S XXI
Révolations eu Egypte. — Entrée de» chrëtieofi dans Ascafon.
An 548 f1i53]. Cette année, les chrétiens profitèrent des troubles d^Egypte, qui allaient toujours croissant, pour s'emparer de l'importante ville d'Ascalon. Nous donnerons à ce sujet le récit d'Ibn-Moïassar :
u C'était, dit cet auteur, la coutume du gouvernement égyptien d'envoyer tous les six mois de nouvelles troupes a la défense d'Ascalon» Les Francs étaient en ce moment devant cette ville, et l'assiégeaient depuis l'année précédente. Lors donc que le temps fut venu de renouveler la garnison , le visir nommé Adel fit choix d'Abbas, fils de sa femme, pour avoir la conduite des troupes. Abbas se mit tout de suite. en marche, accompagné de plusieurs émirs, et entre autres d'un de ses amis appelé Assamé. Quand ils furent près des frontières, Abbas et son compagnon commencèrent k penser à r Egypte et à la bonne vie qu'on y menait, ainsi qu'aux fatigues et aux périls du voyage. Abbas en soupira de regret, et ne put se défendre de murmurer contre son beaupère, qui l'avait choisi pour cette expédition. Alors Assamé lui dit : cr Si tu veux , tu seras maître de l'Egypte. — Et cornn ment? demanda Abbas. — Tu sais, reprit l'autre, que le i» calife (il s'appelait Z)a/<;r-it7/!aA ) aime beaucoup ton fils » Nasr, Demande-lui , par la voie de ton fils , qu'il te Casse
-^ BBtATIFS AUX C ROlSADES. 1 0 1
" %'i5ir à la place de ton beau* père: il ne te le refusera pas, « et alors tu tueras ton beau-père. » Abbas fit donc venir son fils, et, lui faisant part de ses desseins, H l'envoya auprès du calife. Le fils d'Abbas obtint tout ce qu'il voulut; après quoi y se rendant auprès de son grand-père , il profita du ma* moment où celui-ci dormait pour lui couper la tête, qu'il envoja au calife. En même temps il expédia un pigeon à son père, pour lui annoncer ce qu'il avait fait. Abbas quitta aussitôt Parmee et marcha sur le Caire. Cependant la tête d'Adel était parvenue au calife. Quand il sut qu'on la lui apportait, il s'avança hors de la, porte d'or pour la recevoir. Elle fut exposée aux yeux du peuple ; après quoi on la porta au palais des finances , pour être déposée au trésor des têtes (l). La mort d'Adel eut lieu au 6 de moharram, ou 3 avril 1 153 , et Abbas prit ainsi sa place.
Ce fut pendant ce desordre que les Francs subjuguèrent Ascalon. Dans le même temps , une flotte , partie des ports dé' Sicile, vint saccager la ville de Tanb, non loin de Damiette.
La prise d'Ascalon est ainsi racontée par Ibn^alatir: « Chaque année, dit-il , les Francs venaient ravager le territoire cTAscalon , sans pouvoir cependant prendre la ville. A cette e'poaue , les visirs d'Egypte avaient toute l'autorité , et le calife n était plus souverain que de nom. Cette année , le visir Adel fat assassine', et Abbas nomme à sa place. La division se mit dans les conseils d'Egypte , et , avant que le nouveaa visir fut assez affermi , les Francs fondèrent le siège d'Ascalon. Les habitans se deYendirent d'abord avec courage; telle était leur ardeur , qu'on jour , dans une sortie , ils repoussèrent les chrétiens jusqu'à leurs tentes (3). Les Francs
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(s) Guillanme de Tjr attribue Fëchec éprouve par les chrétiens à f«Tiditë des Templiers» qui» au moment que la yille allait être prise , occupèrent tous les passages » afin d'avoir seuls part au butin » et qui par-^ attirèrent leur perte et celle de beaucoup de chre'tiens. Aboulfamge dit on ^ot de ce fait dans sa Chronique sjriaqne.
