‹ Extraits des historiens arabesChapitre 41 sur 45 · XCVI · texte numérisé non relu

XCVI

Suite des cooqnétes de Bibars sar les chrétiens. •

Suite de Vannée 669 [1270 de J. C.J. Solvant Ibn-ferat , Bibars , en recevant ia nouvelle du traite fait entre les chrétiens et le roi de Tunis , avait d'abord craint que les Francs ne se portassent avec toutes leurs forces en Syrie, pour y attaquer Fislamisme : il se rendit aussitôt à Ascalon ; et de peur que les chrétiens ne s'y établissent y il fît détruire tout ce qui restait des fortifications de cette ville; le port fui comDié et les pierres jetées dans la mer. Apprenant ensuite que la flotté chrétienne avait essuyé une horrible teni)>éte, et que Dieu avait tué avec les épées du destin le roi de France et ceux qui l'accompagnaient , et qu'il les avait fait passer de l'avilissement de ce monde à la demeure de la mort, il se rassura et se porta sur le territoire de Tripoli, où il mit tout à feu et à sang : il forma même le siège du château des Cordes; cette ville appartenait aux hospitaliers. Ibn-férat nous apprend que ce château s'appelait originairement chd" teau deSafak, et qu'il fut ensuite nommé château des Curdes, a cause d'une milice de cette nation qui y fut envoyée en garnison : c'est la même forteresse que les auteurs chrétiens du temps appellent Crach, nom qu'il ne faut pas confondre avec Carac, forteresse située dans les sables ae l'Arabie. Le château des Curdes était placé dans le voisinage de Tripoli; il était si heureusement situé, que Saladin n'avait osé l'atta-

3uer ; Bibars était impatient de s'en rendre maître, à cause c quelques menaces que lui avaient faites , l'année précé* dente, les soldats de la garnison, à l'occasion des préparatifs du roi de France; dans sa colère, il s'était d'abord avancé seulement avec quarante hommes pour se venger de cette insulte : cette année il y retourna avec toute son armée, et réduisit la place en quelques jours ; ensuite il écrivit au grand maître des hospitaliers , nommé Hugues de Revel , pour lui annoncer cette conquête. Yaféi nous a conservé le commencement de cette lettre; le voici :

u Au frère Hugues, puisse le Seigneur le mettre au nombre n de ceux qui ne se raidissent pas contre le destin et qui 9 craignent de résister au maître de la victoire ! Nous lui m mandons ce que Dieu vient de faire pour nous dans cette

596 EXTRAITS D^BTBCRS AR.4BBS

J9> occftsio» : ter orirti fortifie cette pface, tu eo avais confie la V garde à Te Fi te des frères de ton ordre ; eh bîeo I tont cela n n*a servi de rien ; tu n'as fait quWancer la mort des tiens, n et leur mort sera ta perte, n

La ve'rite est que ie grand maître fut si abattu de ce coup, qu'il demanda aussitât la paix, ce qui lui fut accorde, i condition qu'il ne ferait plus aucune réparation à la fortcrerse de Marcab , la seule qui lui restât encore. Les templiers tirent la marne demande pour la ville de Tortose , et se soumirent aux mêmes conditions.

Ensuite Bibars alla s'emparer d'Akkar, forteresse du voisinage, d'où les chrétiens inquiétaient les villes musulmanes des environs. Restait encore Tripoli , que le sultan menaçait depuis long-temps; Bibars nourrissait toujours la même haine contre le comte de Tripoli, à cause des relations que celui-ci ne cessait d'avoir avec les Tar tares (l).

Le continuateur d'Elmacin rapporte qu'après la prise du château des Curdes, Bibars écrivit ces paroles au comte: u Où te sauver maintenant? Par Dieu ! je ne sais ce qui me n tient que je ne t'arrache le cœur et que je ne le fasse n cuire (3) ! Nous verrons de quoi te servira ton alliance avec n Abaga. n Le comte, eifraye, n'osa plus, comme auparavant, sortir pour se livrer au plaisir de la chasse (3). Le sultan l'ayant appris, lui envoya un chevreuil qu'il avait tue, une hyène et d'autre gibier, avec de la neige, et il accompagna ce présent de ces mots : « Le bruit court que tu n'oses plus

(i) On lit dans la continuation d^ÉImacin un fait qui, s*il ëtaitTrai, prouverait que ces barbares ne traitaient pas le comte avec beaucoup d'ëgards; il y est dit que, vers ce tcmps-Ià, le comte e'taut alfe' à Baalbek, où se trouvait Abaga, chef des Tartarcs, pour fui faire sa cour, et avant fait un tableau trop effrayant des forces redoutables de Bibars, le khan , indigne , fit coucher le comte sur le ventxe et le fit battre de verges, disant : ■ Quoi! tu venais ici pournous faire peor * de Bibars ! « et ii le renvoya sans lui accorder ce qu il demaudiiit.

