‹ Extraits des historiens arabesChapitre 40 sur 45 · I XCIV · texte numérisé non relu

I XCIV

Sail0 des conquêtes de Bibars snr les cbrétîeni.

Suite de Vannée 666 [1268 de J. Cl. Après d'Antioche, le sultan s'occupa de soumettre les placesi plusieurs de ces villes avaient auparavant appartenu i mlsme, et les chrétiens y étaient entres à la faveur dt sions des Tartares. Toutes ces places se rendirent i mêmes. II ne restait plus que Bagras y ville très-forte, i tenant aux templiers , qui de là inquie'taient les mnsi du voisinage. Ce château aurait pu opposer une résistance ; mais , cdhime tout le pavs s'était soumis, le roi de la petite Arménie , dont les états étaient iimit] avait fait sa paix Tannée précédente ^ les templiers crurent pas en sûreté, et se retirèrent d'eux-mêmes.^ musulmans, en y entrant, n'y trouvèrent qu'une ri femme.

A l'égard de Cosséir , ville qui appartenait an patritf d'Antioche , un certain Guillaume , homme de Goofian^^ patriarche (1) , en avait le gouvernement Les habitansf tendaient avoir entre les mains un diplôme du calife On qui confirmait la souveraineté du patriarche sur U ^ Guillaume, qui depuis long-temps était d'intelligence f les musulmans, gagna si bren la bienveillance du sultan, obtint d'être maintenu , mids en cédant la moitié de Cos Toute la principauté d'Antioche étant ainsi subjugée, Bi se rendit à Damas, où il fit une entrée triomphante, < duisant les prisonniers chrétiens devant lui.

(i) Nous suivons ici la version d'Ibn-Abd-alrahim; et eneffef vu que le patriarche d^Antioche avait péri dans le sac de la vifle. brëviateor de la vie de fiibars snppose , an contraire , qn'â sig dn patriarche IninBéme , qui , après la peHe d'Antioche , s*ë«ait i k Cosséir.

RELATIFS AtX CROISADES. StS

Tant de malheurs forcèrent le comte de Tripoli à demander la paix : le sultan y consentit; mais ce fut dans le dessein de mieux se préparer à achever sa ruine. On lit dans l'abrégé de l'histoire de Bibars, que, diins les negocîations'^qui eurent tieu à ce sujet, le sultan se déguisa <cn écuyer^ et que, se joignant aux députés qu'il envoyait au comte, il entra avec eux dans Tripoli, pour examiner l'état de cette ville. Voici ce que raconte Mohi-eddin^ qui faisait partie de la députalion (i). «r Le sultan entra avec nous dans la ville, dit-il, se donnant pour notre écujer; mais en effet pour reconnaître la situation de Tripoli et en examiner les endroits faibles» t)ans les conférences que nous eûmes avec le comte , le sultan s'y trouva. En rédigeant le traité, nous n'avions donné à Bohémond que le litre de comte, sans faire mention de celui de prince, lequel ne lui convenait «plus depuis qu'il avait perdu la principauté d'Antioche. Bohémond , s'en étant aperçu, se fâcha, et demanda qu'on lui restituât son titre. Je repondis que le titre de prince appartenait au sultan , en sa qualité de maître d'Antioche et de Jérusalem» A ces mots, le comte se tourna vers ses troupes. Ce mouvement noua remplit de frayeur; le sultan me fit signe du pied de ne plu^ insister : nous rétablîmes donc dauh le traité le titre de prince, et les conditions furent jurées de part et d'autre; mais, à notre retour , le sultan ne put s'empêcher de rire de l'aventure, et de donner au diable tous les comtes et les princes de là terre» «

On est étonné, au milieu de ces sanglantes querelles, dc^ ne plus entendre parler de la principauté d'Acre, qni pour* t!int représentait l'ancien royaume de Jérusalem. Ce reste il*un puissant royaume était alors l'objet de l'ambitipu de divers princes , qui ne songeaient qu'à leurs intérêts parti* culiers. D'un câte , Hugues III , roi de Chypre, y prétendait du chef de sa mère; de l'autre, Charles d'Anjou, frère de S. Louis , et devenu maître du royaume de Naples et de Sicile, avait acheté les droits d'une autre princesse du sang royal (i). L'un et l'autre étaient résolus d'employer la force

(t) Ce rcfcit est empnintd de F Abrégé de Thistoire de Bittars; You* vr9g« original de Mohi-eddin manque à la Bibliothèque du Roi.