lot EXTRAITS d'auteurs ARABES
commençaient à perdre tout espoir et pensaient à se retireTf lorsqu'il s'éleva une querelle entre les assièges. Voici qaeQe en fut la cause. Après ie combat où ils mirent les Francs en fuite , ils se disputèrent i'tionneur de cette victoire , et chaque parti voulut s'en arroger tout le meVite. La dispute s'echauffant, les deax partis en vinrent aux mains, et dors les Francs revinrent à la charge et entrèrent sans obstacle. «
Le compilateur des Deux Jardins a, d'après Abou-Yali, raconte ce fait un peu différemment , et en cela son récit est plus conforme à celui de Guillaume deTjr. Suivant cette version , Noureddîn apprenant le danger qui menaçait Ascalon , fit irruption sur les terres des chrétiens pour faire diversion ; il vint même attaquer Panéas , de concert avec !e prince de Damas. Sur ces entrefaites, arriva une flotte au secours d'Ascalon. Elle apportait des vivres , de l'argent et des hommes, et prit à l'entrée du port plusieurs navires èfarétiens qui voiraient lui fermer {e passage. Le siège dura encore auelque temps ; mais enfin , ia brèche étant considérable , les chrétiens montèrent à l'assaut. II se livra sur les remparts un combat très -sanglant, et les assiégé afiaiblis demandèrent à se rendre. Ils obtinrent la vie sauve, avec la liberté de se retirer en Egypte ou ailleurs. On assure, ajoute l'auteur, que, lorsque la prise d'Ascalon commença à être connue, la sensation en fut désagréable, les poitrines se resserrèrent et les esprits furent abattus (1).
An 549j[4iS4], Le plus grand désordre continua à régner en Egypte. On fit dans Ibn-Moïassar que les émirs égyptiens avaient vu avec peine la mort d'Adel. Assamé craignant d'être puni de cet attentat, engagea Abbas à faire périr le calife lui-même. Les esprits s'irritèrent encore davantage. Abbas et son fils furent obligés de quitter l'Egypte, et le pays ne cessa plus d'être en proie à l'anarchie (S).
j[i) Quoi qa*il en soit , il est évident qae c'est snr-tout aux tronbles Egypte que les chrétiens furent redevables de U prise d'Ascaloa; et pourtant Gaillaume de Tyr, qui est entré dans de longs détails sur les événemens du siège de cette ville, ne dit pas nn mot des dÎTisions qui régnaient alors en Egypte. II 8*éloign6 encore à tort des antenrs arabes , en ce qn'H recule d*une année Tépoqae de cette conquête. On peut consulter k cet égard la Critique des Atmaies de Barom'us, par le P. Pagi » à Fan i i 53 de notre ère.
(t) Les détails que raconte rhistorien arabe pouvant donner une idée juste de Tétat des mœurs en Egypte à cette époque, nous croyons
BBLATIFS AUX CR018ADB8. 103
S XXIL
Nooreddin occupe Damas et toute la Syrfç.
Suite de Vannée 549 [H 54], Depuis long-temps Nourcddîn avait forme le dessein de s'emparer de Damas, a Ce oui avait augmente son impatience de soumettre la capitale de la Syrie, dit Fauteur de l'Histoire des Atabecs , c'est la prise d'Ascalon par les Francs. Pendant le sie'ge de cette ville, Noureddin s'affligeait de ne pouvoir la secourir. Damas l'aurait arrête sur son passage, et tous les autres chemins lui e'taient fermés an travers des provinces chre'tiennes : il savait d'ailleurs que les Francs ne souhaitaient rien tant que de s'emparer de Damas.
