‹ Extraits des historiens français du XIXe siècleChapitre 166 sur 246 · Goeians, (joélans, Hamrnez-nous nos maris, nos amans · texte numérisé non relu

Goeians, (joélans, Hamrnez-nous nos maris, nos amans

2. AUeslé i)ar les gendarmes mêmes. Du reste, ils semblent envisager le bris comme une sorte de droit d'alluvion. Ce terrible dioit de bris était, comme on sait, l'un des privilèges léodatix les plus lucratifs. Le vicomte de Léon disait, en parlant d'un écueil : « J'ai là une pierre plus précieuse que celles qui ornent la couronne des rois «.]

7), Je rapporte cette tradition du pays sans la garantir. 11 est -uiierflu d'ajouter que la trace de cos luœurs barbares disi)arait ' ique jour.j

où les courants portent les cadavres depuis tant de siècles? C'est un proverbe breton : a Nul n'a passé le Raz sans mal ou sans frayeur. » Et encore : a Secourez-moi, grand Dieu, à la pointe du Raz, mon vaisseau est si petit, et la mer est si grande! »

Là, la nature expire, l'humanité devient morne et froide. Nulle poésie, peu de religion ; le christianisme y est d'hier. Michel Noblet* fut l'apôtre de Batz en 1648. Dans les iles de Sein, de Batz, d'Ouessant, les mariages sont tristes et sévères. Lés sens y semblent éteints; plus d'amour, de pudeur, ni de jalousie. Les filles font, sans rougir, les démarches pour leur mariage. La femme y travaille plus que l'homme, et dans les îles d'Ouessant, elle y est plus grande et plus forte. C'est qu'elle cultive la terre; lui, il reste assis au bateau, bercé et battu parla mer, sa rude nourrice. Les animaux aussi s'altèrent et semblent changer de nature. Les chevaux, les lapins sont d'une étrange petitesse dans ces îles.

Asseyons-nous à cette formidable pointe du Raz, sur ce rocher miné, à cette hauteur de, trois cents pieds, d'où nous voyons sept lieues de côtes. C'est ici, en quelque sorte, le sanctuaire du monde celtique. Ce que vous apercevez par delà la baie des Trépassés, est l'île de Sein, triste banc de sable sans arbres et presque sans abri; quelques familles y vivent, pauvres et compatissantes, qui, tous les ans, sauvent des naufragés. Cette île était la demeure des vierges sacrées qui donnaient aux Celtes beau temps ou naufrage. Là, elles célébraient leur triste et meurtrière orgie ; et les navigateurs entendaient avec effroi de la pleine mer le bruit des cymbales barbares.

i. Michel Le Nobletz, prêtre breton, 1o77-16o2; se fit bâtir une cellule à Tremenach, et de là évangélisa la Basse-Bretagne, un peu prjophète, un peu sorcier, très aimé et très sincère, et excellent homme.

HISTOIRE DE Fr»A>XE. o29

Celte île, dans la tradition, est le berceau de Myrddyn, le Merlin du moyen âge. Son tombeau est de l'autre côté de la Bretagne, dans la forêt de Broceliande, sous la fatale pierre où sa Vyvyan l'a enchanté. Tous ces rochers que vous voyez, ce sont des villes englouties; c'est Douarnenez, c'est Is, la Sodome bretonne; ces deux corbeaux, qui vont toujours Tolant lourdement au rivage, ne sont rien autre que les Ames du roi Grallon et de sa fille ; et ces sifflements, qu'on croirait ceux de la tempête, sont les crierieu, ombres des naufragés qui demandent la sépulture.