(^) Voyez, sur ces débats, VArt de vérifier les dates, t. II, p. m ^ «•dit. in-i".

514 EXTRAITS d'auteurs ARABES

pour faire valoir leurs droits. Dans cetto anarchie , les htbi* tans demeuraient indifFerens : la ville était occupée à-!a>foiâ par les Vénitiens, les Pisans et toutes ies nations commerçantes de l'Europe; chaque peuplé avait son quartier séparé, ses privilèges, sa juridiction; tous ne cherchaient qu a ex-

1>ioiter le commerce des épiceries et des marchandises de 'Inde , qui venaient presque toutes par cette voie; peu lear importait qui serait maître de ia ville. Le roi de Chypre, comme le plus proche , étant arrivé le premier, se hâta d'écrire à Bibars, pour obtenir son agrément; ii demanda aussi la continuation de ia paix. On fut d'accord sur tous les points, si ce n'est que le roi ne voulait stipuler que pour l'ile de Chypre, et se resservait , quant à la principauté d'Acre, la faculté de rompre le traité dans ie cas où il se ferait quelque nouvel armement dans l'Occident. Ibn-férat rapporte que ie roi montrait une frayeur extrême du roi Charles; à chaque observation qu'on lui faisait, il répondait qu'il craignait de s'exposer au courroux du frère du roi de France.

Makrizi rapporte, sur ce même sujets une circonstance qui montre à quel point Bibars aifectait de montrer sa supériorité. Dans les négociations qui eurent lieu avec ie roi de Chypre , le sultan ordonna à ses ambassadeurs de ne donner au roi aucune marque de déférence, soit à l'audience, soit dans les conférences particulières, et de traiter d'égal a égal. Le jour de l'audience , le roi ayant reçu les députés sur un trône, ils exigèrent qu'on ies fit asseoir de même; et sur ce qu'au moment où ils présentaient au roi le projet de traite, ie ministre avait avaucé la main pour le recevoir, ils se tinrent pour offensés , et voulurent que le roi prit le papier de ses propres mains.

Mohi-eddin, déjà cité pour d'antres ambassades, était aussi de celle-ci , et c'est lui qui montra tant de hardiesse envers le roi de Chypre; voici comment il s'est exprimé à ce sujet : u A notre première audience , ie roi nous reçut sur un siège élevé; il avait l'air de vouloir prendre le pas sur nous. Comme musulmans , nous ne pouvions souffrir une telle insulte ; nous nous élevâmes donc jusqu'à lui, et la conversation commença aussitôt. Il parlait avec liumeur, et sur différentes choses ; je lui répondais sur le môme ton. Tont-à-coup , il me regarda avec colère , et me fit dire par l'interprète de regarder derrière moi : je tournai la tête, et je vis sur la place toutes les troupes du roi rangées en bataille ; Pinterprète eut même soin de m'en faire remarquer ie nombre et l'attitude martiale.

KBLATIFS ^UX CROlSADiBd. 5 1 5

Alors y [e baissai les yeux, et, après c]u*on tn*eiit promis de respecter mon caractère de de'piite ,. je dis an roi qu'il y avart en effet beaucoup de soldats chrétiens sur la place, mais qu'il y en avait encore plus dans les prisons du Caire. A ces roots , le roi changea de couleur; il fit un signe de croix, et remît Faudience à un autre jour. A la fin cependant on se mit d'accord» n

La paix fut aussi demandée par le seigneur de Safîta. Le sultan y mit pour condition qu on lui céderait Gibie'. Cette place appartenait, non au seigneur de Safita, mais aux hos-

fâtalicrs ; les hospitaliers , quoique en paix avec le sultan , urent obliges de consentir à ce sacrifice. An 667 [i^69]. En vérité', on a peine à suivre ia singulière politique des colonies chrétiennes. On vient de voir l'a paix conclue entre la ville d'Acre et le sultan : cette année, selon Makrizi, le gouverneur d'Acre refusa de rendre, au* trement que par échange, quelques mameloucks de Bibars, qui s'étaient enfuis dans la ville et avaient embrassé le christianisme. A la fin cependant, les mameloucks furent renvoyés; mais le sultan regarda la trêve comme rompue , et vint \ mettre à feu et à sang le territoire chrétien.