devoir les reproduire îgL « Ccpendatit les émin égyptiens avaient vu la mort d^Adel Avec peine ; et comme Aasamë passait pour être f aatenr dn crime» ils réiolurent de s'en défaire. Assamé ep fut instruit, «t, ponr les prévenir « il dit à Abbas : « Comment peux4u souffrir « pins long-temps les propos qu*ou tient sur ie compte de ton fils > Nasr? Le bruit court parmi le peuple que ie calife a pour lui une » passion honteuse. • Ces paroles firent de la peine à Abbas.Sur ces entrefiûtes, le calife fit don à Nasr d'une belle terre aux environs du Caire. • II mê semble , dit Assamé, que la réparation n'est pas pro-
• portionnée à rinjure. — Mais que faire? demanda Abbas. — Le
• voici , reprit Assamé : « Le calife va de temps en temps trouver ton
• ils Nasr secrètement à sa maison. La première fois qu'il y retour-
• nerap qne ton fils ne le tae-t-il? ■ Une nuit donc que le calife s'y rendit, déguisé, et avec deux eunuques seufement, Nasr le tua et enterra son corps dans une fosse , sous une table de marbre. Il tua aussi Fiin des deux eunuques; mais fautre parvint à s'échapper. Cependant, dès que le four parut, le visir monta à cheval et se rendit au palais, demandant à parler au calife : on lui répondit qu'il était sorti la veille et qu'il n'était pas encore rentré. Pendant ce temps , arriva le second eunuque , qui annonça la mort du calife. Alors Abba« appela les deux princes ses frères, Gabriel et Yonssonf, et leur dit : C'est vous qui apez tué le calife* Ils eurent beau s'en défendre et prendre Dieu à témoin de leur innocence; le visir fit venir ie cadi et les gens de loi , qui, sur son témoignage , condamnèrent les deux princes à la mort. lU furent massacrés sur la place et sous les yeux mêmes du fils du calife. Cétait un enfant à peine âgé de cinq ans, qu'on proclama sons le titre de Paies- billah. On remarqua qoe pendant que les officiers du palais le montraient au peuple, il était encore tont tremblant et avait peine à se soutenir. A l'égard cF Abbas , il se cmt hors d'affaire ; mais f événement tourna contre son espérance :
104 EXTRAITS d'auteurs ARABES
Déjà, n'ayant plus que dû me'pris pour celui qui en était maitre, ils faisaient des courses sur son territoire, et avaient impose' un tribut aux habitans. Tous les ans il venait ,. de leur part, un bomme chargé de faire la leye'e du tribut, et si quelque esclave chrétien se trouvait exposé au marché, on lui laissait la liberté de s'en retourner dans son pays. Les habitans de Damas prirent le parti de se soulever, et assiégèrent Mogir-eddin dans la citadelle; mais, comme ils craignaient que les Francs ne profitassent du désordre pour achever de les subjuguer , ils durent se borner à tourner leurs regards vers Dieu, à lui adresser leurs vœux, et à le prier de les sauver d'un péril si imminent. Dieu exauça leur prière, et choisit pour les délivrer le plus cher de ses serviteurs , celui
les gens du pidais ayaient été indigliës de la mort du caiife et jurèrent de le yenger. D*un antre cdté, les ëmirs prirent Abbas en borrenr à canse de son humeur sangninaire : il se forma contre lai an parti considërable ; ia guerre ciyile s^alloma dans le Caire ; et U tante dn calife , recourant à Telaî, gouvemenr de Soîonth dans ia moyenne Egypte , Tobligea k prendre ia faite.
s Abbas s'enfuit avec son fiis et Assaméi emportant avee loi de grandes richesses , et se dirigeant du côtd de ia Syrie. Sa maison an Caire fut iiyrée au pillage , et ia tante du calife écriyit au commandant chrétien dTAscidon pour rengager à faire courir après ini. Abbas , abandonne d^Assamë et de son escorte , fut pris et coudait à Ascalon. Les chrétiens le taèrent et iiyrèrent son fils à prix d'argent à Tëia! , qui ie fit mourir et fit attacher son corps au gibet à la porte du Caire. Ainsi dëiiyre' de tout compëtiteur, il prit ia dignité de yisir avec ie titre de MaleL-saieh ou roi excellent, toa ou bannit les principaux émirs , et ne garda phis de ménagement pour personne. »
Guillaume de Tyr a aussi parlé de ia mort du calife, de eelle d*Abba8, qu'il nomme Habais, et de son fils Nasr, qu'il appeHe Nosereddmus , c'est-bnlire Nasreddin. Voici comment ii â^exprime an sujet de ce dernier, lib. xviii, cap. s : « 'C'était nn homme plein d'audace, fouissant d'une grande réputation de bravoare, et répandant par son seul' nom ia terreur. II resta quelque temps entre les mains des templiers , soupirant après le moment de receyoir ie baptême , et connaissant déjà les lettres latines ( lùteras nomanas). Déjà même ii était instruit des principaux mystères de ia religion chrétienne , lorsqu'il fut yendu aux Egyptiens , êes ennemis , au prix de soixante mille pièces d'or. On lui lia les pieds et les mains avec des chaînes de fer; on le mit dans une cage de fer portée à dos de chameau, et, dès qu'il fut arrivé en E|g3rpte, ses ennemis se jetèrent sur iui et coupèrent son corps par morceaux. »
