ebre-
RBIATIP8 AUX CROISADES. 409
tiennes, aTaient montre la même îndifierence. On lit dans Ibn-fe'rat que, pendant le siège de Sefed » le seigneur de Tjr, au lieu de prendre les armes, envoya prier le sultan de mettre un terme aux ravages qui se commettaient depuis quelque temps sur ses terres , représentant que ia paix faite entre les Tyriens et les musulmans durait encore, et que d'ailleurs le sultftn avait bien voulu le prendre sous sa protection. En effet, quelque temps auparavant, ce seigneur avait fure d'être l'ami des amis des musulmans, et Pennemi de leurs ennemis; il avait promis de seconder le sultan dans toutes ses guerres. Mais le sultan répondit avec humeur que le seigneur de Tyr s'e'tait dépouille ue tout droit à son amitié, en négligeant de l'aider à soumettre Acre , comme il s'y était engage , et il fit continuer les ravages.
Vers le même temps, Bibars reçut un députe des ismae'iiens ou sectateurs du Vieux de la Montagne, qui occupaient les moiitiigiies voisine» do Tripoli. Ces sectaires étaient dans l'usage, pour leur propre tranquillité, de payer un tribut annuel à l'ordre des hospitaliers ; ce tribut consistait en douze cents pièces d'or, cinquante mille boisseaux de blé et cinquante mille boisseaux d'orge : depuis long-temps Bibars était résolu de mettre un terme a cette sujétion , qu'il regardait comme honteuse pour l'islamisme. Au rapport de l'abréviateur de l'histoire de sa vie, les députés du Vieux de la Montagne étant venus lui faire leur cour, il leur dit : « Quov! • vous disiez que jusqu'ici vous n'aviez payé le tribut aux 9 chrétiens qu à cause de l'eloignement de mes troupes ; et » maintenant que je suis ici, vous continuez comme aupara- 0 Tant! C'est nous plutôt qui aurions droit à ce tribut. Je n vois bien que je serai obligé de vous exterminer ; je finirai if par convertir vos châteaux en cimetières. • En même temps, il leur signifia qu'ils eussent à lui leovoyer de Fargent et des troupes , afin qu'ils partageassent avec lui les mérites de la ipierre sacrée (1).
L'année suivante, au rapport de Makrizi, le grand maître
(l) Uantear désigne iés imnéLieta par le mot de gens à poignards,
^jl^âa»lCiJt (jXceqai revient à notre expression S assassins. Il est cnrienx de voir que cette même dénomination ait passé dans les écri- -▼ttiiia ohÎB^ii. Voyes le Jmmud asitoique. Extrait d'une relation s^hmoise, par M. Abel-RémaMt , t. II, p. tao. *
500 EXTRAITS D*ÂUTBCR8 ARABES
de9 hospitaliers ajant envoyé demander la pafac au sultan, 3 obUgea ces religieux à renoncer au tribut que leur payaient les Ismaéliens. II les fit renoncer encore à une somme de quatre mille pièces d'or que leur payaient tous les ans les villes de Hamab et d'Emesse, pour être à l'abri de leurs incursions, ainsi qu'à d'autres charges qu'ils avaient imposées aux villes musulmanes du voisinage. Les ismaéliens envoyèrent remer> cier a ce sujet le sultan , et lui firent hommage de l'argent qu'ils remettaient auparavant aux chrétiens, a Ce métal, loi j» dirent-ils, qui servait aux ennemis de l'islamisme, nous n l'offrons au sultan , pour qu'il l'emploie au^bien de la re- 9> ligion. <» Makrizi est tout fier de cet événement , et fait remarquer que l'on vit ainsi contribuer aux frais de là guerre sacrée et payer tribut au sultan , les mêmes hommes qui jadis levaient tribut sur les califes el les maîtres du monde.
S XCIL Suite des conquêtes de Blban.
Suite de Vannie 664 de l'hégire [1265 de J. C] Bîbars Voccupa ensuite de tirer vengeance du roi de la petite Arménie , qui , en toute occasion , s'était montré Fennemi acharné de l'islamisme. Ce roi se nommait Haitom , et entretenait des intelligences avec les Tartares, qui menaçaient sans cesse d'envahir la Syrie. On lit dans la Chronique arabe d'Abonlfarage, que le sultan, dans l'intention de lier avec lui des relations d^amitié, lui avait proposé de laisser leurs sujets respectifs communiquer ensemble, de permettre que les Égyptiens allassent acheter en Arménie des chevaux , des mulets, du fer, du froment, de l'orge, et aux Arméniens de se pourvoir en Egypte de ce qui leur manquait, et que Haitom s'y était refuse ; ce roi n'avait pas voulu non plus se soumettre à un tribut annuel. Bibars résolut d'employer la force, et, dans cette vue, il envoya une armée en ^ménie, sous la conduite du prince de Hamah.