Vers le même temps, 'au rapport d*Ibn-férat, le seigneur de Tyr, avec qui le sultan était en paix, après avoir reçu le prix du rachat d'une esclave musulmane, fit courir après elle , et la remit dans les fers. A cette nouvelle , Bibars fit dévaster les campagnes de Tyr. Sur ces entrefaites, Charles • d'Anjou ayant envoyé un député au prince, pour solliciter sa bienveillance envers les Francs de ia Palestine, et le prier de détourner i'épée de dessus leur tête, il répondit qu'il ne tenait pas à lui de faire ce qu'on demandait ; que les chrétiens se ruinaient par leurs propres mains , et que sans cesse le plus petit défaisait ce qu'avait fait le plus grand.

A cette époque, le commerce entre l'Europe et l'Asie, particulièrement celui des épiceries, se faisait presque en .entier par l'Egypte et la Syrie; comme, sous le règne de Teropereur Frédéric II , les marchands de Naples^et de Sicile avaient joui , dans les états musulmans , de grands privilèges, Charles sollicita pour ses sujets les D)émes conditions : Bibars fit les plus belles promesses , et répondit, entre autres choses, qu'il voulait en user envers Charles u comme il avait fait » jadis envers son frère, le roi de France, lorsqu'il tomba an J9 pouvoir des musulmans, n

51G EXTRAITS d'aUTEURS ARABES

I^ députe do Charles avait e'te secrètemenC acoompn^ne dans cette ambassade par un agent du pape; Bibars l'a^int reconnu, lui fit des reproches de ce qu'il ne s*e'tait pas d'abord fait connaître y et faccueiliit d'ailleurs assez bien : au départ du députe, il le fit accompagner de son chambellan Bcdreddin.

Vers le même temps , Bibars reçut un députe' de CoDradin, rival de Charles d'Anjou pour le royaume de Sicile; Cooradin sollicitait Tappui du sultan. Le prince lui fit une i-eponse très-polie, et lui recommanda les musulmans "qui nyaicntelé au service de son père Conrad et de son aïeul Fre'derîc.

A fa même e'poque , quelques corsaires catalans ayant enlevé un navire d'Egypte, Bibars envoya un de'pote au roi d'Arragon pour demander satisfaction; te roî accueillit sa demande, et fit rendre le bâtiment avec les marcbaDdises.

f XCV.

Seconde croisade de S. Louis. — Suite des succès de BibarSi

An 668 [f270]. Cependant une grande partie de rOcc^dent se disposait à prendre de nouveau les armes en faveur des colonies chrétiennes d'Orient; le roi de France «fait l'amede cette entreprise. Voici, d'après les auteurs arabes, quelle était la situation politique des puissances musulniaDes et chreiiennes.

Bibars, ayant pour ennemis naturels tes chrétiens delà Palestine et lesTartares, dirigeait tous ses efibits de ce côte: il suscitait des ennemis aux Tartares , et cherchait à isoler les chrétiens, afin de les réduire à leurs propres forces. A cette époque, l'empire des Tartares e'tait divise' , et ces lionles sauvagcs , à force de se re'pandre sur presque toute la surface de i'Asie , avaient contracte' des intérêts diflfereiM. Les Tartares du Captchak, au nord de la Mer Noire et de la Mer Caspienne, obe'issaicnt à nn autre maître que ceux de la Persf, de l'Asie mineure et de la Mésopotamie; tes nos et tes autres n'avaient presque plus de relations avec ceux de la Tartarie proprement dite et de la Chine. Comme Berkeh, khan du Captchak, aspirait depuis long-temps à quitter tes régions ste'riies du nord de l'Asie , pour occuper les fertiles contrées du midi, Bibars se mit en rapport avec lui, et ils se promirent de faire cause commune contre les Tartares de ta Perse.