{«) «ij..-»c> ^ cîUlï ôcâ.f o' i^ ^ *»'j vi^ rj-H \ù^^

(s) Le texte arabe porte que le comte commença à avoir peur des Ismaéliens, c'est-à-dire , des aifîdes du Vieux de la Montagne. Il parait que Bibars avait de ces assassins à ses gages; on en verra ia preuve dans le paragraphe sui^-ant.

RBLATIF8 AUX CilOISADES. 927

m sortfr de la v!Re, crainte pour ta vie , et que tct ail renoncé M au divertissement de la chasse; en conséquence, nous t'en* 9 voyons ce gibier pour te consoler, n Quelque temps après , le sultan s'etant avance sur ses terres , le comte lui en fit demander la raison ; le sultan repondit : u C'est afin de recueillir n vos moissons et de vendanger vos vignes. Par Dieu ! j'espère n bien chaque année vous faire une visite semblable, n A ces inotSy le comte s'humilia et demanda la paix; mais le sultan exigeait qu'il payât tous les frais de la guerre, et il imposait d'autres conditions fort dures. Le comte re'pondit : « Du •« moins, quand j'ai perdu Antioche, ma réputation est restée «intacte aux yeux de mes sujets; mais comment justifier » maintenant une telle bassesse? Je sais bien que je ne suis 9 pas. en état de résister au sultan; mais non! j'aime mieux n tout perdre que de laisser mon nom souillé à mes descen- 9 dans. 9 Ces paroles adoucirent un peu Bibars.

Ibn-férat fait remarquer, a cette occasion , que le comte de Tripoli était en effet réduit à la dernière faiblesse, et qu'après les pertes qu'il avait essuyées, il se serait trouvé hors d'état de résister. D'ailleurs , ajoute^t-il , après la mort misérable du roi de France devant Tunis et la trêve faite par le sultan avec les templiers et les hospitaliers , il ne lui restait aucune espérance. ^

Sur ces entrefaites, le prince Edouard, fils du roi d'Angleterre, qui s'était d'abord porté contre Tunis, trouvant la paix faite entre les deux peuples, aborda dans Acre avec une flotte de trente voiles. Le sultan , obligé de résister à ce nouvel ennemi , accorda la paix au comte de Tripoli , et rassembla toutes ses forces; il se montra si formidable , que ni le prince Edouard ni les chrétiens d'Acre n'osèrent se mesurer avec

lui.

Une preuve de la grande supériorité de Bibars, c'est le fait suivant , rapporté par Ibn-férat à l'occasion du siège de Korayn , château extrêmement fort de la principauté d'Acre. Un espion, caché dans son armée, ayant envoyé sous l'aile d'un pigeon une lettre à ia garnison pour l'instruire de diverses choses, et le pigeon ayant été tué en chemin, le sultan , sans vouloir ouvrir la lettre , la fit parvenir aux assiégés, en leur disant : u Voilà une lettre qui vous était n adressée; nous sommes bien aises qu'il y ait auprès de nous 9 des gens qui vous tiennent au courant de nos aÛaires. 9 Le château se rendit peu de jours après.

Tftnt de succcs inspirèrent une confiance de'mesureé HQ sultan ; bientôt il forma le dessein d*asssfeger la ville d'Acre, dernier boulevart des colonies chre'tiennes : mais îi fallait cKabord réduire u l'impuissance le roi de Chypre, qui n*auraît pas manque de secourir la place par mer; il re'solut donc de commencer par ce prince. Dans cette vue, il fit construire une grande flotte en Égjpte; lui-même se tenait au milieu des travailleurs , les animant par son exemple. On ne sait pas ce qui serait arrive', si cette flotte n'avait fait naufrage; écoutons à ce suyet Ibn-férat :

a Quelqu'un conseilla de faire prendre aux vaisseaux les couleurs et la forme des vaisseaux chrétiens , et de mettre aa haut des mâts des croix qui leur permettraient d'aborder dans nie sans être reconnus : cet avis fut suivi; maïs plut à Dieu qu'il ne l'eut pas été! car l'islamisme n'aurait pas été avili, et Dieu ne nous aurait point fait éprouver les suites de sa colère. Les vaisseaux mirent ii la voile ; les équipages brûlaient d'en venir aux mains : il était nuit lorsqu'on arriva à l'entrée du port de Limisso; le vaisseau qui marchait le premier toucha, en passant, les roches qui sont en cet endroit et se brisa; les autres, qui le suivaient, eurent le même sort Aussitôt les habitans mirent leurs barques en mer et s'en emparèrent. *»