Makrizi rapporte que les musulmans furent par-tout victorieux. Dans un combat qui eut lieu , le fils du roi d'Arménie fut fait prisonnier, son frère fut tué, ainsi qu'un de ses oncles; tout le reste fut mis en déroute ; toute l'Arme'hie fut mise «
RBJLATIP8 AUX CROISADES. 501
feu et à flang; leslommes farent massacrés, les femmes réduites en servitude; la ville de Sis, capitale du royaume, fut livrée aux flammes ; un des châteaux au pays qui appartenait aux templiers, alors tout-puissans en Arménie, fut également brulé. L armée reprit ensuite le chemin de la Syrie : le butin était si considérable, qu'un bœuf, à deux pièces d'argent, ne trouvait pas d'acheteur. A la nouvelle de ces succès , le sultan f qui s'était arrêté à Damas , s'avança à la rencontre des troupes. Il abandonna aux soldats , pour les récompenser, sa part du butin , et accorda des gratifications à tous ceux qui avaient fait preuve de bravoure.
Pendant que Bibars était en chemin pour aller au-devant de l'armée , il apprit, à son passage à Kara, que les chrétiens de cette ville faisaient métier du brigandage, et enlevaient les musulmans sur les routes pour les vendre aux Francs (i). Aussitôt ii fit cerner la ville et massacrer les hommes en état de porter les armes ; il n'épargna que les enfans en bas âge, lesquels y au rapport d'AbouIiféda , furent emmenés en Egypte et élevés parmi les ipameloucks turcs : les uns de-
(i) Le continnatenr d'EImacîn cite le trait snirant : « Un muletier égyptien étant tombé malade dans les environs de Kara, fut invité par deux hommes de la ville à aller loger chez eux : le muletier se laissa persuader; on eut les plus grands soin» pour lui. Quand ii fut guéri , les deux hommes s*offrirent k raccompagner; on se mit en route; mais dès qu^ils furent seuls , ils se jetèrent Sur lui , le garrottèrent ef allèrent le vendre aux chrétiens du château des Cnrdes. H y fut retenu jusqu'à ce qu enfin des marchands de Damas , étant venus à passer par cette ville , (e rachetèrent et le mirent en liberté. » (Ceci se rapporte probablement à la fondation pieuse établie à Damas pour la rédemption des captifs musulmans. Voyez ci'dessus, p. 494.) Le muletier se rendit aoBsitÂt à la ville musulmane la plus voisine de Kara, et raconta ce qui lui était arrivé. Sur ces entrefaites , le sultan vint à passer; on lui raconta la chose : ce prince se fit amener aussitôt les deux honunes en question; ils nièrent d'abord avoir jamais vu le muletier; mais celui-ci ayant offert de faire la description de leur maison , ils furent forcés d'avouer leur crime. On reconnut que les habitans de Kara se livraient presque tous au brigandage , et qu'ils s'en étaient fait une espèce d'industrie. Alors ie sultan les rassembla tons en un même lieu , et leur fit couper la tête. La ville fut saccagée et féglise convertie en mosquée : le sidtan y établit une colonie de Turcomans qui devaient y élever des besdaux, et se livrer aux paisibles travaux de Fagriculture. »
âOS EXTRAITS D'aOTBURS ARABES
vinrent ëmirg dans la suite, les autres servirent comme simples soldats.
An 665 [i266]. Riert ne montre mieux Penthousiasme qui animait alors les musulmans , que certaines partîcolarhés jusqne-Ià sans exemple. Makrizi rapporte que cette année , Bibars imagina de faire payer à tous ses sujets une taxe particulière destinée aux (rais de la guerre sacrée ; c^etaît une espèce de dîme sur les bestiaux , les grains , &c. On en fit la perception dans toute I^ypte, dans les îles de la Mer Rouge qui en dépendaient , et jusqu'en Arabie' : en vaio Fémir de Médine essaya d'abord de s'y soustraire; on Pobligea de faire comme les autres. MaKk*izi appelle cette contribution hs droits de Dieu,
Sur ces entrefaîtes y onze cents guerriers d'Occident, qui avaient débarqué dans Acre , ayant essoré de faire une incursion du câté de Tibériade , furent surpris par les musidmans, et mis en fuite : un très-grand nombre périt dans le eombat ; le reste se sauva dans Acre. Le sultan fit récompenser tous ceux qui s'étaient distingués , et rendit grâces à Dieu de ce succès.