' Tranquille de ce c6te, le sultan s'cObt'^'a de se faire des appuis dans rOccident. On a tu, par ce qui prt*cède', quel soin il mettait u se ménager les princes clirc'tiens d*Ënrope , et combien les esprits paraissaient plus disposes que jamais à une union réciproque. Il j aurait réussi sans le zèle religieux de S. Louis et du pape, qui ne voyaient de bonheur que clans la délivrance des saints lieux , et sur-tout sans une circonstance qui étonna alors l'Europe, et qui eut la plus grande influence sur ses desseins : c'est l'ardeur que mirent taut-»coup les Tartares de la Perse à relever les colonies chrétif?nnes d'Orient. Menacé au nord et au mfdî, ce peuple ne vit plus de salut que dans les secours de l'Europe; et l'on doit dire qu'il ne tint pas a lui dWrocher pour toujours la Palestine au joug de l'islamisme.

Abaga commandait alors oux Tartares de cette partie de l'Asie. Ibn-férat rapporte que ce prince envoya des députés à divers princes d'Europe, et que le roi d'Arragon nt alliance avec lui. I^^es deux monarques se donnèrent rendezvous en Arménie. Une flotte formidable partit des ports de Catalogne; mais en route elle fut assaillie par une horrible tempête qui en détruisit la plus grande partie; le rrste, avec quelques navires venus des autres régions de l'Occident, aborda dans Acre. Ce secours releva le courage des Francs ; ils reprirent aussitôt les ormes : mai» s'étant avancés imprudemment, ils furent Surpris par les troupes musulmanes et mis en fuite. Ainsi cette expédition n'eut aucune suite.

Cependant il n'était bruit en Orient que des préparatifs du roi de France. Bibars était alors en Syrie avec son armée. Le oadi Mogir-eddin rapporte que, dans un pèlerinage qu'il lit à Jérusalem, il fut eflraye de trouver, aune demi-lieue de la ville sainte, un monastère chrétien renfermant plus de trois cents moines. II craignit qu'en cas d'invasion», los Francs ne s'établissent dans ce couvent et ne s'(*n lissent un lieu de reti*aite : en conséquence, il ordonna de le détruire. Les moines firent ce qu'ils purent pour le rassurer; ils lui oflrirent de grands presens ; mais îl dcnieura inexorable.

De là, le sultan se rendit en Egypte pour mettre le pays en état de défense. Tl ignorait encore de quel côté se porterait l'orage; mab il était impatient de mettre ses états en sûreté. Par ses ordres , plusieurs d(f pûtes partirent avec des présena. pour se rendre auprès de divers princes de i'0«wdcnt«

518' EXTRAITS d'aUTEUR3 ABABB8

An 6ff9 [^270 J. Enfin Ton npprh que Je roi de France avait fait voile pour Tunis. L'historien Gemal-eclclin attribue cette resolution Ju roi à la crainte d'aborder eo Egypte y de peur d'y éprouver le même sort que la première fois; if ajoute que le roi espérait qu'une fo:5 maître de Tanis, il pourraU envaliir l'Egypte par mer et par terre.

Un grand nombre de princes, de seigneurs et de barons accompagnèrent le roi dans cette expe'ditioo : on peut citer, entre autres, son fils aine Philippe, qui lui succéda; son frère Alphonse, comte de Toulouse et de Poitiers; Thibaut, roi de Navarre } Gui, comie de Flandre; Henri, comte de Losembourg.

De plus, il avait la promesse d'iâtre secondé par son frère Charles , roi de Naples et de Sicile , et par Edouard, fils du roi d'Angleterre. Charles fut celui qui contribua le plus a faire tourACr les eflforts de ses armes contre le roi de Tunis. Dep^i? long-temps les rois de* Tunis étaient dans l'usage de

fïayer uu tribut annuel à Isv Sicile; et comme, depuis cinq ans, et roî actuel s'en était affi'anchi , Charles était impatient de reodre.au tronc qu'il occupait son ancien éclat. Il nWriva qu(i.'V^rs la fin de l'expédition. Pour le prince Edouard , il no put venir, à temps.