A Lanvau, près Brest, s'élève, comme la borne du continent, une grande pierre brute. De là, jusqu'à Loricnt, et de Lorient à Quiberon et Carnac, sur toute la côte méridionale de la Bretagne, vous ne pouvez marcher un quart d'heure sans rencontrer quelques-uns de ces monuments informes qu'on appelle druidiques. Vous les voyez souvent de la route dans des landes couvertes de houx et de chardons. Ce sont de grosses pierres basses, dressées et souvent un peu arrondies par le haut; ou bien, une table de pierre portant sur trois ou quatre pierres droites. Qu'on veuille y voir des autels, des tombeaux, ou de simples souvenirs de quelque événement, ces monuments ne sont rien moins qu'imposants, quoi qu'on ait dit*. Mais l'impression en est triste, ils ont quelque chose de singulièrement rude et rebutant. On croit sentir dans ce premier essai de l'art une main déjà intelligente, mais aussi dure, aussi peu humaine que le roc qu'elle a façonné. Nulle inscription, nul signe, si ce n'est peut-être sous

1. Alexandre Bertrand (la Gaule avant les Gaulois. 2' édit,, 1891) a d<''iin)nlré que « les dolmens et allées couvertes [les tables de pierre de Michelet] étaient des monuments funéraires, tombeaux de chefs de famille ou de tribu ». Quant aux menhirs [pierres dressées], ce seraient, d'après lui, des pierres de souvenir, destinées à rappeler la mémoire d'un événement. Il serait possible que ce fût éfjalement des pierres funéraires.

les pierres renversées de Loc Maria Ker, encore si peu distincts, qu'on est tenté de les prendre pour des accidents naturels*. Si vous interrogez les gens du pays, ils répondront brièvement que ce sont les maisons des Korrigans, des Courils, petits hommes lascifs qui, le soir, barrent le chemin, et vous forcent de danser avec eux jusqu'à ce que vous en mouriez de fatigue. Ailleurs, ce sont les fées qui, descendant des montagnes en filant, ont apporté ces rocs dans leur tablier*. Ces pierres éparses sont toute une noce pétrifiée. Une pierre isolée, vers Morlaix, témoigne du malheur d'un paysan qui, pour avoir blasphémé, a été avalé par la lune^.

Je n'oublierai jamais le jour où je partis de grand matin d'Auray, la ville sainte des chouans, pour visiter, à quelques lieues, les grands monuments druidiques de Loc Maria Ker et de Carnac. Le premier de ces villages, à l'embouchure de la sale et fétide rivière d'Auray, avec SCS îles du Morbihan, plus nombreuses qu'il ny a de jours dajis l'an, regarde par-dessus une petite baie la plage de Quiberon, de sinistre mémoire. Il tombait du brouillard, comme il y en a sur ces côtes la moitié de l'année. De mauvais ponts sur des marais, puis le bas et sombre manoir avec la longue avenue de chênes qui s'est religieusement conservée en Bretagne; des bois fourrés et bas, où les vieux arbres môme ne s'élèvent jamais bien haut ; de temps en temps un paysan qui

1. Ce sont des dessins gravés au silex et très informes : combinaisons de cercles, zigzaps, lignes ondulées, etc.

2. C'est la forme que la tradition prend^dans l'Anjou. Transplantée dans les belles provinces de la Loire, elle revêt ainsi un caractère gracieux, et toutefois grandiose dans sa naïveté.]

3. Cet astre est toujours redoutable aux populations celtiques. Ils lui disent pour en détourner la malfaisante inlluence : « Tu nous trouves bien, laisse-nous bien ». Quand elle se lève, ils se mettent à genoux, et disent un Pater et un Ave. Dans plusieurs lieux, ils l'appe lent Notre-Dame.]

passe sans regarder; mais il vous a bien vu avec son œil oblique d'oiseau de nuit. Cette figure explique leur fameux cri de guerre, et le nom de chouans, que leur donnaient les bleus. Point de maisons sur les chemins ; ils reviennent chaque soir au village. Partout de grandes landes, tristement parées de bruyères roses et de diverses plantes jaunes; ailleurs, ce sont des campagnes blanches de sarrasin. Cette neige d'été, ces couleurs sans éclat et comme flétries d'avance, affligent l'œil plus qu'elles ne le récréent, comme cette couronne de paille et de fleurs dont se pare la folle cVHamlet. En avançant vers Carnac, c'est encore pis. Véritables plaines de roc où quelques moutons noirs paissent le caillou. Au milieu de tant de pierres, dont plusieurs sont dressées d'elles-mêmes, les alignements de Carnac n'inspilent aucun étonnement. Il en reste quelques centaines debout ; la plus haute a quatorze pieds.