Yaféi rapporte que le sultan reçut a ce sufet une lettre du roi de Chypre; le roi, pour se railler de Bibars, lui disait: « Vos vaisseaux, au nombre de onze, sont venus pour faire 0 une descente dans mon ife; je les ai écrasés et m'en suis 9) emparé. » Ces paroles mirent le sultan dans une horrible colère ; cependant il dissimula et dit : a Louons Dieu de ce » que depuis que fe suis sur le trône, il a secondé toutes mes » entreprises 9 Dans sa réponse au roi , qui est rapportée par Yaféf, il se livra à de grandes menaces, et marqua une hauteur extraordinaire ; il aflecta de ne donner au roi que le titre de bai/ le (l) ou régent, titre qu'en eflet Hugues avait quelque temps porté avant de parvenir à la royauté. Il donna aussitôt ses ordres pour la construction d'une nouvelle flotte, et retourna pour cet objet en Egypte.

ftBLàTIF& AUX CaOltADBS. 5t9

S xcvn.

Satte de» guerref de Bibara.

An 670 [1271 de J, C.J. Au commencement du printemps, Bibars reprit le chemin de la Syrie , décide à tout tenter pour la conquête d'Acre; mais il en fat empêche par une nouvelle invasion des Tartares, concertée avec les Francs. Makrizi nous apprend qu'à la nouvelle de ce mouvement, le sultan, qui déjà était arrive à Damas, écrivit {Jttsieurs lettres aux émirs qu^I avait laisses en Egypte ; dans les unes il disait, « Votre fib , Jt dans d'antres , « Votre Frère ou^ 0 votre père vous saine : il regrette Bien d'être sépare de vous; 9 il aurait préfère rester en Egypte ; mais votre repos nous 0 est plus cher que le nêtre. Vous avez appris l'invasion des n Tartares ; si nous nous étions tenus éloignés, nul doute que 9 ie» habitans n'eussent tous pris la fuite ; quant aux Francs , J9 ik s'étaient déjà munis d'échelles pour nous enlever Séfed; « notre présence seule les en a empêchés. Une chose qui 9 prouve qu'il est bon quelquefois de savoir employer le 9 poignard en même temps que Fépée , c'est que le seigneur 9 de Marakia, dont nous avons conquis les domaines, s'étant 9 mis d'intelligence avec les Tartares , nous avons envoyé 9 auprès de lui des fédaïs (affîdés du Vieux delà Montagne)

tui l'ont poignardé (l). Voilà que l'on continue à parler es Tartares , et moi, par Dieu ! je passe la nuit avec mon 9 cheval sanglé et mon équipage de guerre. «

Makrizi fait un tableau effrayant de l'invasion dès Tartares ; déjà ils s'étaient avancés jusque sur les terres d'Alep : les habitans de Damas abandonnèrent, dans le plus grand tumulte, leurs foyers; la précipitation était telle, que le prix d'un chameau était monte à mille pièces d'argent, c'estÂ-dire, environ cinq fois au-dessus de sa valeur ordinure. A la fin cependant les Tartares repassèrent l'Euphrate.

Alors le sultan se tourna de nouveau contre la ville d'Acre ; mais des pluies continuelles l'obligèrent à se retirer. 'II retourna donc au Caire pour y presser la construction de sa

(i) II paraît qae le seignenr de Marakia ii*en mouraC pas; car il sera encore question de lai k TaDuée 684 de Thegire.

&30 EXTRAlTi P'aUTEURS ARABB»

flotte. Des depûte's du roi Charles s'e'tant préisentes à lui , 3s le trourèrent dans Tarsenid au milieu des travailleurs , aidant, lui et ses émirs , à i'armement des navires. MaLrizi ajoute que ce spectacle dut remplir les députes d'effroi.

Les députes du roi Charles étaient charges d'intercéder en faveur des chrétiens d'Acre ; aussi l'année suivante riS7i de J. C], Bibars étant retourné en Syrie , à cause da bruit qui avait couru d'une nouvelle invasion des Tartares, accorda la paix aux chrétiens. Ce traité fut fait pour dix ans dix mois dix jours et dix heures (l). Les habitans étant sortis pour voir défiler ses troupes, il monta lui-même à cheval, et fit parade de sa grande habileté à manier la lance.