Voici comment Makrîzi a rendu compte de cette croisade : m Le roi de France, dit-il, avant de se mettre en mer, avait fait part de son dessein à tous les rois de la chrétienté , partiottlièremeat^ au «pape, qui est comme le vicaire génénd du Messie. Le pape s'empressa d'inviter tous les princes chrétiens à prendi!e Jes armes. Il permit même au roi de France d'appliquer aux frais de cette guerre tous les biens des églises qui seraient à sa bienséance. Les rois d'Angleterre , d*Ecosse et d'Arragon, consentirent aussi à ie seconder. Tunis était alors désolée par la famine et la misère. Le prince de Tuais ( il s'appelait Mohammed Mostanser-billafa ) , ayant appris que cet armement se dirigeait contre lui, envoya on dépoté au roi de France pour lui demander la paix ; il joignit même à sa demande une somme de quatre -vingt mille pièces d'or : le roi prit l'argent (l) , maïs il persista dans ses

(i) Il est probaMe, si le fait est vrai, que cette somme aura e't^ distribiiëe parmi les courtisans de 8. Louis, et que ic prince, qui ae ssvcit riea ae cts intrigues , fit comme si de rien u*«taît

profets Iiostîlcs ; H débarqua sur les câtes d'Afrîqae y arec six mille cavaliers et trente raille fantassins, et aussitât le siège

commença.

tf A cette nouvelle, le sultan Bibars se hâta d'écrire an roi de Tunis, pour l'exhortera avoir bon courage, et promit de le soutenir de tous ses efforts : il engagea les Arabes nomades de Barka et des déserts d'Afrique à marcher au secours des assièges; par ses ordres , on creusa des puits sur toute la route , et ses troupes se disposèrent à se mettre en marche.

n Tupis était dans le plus grand danger. Au milieu de moharram [août 1970], il se livra un combat terrible entre les deux arme'es, où il périt beaucoup de monde de part et d'autre : dëJH les musulfnans étaient sur le point de succomber, lorsque Dieu permit que le roi de France mourut. Alors on fit la paix , et l'armée chrétienne remit à la voile. Une chose fort singulière, poursuit Makrizi, ce sont les deux vers suivans, par lesquels un citoven de Tunis, faisant allusion à ce qui était de'ja arriv.é au roi de France en Egjpte, lui pré* dit, dès le commencement du sie'ge, un sort encore plus funeste (l) :

0 O Français ! Tunis est la sœur du Caire ; attends-toi i 9 un sort semblable.

9 Tu j trouveras une maison du fils de Lokman , qui te » servira de tombeau , et l'eunuque Sabih fera place aux angesn Monkir et Nakir. «

La maison du fds de Lokman est celle où le roi, dans sa captivité d'Egvpte, avait été retenu prisonnier, et l'eunuque Sabih, celui qui fut commis à sa garde. Les deux anges, Nakir et Monkir, sont ceux qui, suivant les musulmans, reçoivent les âmes des hommes au moment de leur mort.

L'historien Gémal-eddin a aussi parié de la croisade de Tunis : il attribue la mort du roi de France à une horrible épidémie qui Ht les plus grands ravages dans l'armée chrétienne; ensuite il fait cette réflexion : tt Ainsi Dieu ti*aite

^ o^ oi^ J^ M '^

590 EXTRAITS d'aOTEORS ARABES

ceux qnr s'opinrâtrcnt dons Tincredulite; arnsi H trompe leurs espérances (1). «

Voici , au reste, à quelles conditions la paix fut faite entre Tarme'e chrétienne et le roi de Tunis. li nous reste à ce sujc^t un monument précieux; c'est l'original m^me du traite , ecrh en arabe, que le roi Philippe le Hardi, fds de S. Louis, apporta avec lui en France, et qui se conserve encore aujourd'hui aux archives royales (9) ; ce traite est ainsi conçu :

A Au nom du Dieu clément et mise'ncordieux , que Dieu « soit propice à notre seigneur le prophète Mahomet » à sa » famille, à ses compagnon», et qu'il leur accorde le salut!

n Traite' entre le prince illustre Philippe, par la grâce de -« Dieu, roi de France; le prince illustre Charles, par la grâce « de Dieu , roi de Sicile, et le prince Illustre Thibaut , roi de « Navarre, d'une part; et de Pantre, le calife, l'imam, corn- 9 mandeur des crojans Abou abd-allah Mohammed.