Le Morbihan est sombre d'aspect et de souvenirs; pays de vieilles haines, de pèlerinages et de guerre civile, terre de caillou et race de granit. Là, tout dure; le temps y passe plus lentement. Les prêtres y sont très loris. C'est pourtant une grave erreur de croire que ces populations de l'Ouest, bretonnes et vendéennes, soient profondément religieuses : dans plusieurs cantons de l'Ouest, le saint qui n'exauce pas les prières risque d'être vigoureusement fouetté K En Bretagne, comme en Irlande, le catholicisme est cher aux hommes connue symbole de la nationalité. La religion y a surtout une influence politique. Un prêtre irlandais qui se fait ami des Anglais est bientôt chassé du pays. Nulle église, au

<. Dan> la Cornouaillr. — Il leur est arrivé de même, dans les guerres des chouans, de baUie leurs chels, et de leur obéir uu mouieut après.]

moyen âge, ne resta plus longtemps indépendante de Kome que celle d'Irlande et de Bretagne. La dernière essaya longtemps de se soustraire à la primatie de Tours, et lui opposa celle de Dol.

La noblesse innombrable et pauvre de la Bretagne était plus rapprochée du laboureur. 11 y avait là aussi quelque chose des habitudes de clan. Une foule de familles de paysans se regardaient comme nobles ; quelques-uns se croyaient descendus d'Arthur ou de la fée Morgane, et plantaient, dit-on, des épées pour limites à leurs champs. Ils s'asseyaient et se couvraient devant leur seigneur en signe d'indépendance. Dans plusieurs parties de la province, le servage était inconnu : les domaniers et quevaisiers*, quelque dure que fut leur condition, étaient libres de leur corps, si leur terre était serve. Devant le plus fier des Rohan *, ils se seraient redressés en disant, comme ils font, d'un ton si grave : Me zo deiizar annoriq, a et moi aussi je suis Breton ». Un mot profond a été dit sur la Vendée, et il s'applique aussi à la Bretagne : Ces populations sont au fond répuhlicaines; républicanisme social, non politique"'.

Ne nous étonnons pas que cette race celtique, la plus obstinée de l'ancien monde, aitfait quelques efïbrts dans ces derniers temps pour prolonger encore sa nationalité; elle l'a défendue de même au moyen âge. Pour que l'Anjou prévalût au xn" siècle sur la Bretagne, il a fallu que les Plantagenets devinssent, par deux mariages, rois d'Angleterre et ducs de iN'ormandie et d'Aquitaine.

1. Termes particuliers à la Bretagne pour désigner les possesseurs de terres soumises à certains droits féodaux (dans la quevnise, le dernier entant du quevaisier hérite seul de la quevaisc).

2. On connaît les prétentions de cette famille descendue des Mac Tiern de Léon. Au xvi" siècle, ils avaient pris cette devise qui résume leur histoire : Roi ne puis, prince ne daifine, Rohan suis.]

■ 5. Témoignage de M. le capitaine Gaïleran, à la cour d'assises de Nantes, octobre 1852.J

Lu Wetagne, pour leur échapper, s'est donnée h la Fiance, mais il leur a fallu encore un siècle de guerre en<re les parlis français et anglais, entre les Blois et les Montfort. Quand le mariage d'Anne avec Louis XII eut réuni la province au royaume, quand Anne eut écrit sur le château de Nantes la vieille devise du château des Bourbons [Qui quen grogne, tel est mon plaisir), alors commença la lutte légale des États, du Parlement de Rennes, sa défense du droit coutumier contre le droit romain, la guerre des privilèges provinciaux contre la centralisation monarchique. Comprimée durement par Louis XIV », la résistance recommença sous Louis XV, et La Chalotais, dans un cachot de Brest, écrivit avec un cure-dent son courageux factum contre les Jésuites.