Ibn-férat remarque que, dans le traité, il ne fut pas question du prince Edouard, qui était toujours en Palestine, et qui , l'anné^ précédente , s'était emparé d'une forteresse musulmane dont il avait passé la garnison au fil de l'épée. « C'est, dit cet historien, parce que le sultan voulait user d'artifice envers lui. Par ses ordres , le gouverneur musulman de Ramia feignit de vouloir se livrer aux chrétiens; des relations s'établirent entre le gouverneur et le prince. C'était par i'interme^diaire de Aeixxfédaïs, ou affîdés du Vieux de la Montagne , que le gouverneur disait être ses hommes de confiance , et qui avaient ordre d'assassiner le prince. Ces deux fédaîs furent admis au service d'Edouard : or, un jour qu'il était seul avec un interprète , un d'eux entra comme pour lui parler d'affaires, et, se jetant sur lui, le frappa de cinq coups de couteau. L'assassin fut arrêté et mis à mort ; pour le prince , il ne mourut pas de ses blessures. »

La même année , des vaisseaux marseillais enlevèrent un navire musulman où se trouvaient des députés envoyés au sultan par Mankou-timour , fils de Berkeh , lequel avait succède à son père dans le royaume des Tartares du Captchak, au nord de la Mer Noire et de la Mer Caspienne. Ces députés étaient chargés de renouveler Talliance entre le Captchak et l'Egypte , et de faire une ligue générale contre les Tartares de la Perse, leurs ennemis communs. Bibars fut extrêmement affligé de cet enlèvement; car, si l'on en croit Ibn-ferat, il craignait que les Marseillais ne livrassent les

(l) Ce fut an nom de Hugacs III, roi de Chypre. Voyez TAn de vérifier les dates, édition in-4", 1. 11^ p. 4 7.

aBi4TIP8 AOX CR0i9AIW9. 531

députes i Abaga, qui n'aurait pas manqua de se venger èur eux d'une manière cruelle. Comme le navire où se trouvaient les prisonniers avait relâche dans Acre, il se faata d'eerire aux magistrats de cette ville pour qu\>n les lui femit : les nuigistrats repondirent qu'ils n'avaient aucune autorité sui* les Marseillais (l][, et que c'etant au roi Charles qu'il fallait s'adresser y vu qub la ville de Marseille était sous sa dopeu'» dance (3). Bihans s'adressa donc directement aux Marseillais t et les menaça,, en cas de refus, de leur interdire tout com* merce avec l'Egypte. Les Marseillais » effrayés^ rendirent les députés avec leur suite; on les conduisit à Damas, ou était alors le sultan , et ils remirent les lettres dont ils étaient chargés. Ibn-férat dit qu'elles étaient écrites en persan et eq arabe; on y remarquait ces propres paroles : « Nous serens 9 les amis de vos amis et les ennemis de vos ennemis; nous n vivrons en bonne intelligence avec le sukan comme l'a £ùt 9 notre père. » \j^ traité fut renouvelé de part et d'autre^ et il fut convenu qu'à chaque invasion d'Abaga en Sjrie, Mankoo-timour ferait diversion du côté du nord , et occupe» rait Abaga à la défense de ses propres états.

An 67i [i272]. Cette année, Abaga sollicita lui-même la paix; mais, suivant Ibn-férat, le sultan accueillit ses propositions avec froideur. Abaga demandait qu'on lui envoyât un émir pour traiter ensemble ; ISibars fit réponse qu'il n'avait qu'à venir lui-m^e ou à envoyer un de ses frères. Il affecta la plus grande indifférence auprès des députés; il défendit

3ue, dans les lieux où ils passeraient , on se rassemblât autour 'eux, ni qu'on allât à Leur rencontre; aussi les hostilités ne lardèrent pas à se renouveler. Les Tartares, voulant pénétrer de nouveau en Syrie , commencèrent par se retrancher sur la rive orientale de l'Euphrate ; Bibars se porta anosâtit contre eux. Les Tartares avaient pris position sur une montagne escarpée, dans un lieu qui semblait inaccessible : Bibars

(t) Les Marsciflais iouisfaient de grands privilèges à Saint-Jeand*Acre et dans les antres cités du royaume de Jérusalem ; c'était à cause des senrices qu'ils ayaient rendus dans les guerres des croisades. I(s possédaient une rue particulière, un four, une église , &c. Voyez X Histoire de Propenee, par Papon , t II, Preupes, p. 14 , 17

(a) Cëtait tn qualité de ciMBte de Provence. Voyea f Histoire de Propence de Papon, t. Il , p. 3S4.

539 BXTBAITS D^AUTBtJRS ABABB8

assembla son conseil; mais pendant qae l'on- se constihaît, l'emir Rëlaoan , qai devint sultan par la suite , impatient de signaler sa TaieuF) prend avec iai les^mameloiicks et se prccitpite dans le fleuve; ils passent tous à cheval , les uns à la suite des autres , se serrant pour couper le fil de Yean , et arrivent au travers d'une grêle de traits sur Fautre rive; là, ifs reforment leurs rangs , gravissent la montagne, et, malgré tous les obstacles, mettent les Tartares en fuite. Le sultan arriva un des premiers au haut de la montagne; son premier mouvement fut de se prosterner devant Dieu et de le remercier d^une si grande victoire. Les Tartares , abattus , n'entreprirent plus rien de quelque temps.