< Ensuite Bibars, se voyant de nouveau menacé par les TartareSy résolut de faire de Séfed le boulevart de toute la Syrie : dans cette vue, suivant Makrizi, il se rendit auprès de cette forteresse et en fit augmenter les fortifications ; les fossés reçurent plus de profondeur ; il s'en réserva lui-même une partie et y travailla de* ses propres mains. Cet exemple fut suivi par ses émirs; tous rivalisaient de zèle et d'ardeur. Sur ces entrefaites , les chrétiens d'Acre , pour détourner le sultan de ces travaux , lui firent faire des propositions de paix. Il était alors très- irrité contre eux , à cause de quelques courses qu'ils avaient faites sur ses terres. Là-dessus, sans leur rieo répondre , il monta à cheval avec une partie de son armée, et, arrivant à l'improviste sous les murs d'Acre, il y mit tout à feu et à sang : tes hommes qui tombèrent entre ses maios furent égorgés ; de tous côtés les soldats lui apportaient des têtes pour toucher la récompense promise ; le lendemain il .revint a Séfed. Cest là que les députés du roi de la petite Arménie , qui demandait aussi la paix , vinrent le trouver. Ils purent voir de leurs yeux les têtes des morts plantées au haut des piques , et le massacre de ceux qui avaient été pris dans cette expédition.' Le sultan retourna ensuite devant Acre , et y recommença les mêmes ravages : les jardins furent détruits.
les maisons rasées^ les puits combles, les arbres coapes, les villages réduits en cendre. Le sultan était lui-même à cheval , en sentinelle devant la porte d'Acre et la lance en arrêt. Ces violences durèrent quatre jours; quand tout fut détruit, il revint à Séfed.
Vers le même temps , les habiians de Tyr ayant fait mourir un mameiouck du sultan , ce prince fit dévaster toutes lès campagnes du voisinage ; les habitans, pour obtenir la paix, furent obligés de payer, comme prix du sang, aux parens du mort , la somme de quinze mille pièces d'or , monnaie de Tyr, et de mettre fti liberté tous les musulmans qui étaient captifs entre leurs mains. A cette condition , la paix fut renouvelée pour dix ans.
La paix fut aussi faite entre le sultan et le roi de la petite Arjnéniie , 'ainisi qu'avec le seigneur de Béryte et le grand maître des hospitaliers. Par ce traité, les hospitaliers renoncèrent solennellement au tribut que leur payaient les Ismaéliens et certaines villes musulmanes. Bientdt il ne resta plus que les templiers et le prince d'Antioche, devenu aussi comte de Tripoli , qui n'eussent pas subi le joug. Bibars ne tarda pas à se venger des premiers. Nous allons de nouveau laisser parler Makrizi.
An 666 [126S de /. C.]. u Les Tartares avaient d'abord menacé de passer de nouveau l'Euphrate pour envahir la Syrie ^ mais ils en furent empêchés par la terreur que leur inspirait le sultan , et Bibars put se livrer à ses projets de vengeance. Il partit d'Egypte avec toutes ses forces , et franchit les sables qui bornent la Syrie de ce c6té. Il avait pris sa route par Gaza : con^me il apprit en chemin que quelquesuns de ses soldats avaient fait du dégât sur les terres des chrétiens avec lesquels il était en paix, il leur fit couper le nez ; un émir qui avait passé à cheval sur un champ ensemencé, fut condamné à donner en dédommagement au propriétaire , sa selle et les harnais de son cheval. Quant aux habitans de Jafia , qui avaient fait des courses sur les terres musulmanes , ie sultan , pour les punir , entra de force dans leurs murs« : la citadelle fut rasée ; le marbre et le bois qu'on put sauver furent envoyés jpar mer au Caire , où on les employa à la mosquée que Bibars y faisait bâtir. Ordre fut donné d'élever des mosquées dans toutes les contrées où dominait jusque-là le christianisme , et de faire disparaître tout ce qui était en opposition avec lA religion musulmane.