RBLATI^S AUX CROISADES. 105
qui nieaait la vie la plus pure, en un mot Noureddin, roi juste de nom et de fait (1). Dieu inspira donc à Noureddin la pensée de soumettre ia capitide de la Syrie, et lui en aplanît les difficultés. Une fois décide, Noureddin ne songea plus qu'aux moyens d'exécuter son dessein. Il pensa que s'il attaquait Damas à force ouverte, il ne pourrait y entrer, attendu qu'à son approche Mogir-eddin appellerait les Francs et implorerait leur secours. Remarquez, en effet, que la conquête de la Syrie par Noureddin devait être le plus grand malheur qui put arriver aux chrétiens; car, si jusque-là Noureddin prenait leurs châteaux et leurs forteresses , que ne fenût-il pas quand il serait maître de toute cette belle contrée ? A ce motif se joignait l'horreur de Noureddin pour Teflusion du sang musulman ; ce sang était à ses yeux d'un prix inestimable , par un effet de sa bonté, de sa justice et de la douceur de son caractère. Ainsi, tout bien considéré, il aima mieux recourir à la ruse. »
Voici de quelle manière il s'y prît, selon Ibn-alatir, et l'on avouera que les moyens n'étaient pas bien délicats : tt Noureddin s'adressa d'abord au prince de Damas lui-même, et chercha, à force d'artifices, à se le concilier par des présens et des marques «d'amitié. Il y réussit. Alors il entreprit de faire périr par différens moyens tous les émirs du prince qui auraient pu, par leurs talens, mettre obstacle à ses desseins. De temps en temps il écrivait au prince : Tel émir ( qu'il dési-
Sait par son nom ) s'est adressé à moi, en s* offrant à me rer Damas, Aussitôt, sans plus d'informations, Mogir-eddin déppsait cet émir de sa place et le dépouillait de ses biens. Quand il ne lui resta plus d'émirs , Noureddin s'avança sur Damas; Déjà il s'était ménagé des intelligences parmi la milice et les habitans. Il les avait gagnés sans peine; car tout le monde l'aimait pour sa justice , sa piété et la doi|ceur de &on gouvernement. £n vain, à la nouvelle de sa marche, Mogir«ddin se hâta d'écrire aux Francs , et leur offrit de fargent avec Baalbec, s'ils venaient le délivrer. Ik arrivèrent, mais trop tard. Noureddin s'étant fait ouvrir les portes de Damas par les milices, entra sans coup férir, et les Francs s'en retournèrent accablés de douleur. Pour Mogir-eddin , il se sauva dans la citadelle , puis consentit a recevoir Ëmesse
(i) Ce prtnee avait le titre de Matek-adel oa roi jatte.
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en cciuinge. Mais ooname il cherchait de nouveau à se faire -un parti à Damas, Noureddin lui 6ta Emesse , et il s'en alla à Bagdad. «
On lit dans la compilation des Deum Jardins, que « Nour^ eddin, en entrant dans Damas, assembla chez lui les principaux haUtans , les cadis , les gens de loi et les marchands, pour les instruire de ses bonnes intentions, il chercha, par ses discours , à se les attacher et à leur donner de belles espérances : aussi leur joie fut au comble. Ils se répandirent en louanges et en voeux pour -la personne du prince , et remercièrent le seigneur d'un si heureux événement. Noureddin rédigea , sur ce sujet , une déclaration , qui fut lue le vendredi, après la prière, dans toutes les mosquées. Le peuple fiitdans le ravissement; on n'entendait par-tout que prières et vœux adressés au Dieu très*haut, pour qu'il voulut bien accorder un long règne à leur nouveau maître et glorifier toutes ses entreprises, o
An 552 [HÔ7], Cette année, toute la Syrie fut ébranlée par un tremblement de terre. Haraah, Schaizar, Tripoli, Andoche, &c. eurent leurs murs renversés, d'autres leur citadelle. Noureddin se hâta de réparer ses pifices endommagées, et fit faire en méme>temps des courses sur les terres des Francs, pour les obliger à rester sur leur territoire. Plusieurs habttans périrent dans les ruines de leurs maisons. Aboulféda rapporte d'un maître d'école de Hamah, que tous ses écoliers cûspa* rurent dans une secousse, tandis qu'il était absent, et qu'à son retour il ne se présenta aucun parent pour demander , de leurs nouvelles : pères et fils , tous avaient été enveloppés dans le même dàastre.