Aujourd'hui la résistance expire, la Bretagne devient peu à peu toute France. Le vieil idiome, miné par l'infiltration continuelle de la langue française, recule peu à peu. Le génie de l'improvisation poétique, qui a subsisté si longtemps chez les Celtes d'Irlande et d'Ecosse, qui chez nos Bretons même n'est pas tout à fait éteint, devient pourtant une singularité rare. Jadis, aux demandes de mariage, le bazvalan - chantait un couplet de sa composition; la jeune fille répondait quelques vers. Aujourd'hui ce sont des formules apprises par cœur qu'ils débitent. Les essais, plus hardis qu'heureux, des Bretons qui ont essayé de raviver parla science la nationalité de leur pays, n'ont été accueillis que par la risée. Moi-même j'ai vu à T*** le savant ami de Le Brigant', le vieux M. D***

1. Voir les Lettres do M"" de 5evign(^ 1(575, do septembre en décembre. Il y eut un très grand nombre d'hommes roués, pendus, envovf^s aux palères. Elle en parle avec une légèreté qui fait mal.]

2. Le bazyalan était celui qui se chargeait de demander les lilles en mariage. C'était le plus souvent un tailleur, qui se présentait avec un Las bleu et un blanc]

3. Le Brigant (1720-1801), philologue un peu fantaisiste, prétendait que le celtique était la langue mère de tous les idiomes.

r>3i MICIIELET.

(qu'ils ne connaissent que sous le nom de M. Système)*. Au milieu de cinq ou six volumes dépareilh^s^, lo pauvre vieillard, seul, couché sur une chaise séculaire, sans soin filial, sans famille, se mourait de la fièvre entre une grannnaire irlandaise et une grammaire héhraïque. Il se ranima pour me déclamer quelques vers bretons sur un rythme emphatique et monotone qui, pourtant, n'était pas sans charme. Je ne pus voir, sans compassion profonde, ce représentant de la nationalité celtique, ce défenseur expirant d'une langue et d'une poésie expirantes.

Matérialisme profond du monde féodal'.

Il y a en ce monde-là quelque chose qui le condamne et le voue à la ruine : c'est son matérialisme profond. L'homme s'est attaché à la terre, il a pris racine dans le rocher où s'élève sa tour. Nulle terre sans seigneur, nul seigneur sans terre. L'homme appartient à un lieu; il est jugé, selon qu'on peut dire qu'il est de haut ou de bas lieu. Le voilà localisé, immobile, fixé sous la masse de son pesant château, de sa pesante armure.

1. Voyez, dans les Souvenirs d'enfance et de jeunesse, de Renan, les pages charmantes sur le « bonhomme Système », son compatriote de Tréguier. « Je n'ai jamais su son nom, et même je crois que personne ne le savait », dit Renan. « Sa résignation, sa mine souriante, paraissaient une vision d'un autre monde. On ne comprenait pas, mais on sentait en lui quelque chose de supérieur; on s'inclinait. » Michelet, qui visitait la Rretagne au moment où mourut ce « saint philosophe », nous a conservé son nom dans les notes de son voyage. 11 s'appelait Duigon. Il est étonnant que Renan ne l'ait point connu.

2. Renan, p. 108 : « Il possédait une bibliothèque très considérable composée d'écrits du xvm' siècle. » Renan ajoute, il est vrai, qu'il prêtait ses livres. Il y a, du reste, un certain contraste entre les deux i)ortraits : pour Renan, Système est le type du philosophe déiste; pour Michelet, du dernier Celte. On peut voir, par cet exemple, combien il peut être puéril de faire d'un homme le symbole d'une époque et d'ime idée.