« An é73 [1%74]. Un événement fort singulier qui eut lieu cette nnnée-, montre Panarohie qui régnait dans les colonies chrétiennes. Le seigneur chrétien de Bérjte étant sur le point de mourir, et n'ayant point d'enfans, laissa sa prrncipauté à sa femme , à la charge qu'elle serait sous la protection de Bibars : le roi de Chypre, qui , en qudité de chef du royaume de Jérusalem , prétendait à la possession de Beryte, se mit en devoir d'occuper cette ville, et emmena la princesse dans son île. A cette nouvelle, Bibars entra dans une grande colère, et fit des réclamations auprès du roi; Ibn-férat dit que, dans la lettre qu'il lui écrivit, on remarquait ces paroles : « n existe un traité d'alliance entre moi et la princesse : n quand son mari était en voyage , c'était moi qui devais la n protéger; quand elle-même s'absentah, je tenais sa place. 9 Vous avez agi sans mon aveu ; je veux que mon ambassan deur voie la princesse , et ce sera à elle de décider ce qu'elle n vent faire; sinon j'occuperai le pays de force. » Vainement le roi de Chypre voulut tenir bon ; les templiers se déchirèrent contre lui , et il fut obligé de relâcher la princesse.

Vers le même temps , Bibars acheva de soumettre Cosaâr dans Pancienne principauté d'Antioche. On a vu , sous la dale de Pan 666, qne cette.ville eyaitjeté laissée entre les mains d^in certain Guillaume , ancien homme de confiance du patriarche d'Antioche. Tant que Guillaume eut l'autorité, il conserva les bonnes grâces du sultan. On lit à ce sujet dans Ibn- Abd-alrahim , que Guillaume était un homme ae bon voisinage ; îl instruisait le sultan de tout ce qui se machinait contre lui , tant de la part des chrétiens que des Tartares ; mais ayant perdu sa femme ^ il se fit. aïoine ei céda sa principauté à son père , nommé h* sire Bastardoii. Dès-lors tout changea de face;

RELATIFS AUX CHOISADB8. 533

Bastardaa mécoD tenta les musulmans; et Bibar», iiidigDé, résolut de s'en del>arras$er. L'ayant attiré ave^ $aa fib h^Mrs de Cosséiry sous les apparences de i'amitîéY M les fit arrêter Pan et fautre et les envoya à Damas ^ où Us moururent. Quant à la ville de Cosséir, les hahîtans essayèrent de résister; mais ik furent a la fin obligés de se rendre.

Ibn-férat rapporte qu'un des principaux griefs de Bibars contre ks babitans de Gosseir, c'est qu'ils avaient vendu'du ▼in à ses soldats , ce qu'il regardait comme un crime, inrér missible. , . ; I ^

l^'année suhraote mourut Bobémond, comte de Tripoli dt ancien prince d'Antîoche : son fils, appelé aussi Bohémund-, en lui succédant, envoya solliciter! agrément du salton; Bibars y mit pour condition qu'il lui paierait tons les* ans un tribut de vifigt mîlle pièces d'fur , et qu'd mettrait en liberté vingt captifs musi^ma^s , à prendre dans toQS iies-pays où il s'en trouverait.

Tels, sont lesr petits événemens de cette époque rdatifs à notre sujet. Bibars était alors occupe ailleurs, et lesi^dtétienS étaient trop faibles pour rien entreprendre. >

S XCVUI. ' « '

Mort de Bibars. •— Son portrait. . r

An 676 [1277]. Bibars mourut cette année, à l'issue d'une expédition qu'il avait faite en Asie mineure contre les Tartares. II avait obtenu de grands succès ; mais apprenant qu'Abaga se disposait à venir l'attaquer en personne avec toutes ses forces, il avait repris précipitamment le cbemio de la Syrie , où il mourut. Son âge était alors d'environ soixan^ ans, et son règne de dix'^ept. On a pu, par ce qui pt^'cède, (iigerde son caractère , de sa continuelle activité , de s<>n ambition , de sa cruauté, de ses violences; ici nous nous bornerons aux traits qui n'ont pu trouver place dans' notre tableau bistorique , et nous essaierons de fe faire connaître sons quelques nouvelles faces. Ibn-férat sera'noitié'|principal guide.

tt Bibars, surnommé Malek-daber ou roi triomphateur^ Rokn-eddîn oxï colonne de la religion, et AbouIfotoi)h ou père des conquêtes , était d'une haute statiire , courageux , intrépide, doué de génie; il était .originaire des bords de la

534 BXTHAITS d'acteurs ARABES

Mer Ifmrey et on Famena fort feane à Dsinas , où il ftit Tends Ml prin ée huit cents pièces <Pargetit. On rapporte que rérair mû Pacheta ie revendît à cause d'âne tache blanche qn^ arah dansffl^, et que dans la snitfe, lorsque Bibars fut monté sor le trâne^ cet émir n'osant de frayeur paraître devant fni, Bîbttrs, qui Tapèrent un four par hasard, lui cria : ta taie, ta toitf a ce mot, Pemor changea de couleur, baisa la terre et s'édHa : pardon , 6 meAtre , pard&n ! Bibars se hâta de le rassonar et lai dit qu'il pouvait être sans crainte.