504 BXTRAITS d'aUTBURS ARABES
Ud tribut annuel (l) fut impose aux habhans, et ib firent autorises à en faire eux-mêmes la perception : cet argent devait être mis à part; le sultan se le réservait pour sa table. Plusieurs terres furent érigées en fiefs , en faveur des émirs qui avaient montre le plus de zèle. Par ses ordres, des Tor- Gomans vinrent s'etabÛr dans ie pays , et y continuèrent leor vie pastorale ; la seule chose qu on exigea d'eux ^ ce fut de fournir des <Aevaux pour la cavalerie.
et Cepencjant le suhan avait dissimule' jusque-la ses vériles desseins; la plupart croyaient qu'il voulait attaquer les Tartares : tout-a-coup , se portant contre hs templiers, il mai^ cha vers Schakif , non loin de Sidon , et trouva cette place an dépourvu; ce mouvement fut si subit, que la veille même de son arrivée, une partie des templiers qui gardaient la ville s'étaient rendus à Acre, et que les babitans n'eurent pas le temps d'appeler du secours. On était alors au mercredi 19 de regeb f 4 avril ], Déjà on avait vu venir de tous les pays, des fakirs, des dévots, des gens de loi, qui devaient enflammer l'enthousiasme des troupes. La ville ne résista que quelques jours : les hommes furent distribues aux soldats; les femmes et les enfans renvoya à Tyr. On repara la citadelle; le sultan y laissa une garnison avec un cadi charge d'y rendre la justice, et des imams qui devaient faire le service de la mosquée. Ce fut ainsi que les templiers perdirent successivement SeTed , Schakif et leurs principales forteresses. »
Qn lit dans V Abrège de la vie de Bibars, que la prise do Schakif fut sur- tout due à la ruse. Les templiers qui étaient à Acre avaient écrit une lettre à la garnison pour lai annoncer du secours ; celui dont ils firent choix pour porter cette lettre, était un musulman qu'ils avaient à leur service; ce musulman , par scrupule de religion , étant allé remettre la lettre au sultan, ce prince se la fit traduire, et en écrivit une autre dans un sens tout contraire. Quand la garnisoa reçut cette lettre, elle ne sut plus quel parti prendre, et ouvrit ses portes.
On trouvera peut-être, dans ce qui précède, de petits
(i) Ce qae noua tradaisons par triant est appel<5 dans le texte arabe
jj^^t pluriel \jiÀ . Ce mot ne se trouve pas dans les dictiooiiaires; mais il est souvent ercë dans {es voyages du Levant; il sigailie propre^ méint péage»
y des urconstances qui se repètent sans cesse ; mais on a dû voir que notre but était de peindre l'époque , de montrer la situation respective des musulmans et des colonies chrétiennes, leurs intérêts y leur politique. Or, qu'aurions-nous pu faire qui remplit mieux notre objet, que de donner un récit complet et fidèle de ce que nous ont ti*ansmis les chroniques orientales? Ces chroniques sont d'autant plus intéressantes , que, sans elles, cette époque serait presque ignorée; car les auteurs latins du tempâ n^>nt presque rien dit de ces eVenemens.
I xcin.
Suite des conquêtes de Bibars. — II prend Antioche.