3. Cf. plus haut, pages 134 et suiv., p. 172 et s., ce que dit Guizol.

La terre, c'est l'homme ; à elle appartient la véritable personnalité. Comme personne, elle est invisible; elle doit rester mie et passer à l'aîné. Personne immortelle, indifférente, impitoyable, elle ne connaît point la natnre ni l'humanité. L'aîné possédera seul; que dis-je ? c'est lui qui est possédé : les usages de sa terre le dominent, ce fier baron ; sa terre le gouverne, lui impose ses devoirs; selon la forte expression du moyen âge, il faut qu'il serve son fief.

Le fds aura tout, le (ils aîné. La fdle n'a rien à demander; n'est-elle pas dotée du petit chapeau de roses et du baiser de sa mère ? Les puînés, oh ! leur héritage est vaste ! Ils n'ont pas moins que toutes les grandes routes, et par-dessus, toute la voûte du ciel. Leur lit, c'est le seuil de la maison paternelle; ils pourront de là, les soirs d'hiver, grelottants et affamés, voir leur aîné seul au foyer où ils s'assirent eux aussi dans le bon temps de leur enfance, et peut-être leur fera-t-il jeter quelques morceaux, nonobstant le grognement de ses chiens. Doucement, mes dogues, ce sont mes frères ; il faut bien qu'ils aient quelque chose aussi.

La chanson de Rolande

Que la liberté est féconde! Voilà que les pierres se font hommes; les enfants multiphent sans nombre; les

1. Cf. Gaston Paris, la Poésie du moyen âge, l. I, p. 107 {la Chanson de Roland et la nationalité française) : « Il y a huit siècles, alors qu'aucune des nations de l'Europe n'avait encore pris véritablement conscience d'elle-même, quand plusieurs d'entre elles, comme l'Angleterre, attendaient encore pour leur formation des éléments essentiels, la patrie française était fondée : le sentiment national existait dan;; ce qu'il a de plus intime, de plus noble et de plus tendre. C'est dans la Chanson de Roland qu'apparaît cette divine expression de « douce France », dans laquelle s'est exprimé avec tant de grâce et de

peuples grouillent de la terre. Et ce n'est pas seulement le nombre qui croît, mais le cœur augmente, la \ie forte et l'inspiration. On ne veut pas seulement faire de grandes choses, on veut les dire. Le guerrier chante ses guerres. C'est ce que dit encore très expressément le chi-oniqueur : (( Les preux chantaient. » Qu'on n'espère pas me faire croire que le jongleur mercenaire qui chante au xu" siècle, que le chapelain domestique qui écrit au xm'' siècle, soient les auteurs de pareils chanls. Dans le plus ancien qui nous reste, la sublime Chanson de Roland, quoique nous ne l'ayons encore que dans sa forme féodale, j'entends la forte voix du peuple et le grave accent des héros.

La pénétrante critique de l'éditeur a démêlé qu'elle est antérieure aux croisades, antérieure à l'âge des poèmes composés dans les châteaux pour l'amusement du baron. Le caractère de ceux-ci, tels que les Quatre Fils Aymon, est la haine de la royauté et du gouverneprofondeur l'amour que celle lerre aimable enlre loutes inf^pirait déjà à ses enfants....