« Bibars avait la peau brune , les yeux bleus , la voix forte; il fut surnommé Bondociar, du nom de son premier anÉitre, et passa ensuite au service du sultan Malek-saleh, BOUS lequel il devint chef des mameloocks babarites, jusqu'à IM qtiVnfin il jparvint au tréne. Sa force extraordînanre le remlait formidable \ H était valeureux , prompt et montait légèrement à ehevd. Tout le t^mps de son règne il ne cessa d'aller <f une province à une antre province, <Pttn royanme à un antre royaume ; au point qu'il lui arriva plus d'une fois de |oner la tnéme semaine au mail i Damas et au Cure. C7est i quoi faisait allusion son fnthmandar on maréchal des logis, quand il disait : Aujourd'hui en Egypte, demain en Arabie, après^demain en Syrie, et dans quatre jours àAlep.

n II fit de grandes conquêtes; c'est lai qni enleva aoz chrétiens Césarée, Arsouf, Séfed, JaflTa, la principauté d'Antioche ; son autorité s'étendait sur fEgypte , la Nubie , PArabie, la Syrie (1) : il fit des legs considérables aux pauvres et aux mosqdées , et se distingua par sa justice ; outre le collège et la mosquée qu'il fit bâtir au Caire, et qni portent son liom , il fit construire des ponts et des chaussées, n

Ibn-férat fait ensuite remarquer que la première ville qn'S prit depuis qu'il fut sur le trâne, était Cesaréc de Phénicîe, et la dernière, Césarée deCappadoce. Le premier fondateur d'Antioche s'appelait Malek-dahef ou roi vttinqueur (S); Bibars , qui la détruisit , était surnommé de même.

(a) II paifëdaît uush U Cjrénalqae ; car on troove «noore dtai cette contrée det édifices bâtu pariai. Oo doit i* connaissance de ce fait an Toyageur M. Pacho, qui a rapporte de ce pays ie dessin d'une inscription arabe où se fit le nom de Bibars. Voyez la relation de son

(t) Ctftait en enfet f e samom de Sëlencns , fondatenr dTAntîocfie ; ea grec M'enfgren Vmtn^ém*,

Il n'est pas besoin de citer de nouveaux trahs du caractère laronciie de Bibars ; on en a vu assez dans ce qui précède. Maintenant nons devons ajouter qoe ce cœur 'si dur s'amollissait q uelquefois : Ibn-fërat fait mention , à ce sujet , d'un fait Îni mérite d'être rapporté; c'est à la date de l'an 666 de hégire. On se rappelle qa'à cette époque les troupes musui^ nanes avaient fait nne invasion dans ia petite Arménie , et que le fils de Haîtom , roi du pays y était tombé en leur poo- Toir. Haitom n'eut pas de i^epos qu'on ne lui eut renda son fils ; Bibars j mit pour condition qu'il foi remettrait quelquesunes de ses forteresses, et siir-tout qu'il èmfdoierait son crédit auprès du khan des Tartares pour obtenir ia liberté d'un émir musulman appelé Sankor-alaschkar, ami particulier dn sultan , et qui avait été pris dans Alep, lorsque les Tartares occupèrent momehtanément cette Vi|le; Bibars déclara même que c'était le point auquel il tenait le plus. En conséquence, le roi d'Arménie écmit à Abaga , qui lui envoya sur4e-cbamp Sankor : mais alors le roi fit de nouvelles difficultés; il voulut revenir sur la cession d'une de ses forteresses. Bibars, impatienté , lui écrivit ces paroles : « Tu tf affligeais d'être privé 9 de ton fils, de l'héritier de ta couronne, et moi d'être séparé • d'un ami ; et maintenant c'est toi qui fais le difficile ! Il nV « a cependant entre moi et Sankor aucun lien de parente; 9 je ne changerai rien aux conditions; fais ce que tu vou- 9 dras. 9 A ces mots , le roi d'Arménie n'insista pli», et Bibars , plein de joie , assemblant ses émirs , leur dit : 0 Qu'auriez- vous lait si j'étais tombé au pouvoir de mes 9 ennemis? n Tous répondirent qu'ils auraient donné leurs i»ieu$ et leur vie pour le délivrer. Bibars reprit : « Eh bien I n l'un d'entre vous était dans les fers ; vous l'aviez oublié; 9 mais moi je songeais è lui f c'est Sankor-alaschkar. Le roi 9 de ia petite Arménie m'a tout oflTert, aident, richesses, 9 pour recouvrer son fils ; j'ai tout refusé , à moins que mon 9 ami ne nous (ut rendu. » Les émirs furent touchés de ce trait , et redoublèrent désormais de zèle. *