Ibn-Mo jassar parle , sous la même date , d'une vicrfatîoa de la trêve faite avec l'Egypte par les Francs. Le visir, indigné, envoya une armée chargée de ravager les terres de Gaza et du Jourdain. Dans le même temps, une flotte croisa devant Béryte et sur toute la c6te , enlevant les navires chrétiens. Un vaisseau chrétien , chargé de pèlerins, ayant fait naufrage près du port d'Alexandnie , les pèlerins furent envoyés au Caire.
L'année suivante , une nouvelle armée égyptienne , composée de ouatre mille hommes, commit de grandes dévastations sur le territoire chrétien. Ces ravages s'étendirent jusqu'aux portes de Jérusalem. Un député ayant été envoyé par Noureiidin au calife, le visir le renvoya avec des piésens con-
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liderables, condetant en armes et autres objets de fa ydeur de treote inîfle pièces d'or* Il lui remit de plus soixante et dix mille pièces d'or en espèces y pour aider Nonreddin à soiiteair ia guerre sacrée. Le visir accompagna ce présent d'âne lettre écrite de sa main , contenant quelques vers de sa façoB, par lesquels il cherchait à embraser Noureddin d'une ooaveile ardeur contre les chrétiens. A la fin , les Francs eoToyçreot solUeiter la paix auprès du calife. Il vint aussi im député de l'empereur de Constantinopley qui demandait ODe flotte pour l'opposer à celle du roi de Sicile.
Vers ce même temps , la flotte égyptienne enleva le frère du roi de Chypre. II fut traité avec beaucoup d'égards , et envoyé en présent à l'empereur de Constantinople.
Peodvit que ces événemens se passaient en Egypte, Nonr-* eddin attaquaiit les chrétiens par terre. II faisait publier partout la guerre sacrée : des jeunes gens, des volontaires, des gens de loi , des sophis , vinrent en foule se ranger sous ses drapeaux. La conquête de Panéas fut l'objet de cette guerre. Cette forteresse fut tour-à-tour prise et reprise. Dans un combat qui eut lieu entre Panéas et Tibériade, les chrétiens eurent le dessous t ils perdirent leurs bagages , et Noureddin . conquît une tente- magnifique. Cette victoire, dit le compila^ teor des Z>eiMr Jardiné, fut éclatante et célèbre. Les prisonniers francs furent conduits à Damas. Sur chaque chameau y on avait mis deux cavaliers chrétiens des plus braves , avec un étendard déployé; à cet étendard étaient attachés la peau et les cheveux enlevés aux têtes des morts. Les chefs allaient vissi à cheval, couverts de la cuirasse, le casque en tête et portant nn drapeau à la main. Les fantassins , au contnm*e, marchaient à pied, les mains liées avec des cordes , trois à trois ou quatre à quatre. Ils arrivèrent dans cet état à Damas. Une multitude de vieillards, de jeunes gens, de femmes et d'enfans sortirent de la ville pour jouir de ce spec^ lade. Celait une grande faveur de Dieu pour les musulmans , dit l'auteur arabe : aussi, tous Mpelaient Noureddin leur ssaveur, et le comblaient de bénédictions.
S xxm.
Suite des guerres de Noareddio contre les chrétiens.
An 554 [H59]. Cette année , selon Aboidféda , Noureddin tomba grièvement malade, et le bruit courut un moment qu'il
108 'EXTRAITS d'auteurs ARARBS
était mort. Comme il ne laissait pas de fils en état de lai succéder, son frère Nasret*eddin rassembla quelques troupes , et essaya de s'emparer de force de la citadeHe d'Aiep (l). De son câté, Schircou , un des principaux émirs deNoarêddîn et oncle du fameux Saladin , accourut à Damas pour s'en rendre maître. Cette ville était alors sous Fautorité de son frère Ayoub, père de Saladin, qui lui dit: « Voulez -vous 9 donc nous perdre tous? Allez plutôt à Alep. Si Noureddin n se relève de sa maladie , vous arriverez à propos pour lui 9 faire votre cour; s*il meurt , je suis ici pour vous livrer la 0 Syrie, v Schircou comprit la justesse de ces conseils , et se rendit à Alep. En effet, Noureddin, se trouvant mieux , se montra à une fenêtre, et la sédition s'apaisa sur-le-champ.