Suite de Famée 666 [1268 de J. C.J. Après la prise de Schakif| le sultan résolut de se tourner contre le prince d'Antioche , comte de Tripoli. « Ce prince , au rapport de Fauteur de V Abrégé de la vie de Bibars, avait toujours été l'ennemi acharne' des musulmans , et ne cessait d'entretenir des relations avec les Tartares ; à l'aide de cette alliance , il avait reconquis plusieurs de ses anciens domaine&sur les musulmans ; de plus, dans une occasion où des députés du roi de Géorgie, adressés au sultan, avaient fait naufrage sur ses c6tes, il s'était saisi de leurs personnes et les avait livrés à Houlagou, qui s'était vengé sur eux et sur celui qui les avait envoyés. Le sultan crut de la gloire de l'islamisme et de son zèle pour la religion de tirer vengeance de cette insulte. Après avoir, suivant son usage, fait ses préparatifs en secret , il fondit à l'improviste sur le territoire de Tripoli , et y mit tout à feu et à sang ; les chrétiens qui tombèrent entre ses mains eurent la tête tranchée ; les arbres furent coupés , les églises brûlées. II se montrait par-tout a-la-fois, avec la rapidité de l'éclair et l'impétuosité de la foudre. II eut un moment l'idée d'attaquer Tripoli ; mais comme les montagnes voisines étaient au pouvoir des chrétiens, comme le froid était rigoureux, et que la terre était encore couverte de neige, il se poi^a contre Antioche. Cependant il fit en sorte d'arriver sans être attendu. II fit dresser dans son camp plusieurs pavillons , avec la porte tournée de divers cdtés. L'armée fut partagée en trois corps. Le premier dirigea sa route vers le
506 EXTRAITS d'aOTBURS ARABBS
port Je Seieucie, à rembouchore de l'Oronte; le seoond vers Darbesac , dans la principauté d'AIep ; le sultan se réserra le troisième. Tout fut détruit sur le passage des troupes; les soldats ne respiraient que le sapg, la destruction et le pillage. 9
Le sultan , suivant Makrizi , ne respecta que les terres de Safita et de Tortose, en considération du seigneur de ces deux villes , qui , pour lui faire sa cour , lui avait remb trois cents captifs musulmans qui étaient entre ses mains. En route, il de'fendit aux soldats de boire du vin, et de rien faire de contraire à la religion : c'était afin de s'attirer les faveurs.de Dieu.
Yafei rapporte qu'à l'approche de l'avant-garde musulmane^ le connétable qui commandaitdansAntioche, étant sorti pour la repousser, fut battu et fait prisonnier. L'émir Schems-eddin commandait cette avant-garde ; le sultan , pour le récompenser, lui permit de porter sur sa bannière, en signe de sa victoire, les armes du connétable ( J). Cet événement remplit les soldats d'enthousiasme.
Enfin , toute l'armée se trouva réunie devant Antioche. On était alors au commencement de ramadan [milieu de mai]. « Le sultan , suivant Makrizi , commença par proposer aux habitans de se rendre ; pour les persuader, il leur envoya le connétable chargé de leur faire des représentations. On négocia pendant trois jours; comme on ne put s'accorder, Bibars fit commencer l'attaque. Les habitans se défendirent ' d'abord avec un grand courage (9) ; de part et d'autre la fureur était égale : mais le four même, les musulmans, de beaucoup supérieurs en force , escaladèrent les remparts et entrèrent dans la ville. La citadelle seule fit quelque résistance : alors commença une effroyable scène de carnage; le glaive ne fit grâce à aucun homme en état de porter les armes. Les habitans étaient au nombre de plus de cent mille; les émirs se placèrent aux portes pour n'en laisser échapper
(l) Le texte arabe porte cA^j . On voit que Tosage dei armoiriet ëtait adopte chez les musoimans ; on en a dëjà vu d*aatres exemples. Les armes du sultan consistaient dans un liou ; on le retrouve encore snr ses monnaies et sur les monumens qui restent de lui.
(s) Ibn-férat remarque qu*en Tabsence du prince d*Antioche, lequel résidait ordinairement à Tripoli , le patriarche et ses ecdésiastiques avaient la principale antoritë dans la ville.
RELATIFS AUX CR018ADB8. 50t
aucoD ; huit mille guerriers environ , outre les femmes et les enfans, s'étaient enfermes dans la citadeife; ils demandèrent la vie et l'obtinrent. Le sultan monta à la citadelle , muni de cordes; on prit le signalement de tous les prisonniers; les e'mîrs se les partagèrent par bandes , et les scribes prirent note de leurs noms (l). Tout cela se fit sous les jeux du sultan. Antiocheavait cte au pouvoir des Francs pendant plus de cent soixante-dix ans. 9
Aussitôt après la conqaéte , et avant que la nouvelle s'en fîit répandue au loin , Bibars se hâta de l'annoncer lui-même au comte de Tripoli : celui dont il fit choix pour rédiger la lettre est le cadi Mohi-eddin , auteur de l'histoire de sa vie ; la lettre était $ur un ton railleur et malin ; plusieurs auteurs arab«s l'ont rapportée, entre autres l'abreviateurxle la vie de Bibars et Yafei. La voici; elle donnera une idée du stjle de la chancellerie musulmane.
Bibars commence par rappeler au comte les ravages qu'3 avait exercés devant Tripoli.
