LE POINT DE VUE
Lorsque je commençai, un livre de génie existait, celui deThierry2. Sagace et pénétrant, délicat interprète, grand ciseleur, admirable ouvrier, mais trop asservi à un mailre. Ce maître, ce tyran, c'est le point de vue exclusif, systématique, de la perpétuité des races. Ce qui fait, au total, la beauté de ce grand livre, c'est qu'avec ce système, qu'on croirait fataliste, partout on sent respirer en dessous un cœur ému contre la force fatale, l'invasion, tout plein de l'àme nationale et du droit de la liberté.
Je l'ai aimé beaucoup et admiré. Cependant, le diraije? ni le matériel, ni le spirituel, ne me suffisait dans son livre.
Le matériel, la race, le peuple qui la continue, me paraissaient avoir besoin qu'on mît dessous une bonne forte base, la terre, qui les portât et les nourrît. Sans une base géographique, le peuple, l'acteur historique, semble marcher en l'air comme dans les peintures chinoises où le sol manque. Et notez que ce sol n'est pas seulement le théâtre de l'action. Par la nourriture, le
1. La géographie placée en tête de la France féodale (t. II) et dont nous donnons un extrait (p. 321). Réimprimée avec variantes dans le volume (posthume) de Michelet intitulé Notre France.
2 Histoire de la Conquête de V Angleterre par les Noimands; cf. p. 48 et suiv. Il y a des réserves à faire sur et jugement, cf. p. xxvii.
niSTOIRE DE FRANCE. 517
climat, etc., il y influe de cent manières. Tel le nid, tel l'oiseau. Telle la patrie, tel l'homme.
La race, élément fort et dominant aux temps barbares, avant le grand travail des nations, est moins sensible, est faible, effacée presque, à mesure que chacune s'élabore, se personnifie*. L'illustre M. Mill^ dit fort bien : (( Pour se dispenser de l'étude des influences morales et sociales, ce serait un moyen trop aisé que d'attribuer les différences de caractère, de conduite, à des ditTérences naturelles indestructibles'". »
Contre ceux qui poursuivent cet élément de race et l'exagèrent aux temps modernes, je dégageai de l'histoire elle-même un fait moral énorme et trop peu remarqué. C'est le puissant travail de soi sur 5oi*, où la France, par son progrès propre, va transformant tous ses élé-