» Article t*'. Protection et surete seront accorde'es à n tous les musulmans des états du commandeur des croyans, n ou des pays de sa dépendance , qui se rendront dans les n états des princes susdits ou dans ceux de leurs vassaux et «de leurs barons; aucun d'eux ne pourra être inquiète', ni J9 dans sa personne, ni dans ses biens, grands et petits; de n plus, les princes susdits veilleront à ce qu'aucun de leurs 9» sujets ni de ceux qui reconnaissent feur autorite et qui n courent la mer, ne causent le moindre dommage dans les » états du commandeur des crojaftis ; que s'il arrivait qu'un

(t) Os paroles sont tirées de TAIcoran , sonr. xxxixi, vers, s s. Gi^mai-eddin ajonte que la noaveiie de ce succès étant veune ao Caire, Bibars se hâta de renvoyer par-tout, particuIièremcDt àHaluah , oà l'anteur vivait alors rcUré. Cependant il observe qu'il ne se soQTÎent plus préciaëment à quelle époque cela arriva; et daaa le doute, il en pade 4 Tan 6Q0 de Thégire, c'est-à-dire, neuf ans pluatÀt qu*il n'aurait dû. Ce qn il y a de singulier, c'est que Makrizi, qui rivait près de deux siècles après, ne sachant coui ment concilier ceue faesM date avec la véritable , a pris Te parti de répéter deux fois le même récit, l'un à l'année 660 de i'hégire, l'autre à Tannée 669. De toiles erreurs ne font honneur ni à l'un ni à l'autre.

(2) M. Stivestre de Sacy a le premier fait connaître ce monnmeot. H a composé à ce sujet une savaute dissertation , accoiupaguée An texte arabe et de lu traJui^tion française, qui doit paraître é.aa^ le recueil \e^ Aldinoircs de l* Académie dcj inscriptions.

.RELATIFS AU3fr CB0I5ADES. 591

n des sujets du coinnifindcHir des vroytLns fut lèse dan» »a n personne ou dans ses biens , les princes susdits s'obligent à 17 lui donner satisfaction : ils s'engagent encore à ne protéger 9 qui que ce soit qui manifesterait de mauvaises intentions « contre les sujets du commandeur des croyans.

9 Art. â. Si un vaisseau musulman , ou un vaisseau 9 chrétien dans lequel se trouveront des musulmans , vient n à faire naufrage sur les cotes des princes susdits, ils met- » tront à part ce qui aura ' échappe au naufrage , corps et 9 biens, et ils le rendront en totalité au propriétaire (i).

(l) Cet article est important; car il nous montre les grands pas qoe Ton commençait alors à faire dans fa carrière de la civilisation. IJn peu plus d'un siècle aoparavunt, l'an 558 de l'h^girc, les auteurs arabes nous apprennent que, lorsqu'un vaisseau faisait naufrage sur une côte , même en paja ami, il était de bonne prise (voyez ci-devant, p. 160); c*ëtait ce qa*on appelait droit de bris et de naufrage, droit barbare qui caractérise ces temps grossiers. Ce droit était aussi admis en Occident, tant sur TOcéan que sur la Méditerranée , et c'était une branche de revenus pour les princes et les seigneurs de côtes. A mesure que les esprits se polirent, que Tesprit de commerce se propagea et que les communications se multiplièrent, on conçut de rUorrenr pour cette inhumaine législation. On trouve un exemple éclatant du changement qui s'était opéré k cet égard dès J*année 57 7 de l'hégire [ii8i de Jésus-Christ], dans un traité conclu entre la république de Gènes et Abon-Ibrahim Ishak, roi musulman de Majorque , MÎDorque , Iviça et Fermentera. Par ce traité , il est dit que 81 un Vaisseau génois fait naufrage sur les côtes du prince musulman, la cargaison sera respeetée , qu'on ne touchera pas k ce que la mer aura rejeté sur le rivage , et qu'il sera libre à l'équipage de sauver ce qa*il pourra. La même disposition se trouve dans un traité fait sept ans après entre les mêmes personnages, et elle ne tarda pas îi avoir force de loi parmi tontes f>:s nations commerçantes; car, dans un traité conclu en 1201 entre la république de Gènes et Léon dit le Grand, roi de la petite Arménie , on se conforma aux mêmes prin-> cipes. Il y est dit qu'on respectera non-seulement les biens et les personnes des Génois naviguant sous le pavillon de la république , mois encore de ceux qui feraient naufrage sur un navire d'une autre nation. La république obtint en 1250 les mêmes avantages des musul* mans de l^inis, et en 127 8 d'un roi musulman de Grenade. (On peut consulter sur ces faits les copies des divers traités que M. Silvestre de Sacy a trouvés dans les archives de Gènes, et qu'il a publiés dans le tom. XI des Notices des manuscrits de la bibliothèque du Roi, p. 1 2 , 15, 20, 24 et 27.) On attribue ordinairement cette grande réforme à S. Louis ; liiais on voit que le principe existait long-temps a^*aut In^;