« L'amourdusol. l'honneur nalional. voilà deux des sentiments qui concourent à la formation de la nationalité française d'abord ; joignons-y ce qui fait le plus fort ciment des sociétés humaines, l'amour des institutions nationales. L'Empereur incarne pour ainsi dire aux yeux de tous ses guerriers la France elle-même; ils parlent de conserver son honneur et de servir ses desseins avec autant d'enthousiasme qu'ils- parlent de protéger et d'honorer la patrie; Charlemagne, de son côté, s'identifie avec la nation qu'il guide, et c'est dans son cœur que la France pleure le plus amèrement les héros morts à Roncevaux. Trois fois il se pâme de douleur sur leurs corps sanglants; il les venge de leurs meutrlers, et ensuite, quand la France est de nouveau menacée, il n'hésite pas, dans la grande bataille qui termine le poème, à combattre lui-même le chef de l'armée ennemie, qu'il tue de sa main. Autour de lui ses pairs font entendre une voix toujours écoutée; au delà de ce Conseil auguste, la foule des Français s'incline devant son chef avec fierté et respect. Tous saluent en lui, non pas le maître imposé par la crainte, mais le symbole vivant de la nation, le grand roi qui les dirige avec sagesse et puissance, celui que la France avoue, pour employer une des belles expressions de cette vieille langue.

« Tous ces traits concourent à donner à la Chanson de Roland son caractère grandiose, à en faire un monument incomparable, non seulement de notre poésie, mais de notre rialiona?ité.... »

ment central; ils portent tout l'intérêt sur le vassal révolté. Charlemagne y est un sot; il est le jouet d'un sorcier. Triste majesté qui dort sur son trône, la tète couronnée d'un torchon, et s'éveille, aux rires de la cour, pour voir en sa main une bûche éteinte au lieu de l'épée de l'Empire. Ce sont là des choses trouvées en pleine féodalité pendant le sommeil de la royauté. Au contraire, dans le x° siècle, dans le grand combat contre les barbares, on regrette, on admire et bénit l'ancienne unité impériale. Rien entre l'empereur et le peuple. Les Roland, les Olivier, n'en sont nullement séparés; ils ne sont que le peuple armé. C'est ce qui fait la grandeur étonnante de ce poème.

Dominicains et Franciscains.

Les Ordres de Saint-Dominique et de Saint-François, sur lesquels le pape essaya de soutenir l'Église en ruine, eurent une mission commune, la prédication. Le premier i'ige des monastères, l'âge du travail et de la culture, où les Bénédictins avaient défriché la terre et l'esprit des Barbares, cet âge était passé. Celui des prédicateurs de la croisade, des moines de Cîteaux et de Clairvaux, avait fini avec la croisade. Au temps de Grégoire YII, l'Église avait dé'jà été sauvée |)ar les moines auxihaires de la papauté. Mais les moines auxiliaires et reclus ne servaient plus guère, lorsque les hérétiques couraient le monde pour répandie leurs doctrines. Contre de tels prêcheurs, l'Église eut ses prêcheurs, c'est le nom même de l'Ordre de Saint-Dominique. Le monde venant moins à elle, elle alla à lui*. Le Tiers-Ordre de Sainl-

I. Les l'iiivorsilés vfnaioiil do (|iiiUor !«;iiiit Augustin pour Aristote : l'jb Mendiants remontèrent à saint Augustin.]

bXT. L'tâ UtsI. FR. *<22

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Dominique et de Saint-François reçut une foule d'hommes qui ne pouvaient quitter le siècle, et cherchaient à accorder les devoirs du monde et la perfection monastique. Saint Louis et sa mère appartenaient au Tiers- Ordre de Saint-François.

Telle fut l'influence commune des deux Ordres. Toutefois ils eurent, dans celte ressemblance, un caractère divers. Celui de Saint-Dominique, fondé par un esprit austère, par un gentilhonnne espagnol, né sous l'inspiration sanguinaire de Citeaux, au milieu de la croisade de Languedoc, s'arrêta de bonne heure dans la carrière mystique, et n'eut ni la fougue ni les écarts de l'Ordre de Saint-François. 11 fut le principal auxiliaire des papes jusqu'à la fondation des Jésuites. Les Dominicains furent chargés de régler et de réprimer. Ils eurent l'inquisition et l'enseignement de la théologie dans l'enceinte même du palais pontifical. Pendant que les Franciscains couraient le monde dans le dévergondage de l'inspiration, tombant, se relevant de l'obéissance à la liberté, de l'hérésie à l'orthodoxie; embrassant le monde et l'agitant des transports de l'amour mystique, le sombre esprit de Saint-Dominique s'enferma au sacré palais de Latran, aux voûtes granitiques de l'Escurial.