« Le comte glorieux , magnifique , relevé en honneur y » magnanime, le lion courageux, Bohémond, la gloire de la f nation du Messie, le chef de la religion chrétienne, le 9 conducteur du peuple de Jésus , à qui l'on ne doit plus *> donner que le titre de comte , et qui est déchu de celui de f prince depuis qu'il a perdu la. principauté d'Antîoche, ce 9 comte , puisse le Seigneur lui montrer la voie qui conduit à 9 luTy puisse-t-il lui accorder une bonne fin et lui faire rete- 9 nir ce que nous allons lui dire! Ce comte doit se souvenir » de notre dernière expédition contre Tripoli , de nos courses 19 au sein de ses campagnes ; il doit se souvenir de ce que j» nous y avons fait, de la dévastation des terres et des champs ff ensemencés , de la ruine des habitans ; il sait comment les 9 églises ont été bdayées de dessus la surface de la terre , » comment la roue a tourné sur l'emplacement des maisons, 9 comment se sont élevés , sur le rivage de la mer, des mon-
(1) Le continaateur/ffEImacin dit aussi que les chrëtiens qui étaient dans la citadelle demaDdèrent la vie , et se rendirent prisonniers ; ensuite if ajoute que le snltan , yoyant toute cette multitude à ses pieds dans un ëtat suppliant , ne put 8*empécber d*aYoir pitié' d'eux , et se contenta de les faire mettre aux fers. II paraîtrait de là que le sultan , malgré la capitulation , avait eu aabord Vidée de les faire tous passer an fd de Tépee.
508 EXTRAITS D^ADTECRS ARABBS
m ceaux de cadavres qui ressemblaient à deB péninsules, « comment les hommes ont été tués , les enfans réduits en f> servitude I comment les gens libres sont devenus esclaves, n comment les arbres ont été coupés y de manière qu'il n'en n restât que la quantité nécessaire pour le bois de nos ma- « chines, lorsque nous retournerons , s'il plait à Dieu , assié- » ger ta capitale^ comment ont été mises au pillage tes rîj» chesses et celles de tes sujets , y compris les femmes , les tf enfans et les bétes de somme ; comment ceux de nos soldats j» qui étaient sans famille se sont trouvés tout-à-coup avoir n femmes et enfans ; comment le pauvre est devenu riche , le 9 serviteur s'est fait servir et le piéton a eu une monture. J9 Quant à toi , tu voyais tout cela de Pœil d'un homme que la w mort a frappé de pâmoison , et lorsque tu entendais une de » nos voix, tu t'écriais : Quelle est terrible!
» Tu sais de plus comment nous nous sommes éloignés m de Tripoli , c'est-à-dire , à la manière de gens qui dcMvent n revenir : nous- voulions t'accorder un délai ; mais ce délai n est compté et déterminé. Tu sais que lorsque nous avons • quitté ton pays , il ne s'y trouvait pas de troupeau qui 9 ne marchât devant nous, pas de jeune fille qui ne fut n en notre pouvoir, pas de colonne qui ne fût tombée sous » les coups de la pioche, pas de champ qui n'eût été mois- 9 sonné, pas de chose existante dont tu ne fusses privé. EXes 9 ne nous présentaient pas d'obstacles > ces cavernes qui 9 couronnent tes montagnes esqarpées, ni ces vaQées qui 9 effraient l'imagination. Tu sais qu'ensuite nous nous sommes j» rendus à Antioche , avant qu'aucune nouvelle de notre 9 approche y fût parvenue; que nous y sommes arrivés penf» dant que tu nous croyais encore près de toi. Au reste, si 9 nous nous sommes éloignes, certes nous reviendrons. Pour 9 le moment, nous allons Rapprendre une chose terminée; 9 nous allons t'instruire d'un désastre qui a tout englouti.