Les chrétiens avaient profité du désordre pour reconquérir la ville de Schaizar, sur l'Oronte, ainsi que le château de Harem. On lit dans la compilation des Deux Jardins , que le frère de Noureddin , craignant les suites de son ambition , se retira chez les chrétiens , où il resta quelque temps. Quant à Schircou , il reçut des complimens sur son zèle.
Sur ces entrefaites, l'empereur de Constantinople vint en Syrie pour punir Renaud, régent de la principauté d'Antioche, des ravages qu'il avait faits dans Hle de Chypre. Renaud , effrayé , se hâta d'aller au-devant de l'empereur et obtint son pardon.
(i) Le compiiatear des Deux Jardâu nous apprend qne les habitons d'Aiep profitèrent de Foccasion pour faire rëtoblir Tancien eolte da psys. lU demandèrent entre antres choses le rétablissement de certains nsages particuliers anx schyytes dans la manière d'appeler dn hant des minarets les musulmans à la prière. Toute la différence consistait dans raddition de ces mots : Venez à la meilleure des actions; Mahomet et Ali sont les meilleurs des mortels. Les schyytes sont les partisans exclusifs de la maison d*Ali, gendre de Mahomet, et lenr doctrine était suivie parles musulmans dTEgypte et d* Afrique. Noureddin, an contraire , était de la secte sonnite , qui alors reconnaissait ponr chef le calife de Bagdad. Voyez, sur les deujç sectes, notre Deserip' tion des Monumens musulmans du cabinet de M. le due de Blacas, 1. 1 , p. S48 et SUIT. Ce passage singulier fait voir qu'à cette ëpoqae on conservait encore à Alep les principes religieux qui y avaient domine' cent ans auparayant , pendant qn'Alep ëtoit au pouToir des califca fatimites d'Egypte. Mais peu à peu ces dogmes s'effacèrent, et depuis long-temps on ne professe pins en Syrie que la doeirine de Neureddin , qui est celle de tout Fempire Ottoman actuel.
BBIATIFS AUX CRO1SÀDB0. . 109
n est dît) dans les Deux Jardins, que Fempereur voulut d'abord teoter quelque entreprise contre les musulmans; qu'ensuite il y renonça et fit la paix avec eux. a II retourna «dans son empire, loué de tout le monde, dît l'auteur; car V il n'avait fait de mal à aucun musulman. » Avant de s'en retourner, il demanda à Nour«ddin la liberté' de tous les seigneurs francs qu'il retenait prisonniers. Noureddin l'accorda sur-Ie-cbamp , et l'empereur , par reconnaissance , fit don an prince de plusieurs robes magnifiques et de pierreries d'un grand prix ; il y joignit mâme une tente de soie d'une valeur consida'rable.
Au Ôô4 [i1ô9]. Cette année, suivant Abouiféda, les Francs, qui avaient précédemment conquis Mahadia et d'autres villes d'Afrique, furent entièrement chassés de ces contrées, et les musulmans rentrèrent dans leurs anciennes possessions.
L'année suivante , selon le même autour, le calife d'Ëgy,pte Faiez-biliah mourut âgé de douze ans. Le visir s'occupa de lui donner an successeur, et se rendit, dans ce dessein, au palais. Quelqu'un lui présentant un prince d'un âge avancé , il le rejeta pour en choisir un très -jeune et incapable d'exercer l'autorité. Il fit choix d'Aded-Iidin-AIlah, à peine parvenu à Tage de puberté. Ce prince fut proclamé sur-le* champ, et le visir lui donna sa fille en mariage.
An 558 [H 63], Les chrétiens et les musulmans ne cessaient pas d'avoir les armes à la main. Ordinairement les succès étaient partagés, et les deux partis se retiraient, trèsalfaiblis. Dans une de ces rencontres , selon Kcmal-eddin , Renaud de Châtillon , régent de la principauté d'Antioche , étant allé faire des courses du coté d'Aintab , fut pris par l'armée musulmane, et mené prisonnier à Alep. Dans une aatre occasion, Noureddin éprouva, non loin de Tripoli, UQ échec considérable; ce fdt au comt^ livré sous les murs da château des Curdes, dans la journée dite de la Bocaia (1). Ce fait est ainsi raconté par Ibn-alatir :
«Noureddin, ayant rassemblé ses troupes, pénétra dans les provinces chrétiennes, et vint dresser son camp à la Bocaia , au pied du château des Curdes. Son dessein était de
(i) On de /!0 Bochea, comme fappeiie Guilbome de Tyr, iib.Tcix , cap. s.