L'Ordre de Saint-François fut moins embarrassé; il se lança tête baissée dans l'amour de Dieu; il s'écria, comme plus tard Luther : a Périsse la loi, vive la grâce ! » Le fondateur de cet Ordre vagabond fut un marchand ou colporteur d'Assise. On appelait cet Italien François, parce qu'en effet il ne parlait guère que français. « C'était », dit son biographe, « dans sa première jeunesse, un homme de vanité, un bouffon, un farceur, un chanteur; léger, prodigue, hardi.... Tête ronde, front petit, yeux noirs et sans malice, sourcils droits, nez droit et fin, oreilles petites et comme dressées,

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langue aiguë et ardente, voix véhémente et douce; dents serrées, blanches, égales; lèvres minces, barbe rare, col grêle, bras courts, doigts longs, ongles longs, jambe maigre, pied petit, de chair peu ou point. » Il avait vingt-cinq ans lorsqu'une vision le convertit. 11 monte à cheval, va vendre ses élofles à FoHgno, en rapporte le prix à un vieux prêtre, et, sur son refus, jette l'argent par la croisée. 11 veut du moins rester avec le prêtre, mais son père le poursuit; il se sauve, vit un mois dans un trou; son père le rattrape, le charge de coups; le peuple le poursuit à coups de pierres. Les siens l'obligent de renoncer juridiquement à tout son bien en présence de l'évèque. C'était sa plus grande joie; il rend à son père tous ses habits, sans garder même un caleçon : l'évèque lui jette son manteau.

Le voilà lancé sur la terre; il parcourt les forêts en chantant les louanges dû Créateur. Des voleurs l'arrêtent et lui demandent qui il est : a Je suis », dit-il, « le héraut qui proclame le Grand Roi. » Ils le plongent dans une fondrière pleine de neige; nouvelle joie pour le saint; il s'en tire et poursuit sa route. Les oiseaux chantent avec lui; il les prêche, ils écoutent : « Oiseaux, mes frères, » disait-il, « n'aimez-vous pas votre Créateur, qui vous donne ailes et plumes et tout ce qu'il vous faut? » Puis, satisfait de leur docilité, il les bénit et leur permet de s'envoler. 11 exhortait ainsi toutes les créatures à louer et à remercier Dieu. Il les aimait, sympathisait avec elles; il sauvait, quand il pouvait, le lièvre poursuivi par les chasseurs, et vendait son manteau pour racheter un agneau de la boucherie. La nature morte elle-même, il l'embrassait dans son immense charité. Moissons, vignes, bois, pierres, il fraternisait avec eux tous et les appelait tous à l'amour divin.

Cependant, un pauvre idiot d'Assise s'attacha à lui,

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puis un riche marchand laissa tout pour le suivre. Ces premiers Franciscains et ceux qui se joignirent à eux, donnèrent d'abord dans des austérités forcenées, comparables à celles des faquirs de l'Inde, se pendant à des cordes, se serrant de chaînes de fer et d'entraves de bois. Puis, quand ils eurent un peu calmé cette soif de douleur, saint François chercha longtemps en lui-même lequel valait mieux de la prière ou de la prédication.

y serait encore, s'il ne se fût avisé de consulter sainte Claire et le frère Sylvestre ; ils décidèrent pour la i)rédication. Dès lors, il n'hésita plus, se ceignit les reins d'une corde et partit pour Rome.