S5I9 EXTRAITS d'aOTBCRS ARABES

» La même règle sera suivie pai* le commandeur des crojans rr envers !es sujets des princes susdits. Surete' entière sera » accordée aux marchands chre'ticns, sujets des princes susff dits, dans leur personne et dans leurs biens, qu'ils se'jour- 9 ncnt dans les états du commandeur des crojans, ou qu'ils ff ne fassent qu'aller et venir; en un mot, on les traitera sur 9 le même pied que le seront les musulmans dans les états « des princes susdits.

9 Art. 3. Il sera libre au« moines et aux prêtres chrétiens n de s'établir dans les étais du commandeur des crojans : on V leur accordera un lieu où ils pourront bâtir des maisons, f construire des chapelles et enterrer les morts ; il sera perf> mis aux moines et aux prêtres de prêcher dans l'enceinte ff des églises, de reciter à naute voix leurs prières; en un mot, » de servir Dieu conformément a leurs rites , et de faire tout f) ce qu'ils feraient dans leur propre pajs.

9 Art. 4. Les marchands chrétiens qui sont sous l'autorité ff des princes susdits, et qui se trouvaient dans les états du ff commandeur des crojans, lorsque l'expédition a lieu , ren- « treront dans tous leurs droits comme par le passe'; si on ff leur a pris quelque chose, on le leur rendra; ce qui leur n est du leur sera pajé: de plus, le commandeur des crojans ff s'engage ù ne pas. souffrir dans ses états les transfuges et j» tous ceux qui auraient levé l'étendard de la rébellion contre ff les princes susdits. De leur coté, les princes susdits proff mettent de ne donner asiie à aucun musulman qui aurait 9 pris les armes contre le commandeur des crojans ; ils retl> ff reront leur protection à quiconque annoncerait le dessein ff de lui nuire.

tout ce qae put faire ce vertneox roi , c^ fut de le rendre obligatoire dans toute rëteodac de ses domaines , particultcrementsur les côtes de Bretagne et de Gascogne, on les hubitans se niontnûent pins inhospitaliers qu'ailleurs. Tel dut* être fobjet de ses rcgfcmeus msritimcs , si célèbres sous le nom de Jugemens d'Oléron, Pwr ces jngeinens d*OI^ron , S. Louis décida que tout en respectant les bit*ns des naufrages , si ceux-ci avaient recours à Tassistance des gens du pajs pour retirer leurs effets de la mer, ils seraient obligés de les dédommager de lenrs peines. Ce principe a été conservé dans notre fonV prudence , et c*est ce que nous appelons le droit ât saupemeni ou de sauvetage,' il n*en est point parlé ici , mais il était sous-enteodn. On en trouve mention expresse dans le traité entre ift rôpubliqne d« &CUQS et 1« roi musulman de Ma^^tfe.

BELATIPS ACX CROISADES. 593

9 Art. fi. De part et d'autre les prisonniers seront mis en * liberté'.

9 Art. 6. Les princes susdits, ainsi que tous ceux qui rcn connaissent leur autorite ou qui sont Tenus à leur suite ^ 9 évacueront sur-le-champ les états du commandeur des n crojans ; il en sera de même de ceux qui viendraient après n la conclusion du traite , tels que le prince Edouard et autres : n il ne restera ici que ceux qui ne pourront trouver place sur m la flotte, ou qui seraient retenus par quelque aflfaire; enn core ne pourrotit^ils pas sortir du quartier que le commann denr des crojans leur aura assigne , et ils mettront à la ff voile le plus tôt que faire se pourra. En attendant, le com- 9 mandeur des cruyans promet de veiller à leur sûreté ; et 9 si quelqu'un de ses sujets venait à les léser dans leur per- 9 sonne ou dans leurs biens, il s'engage ii leur donner satis* 9 faction.