110 EXTRAITS d'âUTBURS ARABB8
faire le sîege de cette forteresse, et de se porter ensuite contre Iii ville de Tripoli, dont il desirait s'emparer. Un jour, vers le midi, tandis qae les soldats étaieiit sous la tente, on aperçut tout-à-coup des croix qui s'élevaient du haut de la montage où était boti le château. En effet, les Francs ayant péuni toutes leurs forces, avaient résolu de fondre à Pimproviste et en plein jour sur l'armée musulmane. Au moment fixé, ils n'attendirent pas Farrivee de leur arrière^gardê , et mirent tout de suite l'epée à la main. Comme les musulmans ne s'attendaient pas à cette attaque , les troupes les plus avancées se trouvèrent hors d'état' de résister, et envoyèrent avertir 'Noureddin de ce qui se passait Mais, pendant ce temps , les Francs atteignirent les avant-postes et les firent plier.. Leur marche fut si rapide, qu'ils arrivèrent en même temps que les fuyards jusqu'au quartier de Noureddîn. Les musulmans n'eurent pas même le temps de monter à cheval et de se revêtir de leurs armes, et furent , les uns massacres , les autres faits prisonniers. Celui de tous qui ëe montra le plus acharné contre eux, était un Grec, nommé Ducas, chef des troupes grecques réunies à l'armée chrétienne (l). n
« Pour Noureddîn, il monta à la hâte sur un cheval encore dans ses liens (9) ; sans un Curde qui se fit tuer pour lui , il était perdu. Il se retirk vers le lac d'Emessc , à
Îuatre parasanges du château des Curdes, et y rallia les ébris de ses troupes. Quelqu^uh lui ayant dit alors qu'il n'était pas prudent de demeurer en ce lieu ; que si les Francs venaient l'y attaquer, il ne pourrait leur résister, il le reprit vfremeht, et, lui imposant silence : «Pourvu, dit-il, que j'aie n seulement mille cavaliers avec moi , je cours au - devant 9 d^eux et ne m'inquiète pas de leur nombre. PjEurDîeu! je ne w coucherai pas sous un toit que je n'aie vengé l'islamisme et «moi-même, jf
ti Noureddîn écrivit aussitôt à Âlep et à Damas pour de-
(t) Ce gcec DitcM était duc d<s Ciiicie, sous Tautoritë de Tempereur de Gonstantinoplc; son nom Te'ritable était CtUamaiu II pmait qae le mot Ducas n*est antre chose que le mot latiu dux*
(s) A .cette époque, comme anciennement, les guerriers d*Orient étaient dans Fusage de mettre les cherauz aux enUuyes en tout temps, tnéme à la yeiile d*une bataille. M. Amédée Jaubert a retrouvé de nos jours le même usage dans les années persanes. Voyez la relation d^ sou Voyage, page S77.