Bibars affectait une grande sévérité dé mœurs, et beau« coup de respect pour la religion musulmane; nous en avons cité divers exemples. II bannit de ses états la prostitution et le libertinage; Tes auteurs arabes foht mention des ordonnances terribles qu'il publia à ce su}et. Il défendit aussi l'usage du vin j qui était devenu très^oramun en Egypte : c'étaient des raar<mandB italiens qui en fonrnissatant •• pays;

536 EXTRAITS d'aUTBURB AAAB88

il rerenaît par-là à Fetat des «ommes fort consklérmbles; Bibars n'hésita pas à se priver de cette branche de reveans. On lit dans le continuateur d'Elmacin y sous la date de Pan 670 de Phégire, qu'il poononça peine de mort contre quiconque désormais exprimerait le jus de la vigne » et qu'il ordonna de répandre dans les rues tout le TÎn qui se trourerait dans les magasins. « La ferme du yin , ajoute fauteur, se montait, pour le Caire seulement, à mille piècea d'or par an. L'édit publié à cette occasion fut lu en chaire, à Fiasue de la prière, dans toutes les mosquées de l'empire (l)« «

A l'égard du genre de mort de Bibars, les faistoriena ne août pas d'accord. Voici, d'après Ibn-férat, une première version.

c Le sultan ne laissait point de repos a ses officiers ; il levak de grands tributs sur les^peuples; son visir fit de grands actes d'administration ; sous son règne la plupart des personnes riches périssaient dans les tourmens ; on en voulait sor-tout aux chrétiens et aux juifs^ Un jour qu'il avait besoin d'argent, il fit venir tous les chrétiens du Caire et du vieux Caire, ie patriarche en tête, et ordonna qu'on les jetât dana une grande fosse qu'il, avait fait creuser exprès, et où l'on avait fdiumé du feu. Les chrétiens, épouvantés, offi'irent de fargent pour se racheter, et on les mit en liberté. On levait les impâts avec le bâton : un grand nombre de chrétiens se firent musulmans ; beaucoup d'autres expirèrent dans^ les supplices.

» Lorsque Bibars partit pour son expédition d'Asie mi* nenre, il leva sur les habitans de Damas un tribut extraordinaire pour subvenâ' aux frais de la guerre : cette mesure souleva les esprits^ l'imam Mohi-eddin, homme très-pieux et vénéré de tout le pays , vint lui faire des représentatioas; Bibars l'écouta avec beaucoup de respect, et lui di^ pour l'adoucir : t* De grâce , 6 mon maître , encore cette fois ; dès » que cette guerre sera finie, j'abolirai Fimpât et nous serons « amis. » Ces paroles calmèrent lès esprits ; Bibars fut vaia-

aûeur ; mais a son retour il envoya cet ordre au chef du ivan de Syrie : « Nous ne descendrons point de cheval,

(i) On tronyera d'antres détails fort carxeaz sur Bibars et sur son caractère dans nn fragment historique contemporain , pnUië dans fa colfection de Oucbesne , Bihliotk» de^ Croisade, 1. 1» p. SOS et siiiv.

RBIATIP8 AUX CROMADS». 537

>f Dont ne qnillerona pti notre étrier» qae DanuiB n'ait paye

• deax cent mille pièces d'argent , sa province trois cent

• mille, ses bonrgs et ses Tillages encore trois cent mille, et 9 la Sjrie méridionale an million de pièces d'argent. « Cette rigaeor excessive changea la joie des Syriens en tristesse ; le peuple désira la paort dn sultan; tous allèrent se plaindre à Pimam Mohi-eddin ^ et le tribut n'était pas encore levé que le •oitan était mort

« Quelques-uns, poursuit Ibn*férat, racontent ainsi cet événement Bibars aimait passionnément le cimt^ (l), espèce de lait aigri de jument, en usage parmi les nomades de la Tartarie , et qu'il buvait avec d'autant plus de piabir, qu'il s'abstenait tout-à-fait de vin et de toute autre liqueur spiritueuse : à son retour de l'Asie mineure, se trouvant à Damas, il réunit un jour ses émirs pour boire avec eux de ce coumis ; dans l'excès de sa joie, il but tant, que la fièvre le saisit. On était alors au |eudi 14 de moharram [17 ^uin] : le aamedi suivant,. comme il ressentit un redoublement de chaleur, quelqu'un, pour le soulager, lui administra, en Pabsence du médecin, une potion ; aussitôt ie mal redoubla, et U ne tarda pas à rendre le dernier soupir*