0 Nous sommes partis de devant Tripoli un mercredi 94 9 de schaban , et nous sommes arrivés sous les murs d'An- « tioche au commencement du grand ramadan. A notre ap- 9 proche , les troupes de la ville , étant sorties pour nous 9 combattre , ont été mises en déroute; le connétable qui les 9 commandait a été fait prisonnier ; il s'est même offert à 9 traiter avec nous au nom des tiens ; nous l'avons laissé 9 rentrer dans la ville, et il nous a amené une troupe de reli- 9 gieux et les principaux citoyens de la ville. Les conférences
n ont été ouvertes ; mais comme nous avons vu qu'à ton
» exemple i(s avaient un but coupable , qui devait tourner à
9 leur perte , et que s'ib différaient touchant le bien , ils s'ac-
9 cordaient paf rapport au mal ; comme nous avons vu qu'il
f> n'y avait plus rien à faire , et que leur perte était décrétée de
9 Dieu , nous avons renvoyé les députes en leur disant : Notis
V allons vous attaquer; voilà le premier et le dernier avis
n que vous deviez attendre de nous. Là-dessus ils se sont
n retires, imitant tes actions et ta conduite, et croyant que
» tu allais venir à leur secours avec ton infanterie et ta cava-
j» lerie. En moins d'une heure , l'affaire du maréchal ( qui
t> commandait en l'absence du connétable) a été consom-
» mée; la terreur est entrée dans Tamedes moines, l'infor-
« tune a environné le châtelain , la mort est venue aux assiégés
» par tous les câtés ; nous avons pris Antioche par l'épée, à
n la quatrième heure du samedi 4 du grand ramadan ; tous
99 ceux à qui tu en avais confié la garde et la défense ont été
9 tués : il n'y avait aucun d'eux qui n'eut avec lui quelque
y» chose de ce monde; à présent, il n'y a aucun de nous qui
» n'ait quelque chose de ce qui leur a appartenu. Ah ! si tu
» avais vu tes chevaliers foulés aux pieds des chevaux , ta
» ville d'Antioche livrée à la violence du pillage et devenue
n la proie de chacun , tes trésors qu'on distribuait par quin-
9 taux, les matrones de la ville (l) qu'on vendait une pièce
0 d'or les quatre ! si tu avais vu tes églises et les croix ren-
0 versées, les feuilles des Evangiles sacrés dispersées, les
n sépulcres des patriarches foules aux pieds! si tu avais vu
» le musulman , ton ennemi , marchant «ur le tabernacle eit
« l'autel , immolant le religieux , le diacre , le prêtre , le pa-
9 triarche! si tu avais vu le patriarchat aboli sans retour (9),
9 les gens qui fusque-là se partageaient le pouvoir, au pou-
«9 voir d'autrui! s\ tu avais vu tes palais livrés aux flammes,
9 les morts dévorés par le feu de ce monde , avant de l'être
(l) On lit dans Tarabe cdv^I.^; c*e8t notre mot dame.
(s) On lit en effet dans ïOriens ckrUHanus da P. le Qaien, t III , col. 1 182 , que le patriarche fat massacre au pied des antels» reyéta de ses habits pontificfuix. Cette opinion a été adoptée par les auteurs de VArt de vérifier k$ dates, 1. 1, p. 469 , éditioi) in-4^ Cependant on verra ci-après un auteur arabe faire survivre le patriarche au désastre d'Antioche. ^
510 EXTRAITS d'auteurs AHABBS
w piu* celui de Taatre ; tes châteaux et leurs dépendances n anéantis , l'eglise de Saint-Paul deti*uîte de fond en comble : n certes , tu te serais écrie' : Plat à Dieu que je fuâse pous- » stère {1)1 plût à Dieu que je n'eusse pas reçu la lettre qui n me mandait une si triste nouvelle ! Ton ame se serait ezhan lee en soupirs ; tes iarmes y par leur abondance , auraient n éteint cette flamme dévorante. Ah ! si tu avais vu ces lieux, n naguère si opulens , et maintenant séjour de la misère ; si V tu avais vu tes vaisseaux pris par tes propres vaisseaux dans « le port de Séleucie , tes navires opposés à tes navires , certes n tu aurais reconnu, à n'en plus douter, que le Dieu qui t^avait n donné Antioche, te la retirait; que le maître qui t'avait » gratifié de sa citadelle , la reprenait et i'efiiiçait de la surface j» de la terre ; tu aurais vu que la grâce de Dieu nous remet- « tait en possession 4es châteaux enlevés sur l'islamisme. « Maintenant nous avons chassé tous les tiens de la contrée; « nous les avons comme pris par les cheveux, et nous les « avons dispersés auprès et au loin. II n'y a plus de rebdie « dans le pays que le fleuve qui passe à Antioche (l) ; encore 9 voudrai^iI bien changer de nom , s'il le pouvait : ses eaux n s'écoulent en larmes ; jusqu'ici ces larmes étaient pures et j» limpides , et voila qu'aujourd'hui elles se rougissent du sang n que nous avons répandu.