RBLATIPS AUX GROI8ADB0. 111
mander de Purgent, des habits, destenteii, des armes, des cfaevaox , et fit remettre aux soldats t'équivalent de ce qu'ils avaient perdu; qmant à ceux qui e'taient morts ou qui avoient ete faits prisonniers, ce secours pas^a à leurs en Fans , ou, s'ils étaient sans enfans , à leur famille. Le divan, ou conseil d'administration du prince, avait ordre de mander tous les soldats Tun après l'autre , pour qu'ils déclarassent léouB pertes, et qu'ils fussent indemnise'^. Quelques-uns de ces soldats exagérèrent leurs pertes et élevèrent des prétentions injustes : le divan proposa de leis faire jurer ; à quoi Noureddin répondit: Pourquoi gâter ainsi mes bienfaits ? Je veux qu'on leur donne tout ee quils denUindent, n
On. rapporte qu'un des serviteurs de Noureddin, vojAnt les dépenses énormes qu'il faisait pour rétablir son armée , lui dit : « Il y a dans vos provinces des maisons qui s'enrivciiisaent d'aumônes; il existe des fondations pieuses au V profit des gens de loi, des pauvres , des sophis , des lecteurs n de f Alcoran et autres : vous feriez bieti dans cette circons- 9 tance de réclamer leur secours, n Noureddin reçut fort mai cet avis. «Ce n'es^, s'écriart-il, que de leurs prières que «f attends la victoire; car il est écrit: C'est des petits que nvouê tirerez votre subsistance et vos forces (1). Pourquoi
• Âter les biens de ceux qui combattent pour inoî en tout 9 temps , même quand je suis dans mon lit , et cela avec des
• flèches qtii vont toujours à leur but, pour les donner a « des gens qui ne savent se battre que lorsqu'ils me voient à 9 leur tête; à des gens dont les flèches atteignent quelquen fois le but et quelquefois le manquent? Us reçoivent leur
(0 jJoUu-^ ojj-^j oj'jy ^^
Cet paroles n'appartiehnent pas à f Alcoran. Nous ignorons d*où eQet sont prises. Cest pe1l^éu« quelqne tradition ou sentence sortie de la bouche de Mahomet. Voici au reste la soite du passage ;
J v>^ ^ pyilt c5Vy>j o^^ s^^^' oi ^^
119 EXTRAITS d'auteurs ARABES
99 part des revenus da gouvernement; de quel droit la leur » Aterais-|e pour ia donner à d'autres? »
Vers ie même temps, au rapport de Kemal-eddin, un autre musulman ayant dit à Noureddin: a G>mment aurez- vous » la victoire, lorsqu'on boit du vin dans votre camp, lorsn qu'on y entend la flûte et le tambourin (1) , et qu'on j voit 9 d'autres objets egcdement abhorre's de Dieu ? 9 Le prince , touche de ces reproches , j9r^miV au Seigneur de faire péni^ tence (S), et quitta l'habit qu'il avait sur lui pour se vêtir d'une étoffe grossière. Il abolit dans sçs états les ordonnances et les usages contraires à la loi divine (3) , et proscrivit les mauvaises mœurs. Il écrivit de tout câte aux gens pieux et aux personnes retirées du monde, pour les instruire du malheur ue venait d'essuyer l'islamisme, leur enjoignant de l'aider u secours de leurs prières, et les chargeant d'exhorter les musulmans a prendre les armes. U e'crivit encore à tous les princes musulmans pour implorer leur appui. En attendant, il coucha sur la dure et s'abstint de tous les plaisirs des sens (4). 9 Ce fut ainsi que Noureddin se remit en état de tenir la campagne.
Les Francs, suivant la remarque dlbn-alatir, avaient d'abord eu l'ide'e d'hier l'attaquer auprès du lao d'Emesse. Quand ils furent instruits de ces préparatifs, ils n'osèrent
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(s) Teifl que la vente da vin , sur lequel on percevait des droits, &c. II çn sera question ci-deBSous, au poruvitde Noureddin.
(d) n existe en effet un passage de TAicoràn qui di^fend fa musique , le TÎn, les habits de soie, tes omemens d'or et tout ce qui sent le luxe et la mollesse. On pense bien que ce précepte n^est pas trèsreligieusement observe. Cependant Fauteur arabe Soyouti, dans an de ses ouvrages où il traite des diff^rens costumes en usage en Orient, a poussé le scrupule jusqu'à s'interdire de parler des costumes des gens de guerre et des yisirs, parce qu'il y entre ordinairement de For et de W, soie. « Je passe , dit-il , cet article soufl(*siIence , pour ne » rien mettre en cet écrit dont j'aie k rendre compte à Dieu au jour du • jugement. » Voyez la CAref tomo^Aie amfte de M. Silrestre ée Sacy, deuxième édition, tome II, page S67. Voyez aussi, pour Tétat des nuBura chez les musulmans en générai , notre Description des Manumens musulmans du cabinet de M. ie duc de Blacas, t. Il, p. 4t3 et SUIT.
tenter le sort des armes et deinandèi;eDt la paix ; comme ils ne purent Pobtenir, iis se retirèreot sans avoir tire aucun parti de leur victoire.
n paraît que les chrétiens ne s'étaient pas fait une juste idée de IVtendue des pertes de Noureddin ; Guillaume de Tyr dit à peine quelques mots de la journée du château des Cordes.