» D'un autre câté, poursuit Ibn-ferat, le scbéikh Cotbeddin rapporte , dans sa Chronique, que Bibars croyait a Fastrologie judiciaire, à la magie et aux sortilèges* Un astrologue ayant annoncé, pour la présente année 676 de l'hégire, la mort d'un grand personnage par le poison , Bibars craignit pour lui-même , et cette idée le tua. >

» Un autre auteur dit que le sultan était naturellement jaloux , et qu'il portait envie à tous ceux qui se faisaient une grande réputation. Dans sa dernière guerre contre Ijes Tartares , un jeune prince de la race de Saladin , appelé Malekkaher Boha-eddin , s'étant distingué par les actions les plus ecfatantes, Bibars se sentit blessé; ce qui augmenta son ressentiment, c'est qu'il n'avait pas soutenu lui-même sa réputation ordinaire, et que Boha-eddin avait pris occasion de là de le raiUer et de tenir quelques propos offensans. Quand l'armée fut de retour à Damas , les hauts faits de Midek-kaher furent l'objet de l'admiration générale : dès ce moment , Bibars jura sa perte ; il espéra d'ailleurs par-Iè

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(i) 1^9 . Ce mot n*cst pas dans les dictionnaires arabes*

538 BXTRAITS d'auteurs ARABES

justifier ia predîetion de l'astrologue, et cependant mettre m personne en surete'. Un jour ii înTÎta Malek-kaber avec ses ëmirs et ses officiers à boire chez lui du courais ; déik H arait ea soin de se munir secrètement de poison , qu'il tenait à eâte de lui dans du papier; il avait trois coupes dans lesquelles lui seul buvait, à moins qu^l ne voulut honorer quelqu'un , dans lequel cas il lui remettait la coupe de sa propre main. M alek-kaher étant sorti pour satisfaire quelque besoin , le sultan prépara une de ses coupes , j versa du poison , et quand Je jeune prince rentra, ii la lui présenta; Malek-kaher, en la. recevant, baisa ia terre par respect et but la cfupe entière. Un itistant après, Bibars sortit; et pendent ce temps, I^faadsoB ajant , sans le savoir, repris cette même coape, j versa du coumis, et le prince en but à son retour; aussitôt il se trouva mal ; on le portif dans son lit ; les médecins Farent appefes pour le traiter , mais ii n'e'tait plus temps. €|iiant à M alek-kaher, ii mourut le même jour.

» II y en a qui soutiennent que Pempoisonneroeot de Malek*kaher avait ete concerte entre le sultan et l'echanson; d'après eux , ce fut l'échanson qui servit du poison an jeune rince dans une coupe d'argent recourbée. Trois jours après, e sultan ayant de nouveau invité ses émirs à une partie de plaisir, ia coupe empoisonnée fut servie sans avoir été nettoyée ; le sultan j but par mégarde et tomba aussitôt malade. Sans doute, ajoute l'historien. Dieu avait déjà décrété sa mort. Dès qu'il sentit son mal, il s'écria : // n y a Je véritahh force et de puissance réelle vu*en Dieu. En vain on lui fit prendre du contre-poison tire de pierres précieuses (i ) ; tout fat inutile. »

Enfin , suivant Abouifarage, dans sa Chronique syriaque, la mort de Bibars vint d'une blessure qu'il avait reçue à la cuisse dans la dernière guerre.

' Quoi qu'il en soit , dès qu'if eut rendu le dernier soupir, l'émir Bedr-eddîii Bilik, chef des émirs, prit en main l'auto-

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(l) On croyait alors k la vertu de la perle et des pierres précieuses, qm*on regardait comme un excellent spécifique contre le poison i encore anjourd*hai fes Orientanz 8*en servent comme ingrediens dans Umn ranidés. Voyes m» passage cnrienx de Jacques de Vitry, dans la collection de Bongars , et le Traité des pieme préeimues , de BoMis de Boot » ëdft. de i S3^ , p. 1 73.

RBLATIPS AUX CROIftAPBS. 539

rhé, et &t transporter le corp» en Égjpte. Cependant , ponr prévenir tout trouble , il fit en sorte que personne ne fiit instruit de cette mort. On mît le corps d)ftns nne litière ; le penpie crut que le suhan était malade; tout se fît comme à l'ordinaire , jusqu'à ce que le cortège étant arrivé au Caire , on laissa connaître la vérité.

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