» Cette lettré te félicite du sidut que Dieu t'a accordé et de 9 la prolongation de tes jours ; c'est à ton absence que tu en n es redevable; car si tu t'étais trouvé à ce siège, nul doute n que tu ne fusses à présent mort, prisonnier ou criblé de 9 blessures. Ta joie doit donc être bien grande ; car jamais « on ne sent mieux le prix de la vie que lorsqu'on échappe i n un grand désastre. Peut-être Dieu a-t-il voulu l'accorder n un répit pour que tu réparasses tes désobéissances passées, j» Comme u ne s est sauve personne pour t'apprendrê ce qui j» s'est fait , c'est nous qui te l'apprenons ; comme il ne reste n personne pour te féliciter de ta délivrance, nous t'avons n adressé ce discours. A présent tu sauras à quoi t'en tenir; jf tu ne pourras plus nous accuser de mensonge, et tu n'auras
(i) Ces paroles sont tirées de ÎAlcartm^ soarw lviii» ven. 4t.
(s) Cest ic fleuve Oronte, qae les AvmUes nonunent ^j^Uif on k rebeiit, à cause, dit-on , qa'à la difiWrenoe des autiefl fleuves de S ses eaax coolent du midi au septentrion.
RELATIFS AUX CR0I8ADBB. 5tl
n plàs besoin de t^adresser à un autre pour connaître la Tente'. 9 Adieu. f9
Que cette lettre est belle ! s'e'crie ici l'abreTiateur de la vie de Btbars ; comme elle garde bien la mesure convenable à ces sortes d'écrits ! que de force renfermée dans les bornes de la bienséance ! quelle forme piquante ! comme sous des dehors polis elle cachait une raillerie amère (l) !
Cependant, le lendemain de la prise d'Antioche, Bibars, suivant Makrizi , fit mettre le butin à part, afin de procéder au partage : il voulut que tout fut placé en commun ; luimême monta à cheval, et fit apporter, par ses officiers et ses mameloucks , ce -qu'ils avaient pris. « Par Dieu ! s'écria-t-H , 9 je n'ai rien retenu de ce qui m est tombé entre les mains, et 9» je veux que mes mameloucks fassent de même. Sur ce 99 qu'on m'a dit que l'esclave d'un de mes mameloucks avait n soustrait un objet de peu de valeur, je l'ai puni sévèrement 9 Que chacun de vous agisse avec bonne foi; je vais faire 9 jurer les émirs et les officiers , et ils feront jurer à leur tour 9 les soldats (9). «
En conséquence , chaque «oldat apporta ce qu'il avait pris , l'or, l'argent, &c. Le butin fut mis en tas, et forma comme de grandes collines ; ensuite on procéda au partage. Comme ii aurait été trop long de peser, on distribuait l'argent monnaye dans des vases. Les hommes furent répartis par tête; il n'y eut pas d'esclave qui n'eut un esclave : on partagea aussi les femmes , les filles et les enfans ; un garçon en bas âge se vendait douze pièces d'argent , et une petite fille cinq. Ces soins occupèrent le sultan pendant deux jours ; il était présent à tout, et voulait tout voir par ses yeux. Sur ce que quelques soldats n'avaient pas tout déclaré , il entra dans une grande colère; ses émirs eurent beaucoup de peine à le cdmer. A la fin , il se retira. La ville et la citadelle d'Antioche furent ensuite livrées aux flammes : tout fut détruit. L'argent qu'on retira des ferrures des portes et du plomb des églises , se monta à des sommes immenses. Plusieurs marchés s'éta-
(t) II est certain que cette lettre en arabe est écrite avec beanconp d*élëgftBce.
(a) Personne, cbex les mnsnlmans, ne pefit, avant le partage iln butin, s'approprier le moindre effet, ni en disposer sons quelque prëlBKte que ce soit Les otvdiers ont donbie portion des fantassins. Voy. le TahUau général de l'empire ottoman, t. V, p. 77, 80 et 91.
512 EXTRAITS d'aUTEUR0 ARAB£S
blirent dans ies enTÎroiis ^ et les marchand^ tous les côtes.
• Oh aura une idée de la grandeur d'Antioche dit Yafe'î y que cette ville avait douze milles de \m l'on j comptait jusqu'à cent trente tours et Ymgt-<)3 créneaux.