9 Art. 7* La durée de ce traite sera de quinze années 9 solaires , à partir du mois de novembre prochain (1).

9 Art. B. Il sera payé pour les frais de la guerre , aux 9 princes susdits , la somme de deux cent dix mille onces 9 dor, équivalant chacune a cinquante de leurs pièces d'ar- 9 gent pour le poids et pour le titre : la moitié de cette somme 9 sera comptée sur-le-champ; l'autre moitié le sera en deux 9 paiemens , l'un d'ici à un an , et l'autre a la fin de l'année 9 suivante. Pour cette seconde moitié, le commandeur des n croyans donnera des gages sur les marchands établis dans 9 les états des princes susdits.

9 De plus , le commandeur des crojans se soumet de nou- 9 veau au tribut annuel que les rois de Tunis étaient dans 9 l'usage de payer aux rois de Sicile ; il comptera au roi 9 Charles les arrérages des cinq dernières années, et il s*en- 9 gage à payer désorinais le double de ce qu'il payait autre- 9 fois. 9

Telles furent les conditions du traité. L'acte porte qu'on y comprenait l'empereur Baudouin II, le même qui, dix ans auparavant, avait été chassé de Constantinople par Michel

(i) On ëtait k U fin cToctobre, et quelques fours après Tamif^e clirtUienne mit à la voile; tous les auteurs cfirctieus du temps sont unanimes sur ce point * cependant on lit au bas de Tacte arabe ces mots. Fait ce 5 de rébi second, lequel jour rc'pondrait au î l novembre*, <Spoque où la flotte chre'tienne avait dcjà quitt<$ les côtes cT Afrique.

&^i EXTBAITS d'auteurs ARABES

Paieuiogue y et qui cherchait à rentrer dans son autortté ; on y comprit encore le comte de Toufonse et de Poitiers, le comte de Flandre , le comte de Luxembourg, et tous les seigneurs, les barons et les chevaliers qui avaient pris part à rexpedition et qui estaient seigneurs de terres. On leur donna à tous lecture de Tacte, et ils promirent de Texecnter selon sa forme et teneur. Au nombre des témoins furent les moines , les evéques et les ecclésiastiques qui avaient suivi l'armée. De son cpte, le roi de Tunis s'engagea pour Ini et pour son (ils, qui était prc'scnt à la lecture^ de l'acte; enfin, trois musulmans de ses sujets apposèrent au bas leur signature.

Quand la nouvelle de ce traite parvint à Bibars , if en fnt très- irrite : il avait espeVe que l'armée chre'tienne serait retenue devant Tunis, et que l'Orient serait pour jamais délivré de tous dangers; par ce traité, au contraire, les Francs devenaient maîtres de tourner leurs efforts contre l'Egjpte. D'ailleurs, suivant Makrizî et Ibn-férat, Bibars avait été instruit de la conduite du prince de Tunis, de ses dctmarches secrètes auprès du roi de France , de ses bassesses. Une troisième raison qui souleva sa colère, c'est que, lorsque. le roi de Tunis n'eut plus rien a craindre, il négligea dans ses lettres de lui faire les complimens d'usage. C'est Ibn-férat qui nous apprend ce fait , et il ne nous explique pas en quoi consistaient ces complimens. Probablement la querelle venait de ce que le roi de Tunis , qui s'était, arrogé le titre de calife, prenait un ton de supériorité avec Bibars, qui n'était que sultan , et qui d'ailleurs avait établi en Egypte un calife de la maison des Abbassides de Bagdad , famille de tout temps ennemie des califes d'Afrique (f). Bibars, indigne, refusa les présens que le roi de Tunis lui avait envoyés eu recon* naissance de ses services ^ et les abandonna à ses officiers. Dans sa réponse, il lui reprocha sa vie scandaleuse, sa lâcheté, sa négligence à profiter de la mort du roi de France pour exterminer l'armée chrétienne. « Un homme comme 9 vous , a|outa-t-il, ne mériterait pas de régner sur les n musulmans. «

(t) II a déjà été qnestioD cTunc querelle de cette nature tons Sala* diu. Voyez ci-devant, p. S90.

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