« Tel était son transport », dit le biographe, (( quand il parut devant le pape, qu'il pouvait à peine contenir ses pieds, et tressaillait comme s'il eût dansé. » Les politiques de la cour de Rome le rebutèrent d'abord; puis le pape réfléchit et l'autorisa. Il demandait pour grâce unique de prêcher, de mendier, de n'avoir rien au monde, sauf une pauvre église de Sainte-Marie-des-Anges, dans le petit champ de la Portioncule, qu'il rebâtit de ce qu'on lui donnait*. Cela fait, il partagea le monde à ses compagnons, gardant pour lui l'Egypte où il espérait le martyre; mais il eut beau faire, le sultan s'obstina à le renvoyer.

Tels furent les progrès du nouvel Ordre, qu'en 1219 saint François réunit cinq mille Franciscains en Italie, et il y en avait dans tout le monde. Ces apôtres effrénés de la grâce couraient partout pieds nus, jouant tous les mystères dans leurs sermons, traînant après eux les femmes et les enfants, riant à Noël, pleurant le Vendredi-Saint, développant sans retenue tout ce que le christianisme a d'éléments dramatiques. Le système de^

1. Au pied de la colline sur lacjuelle s'clcve la ville d'Assise.

grâce, où l'homme n'est plus rien qu'un jouet de Dieu, le dispense aussi de toute dignité personnelle; c'est pour lui un acte d'amour de s'abaisser, de s'annuler, de montrer les côtés honteux de sa nature; il semble exalter Dieu d'autant plus. Le scandale et le cynisme deviennent une jouissance pieuse, une sensualité de dévotion. L'homme immole avec délices sa fierté et sa pudeur à l'objet aimé.

C'était une grande joie pour saint François d'Assise de faire pénitence dans les rues pour avoir rompu le jeûne et mangé un peu de volaille par nécessité. Il se faisait traîner tout nu, frapper de coups de corde, et l'on criait : « Voici le glouton qui s'est gorgé de poulet à votre insu! » A Noël il se préparait, pour prêcher, une étable, comme celle où naquit le Sauveur. On y voyait le bœuf, l'âne, le foin; pour que rien n'y manquât, lui même il bêlait comme un mouton, en prononçant Bethléem, et quand il en venait à nommer le doux Jésus, il se passait la langue sur les lèvres et les léchait comme s'il eût mangé du miel.

Ces folles représentations, ces courses furieuses à travers l'Europe, qu'on ne pouvait comparer qu'aux Bacchanales ou aux pantomimes des prêtres de Cybèle, donnaient lieu, on peut le croire, à bien des excès. Elles ne furent même pas exemptes du caractère sanguinaire qui avait marqué les représentations orgiastiques de l'antiquité*. Le tout-puissant génie dramatique qui poussait saint François à l'imitation complète de Jésus, ne se contenta pas de le jouer dans sa vie et sa naissance ; il

1. Michelet ne veut pas dire par là qu'elles donnaient lieu à des scènes sanglantes, mais qu'elles faisaient intervenir le souvenir du sang versé par le Christ. Du reste il oublie de dire que les orgies antiques dont il parle avaient une apparence d'opulente brutalité, de bestialité presque, alors que les mystères des Franciscains avaient pour principes le mysticisme, l'idéal et la pauvreté.

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lui fallut aussi la passion. Dans ses dernières années on le portait siu' une charrette, par les rues et les carrel'ours, versant le sang par le côté, et imitant par ses stigmates celles du Seigneur.

Ce mysticisme ardent fut vivement accueilli par les femmes, et en revanche, elles eurent honne part dans la distribution des dons de la grâce. Sainte Clara d'Assise commença les Clarisses'. Le dogme de l'Immaculée Conception devint de plus en plus populaire. Ce fut le point principal de la religion, la thèse favorite que soutinrent les théologiens, la croyance chère et sacrée pour laquelle les Franciscains, chevaliers de la Vierge, rompirent des lances. Une dévotion sensuelle embrassa la chrétienté. Le monde entier apparut à saint Dominique dans le capuchon de la Vierge. « La Vierge ouvrit son capuchon devant son serviteur Dominique qui était tout en pleurs, et il se trouvait, ce capuchon, de telle capacité et immensité qu'il contenait et embrassait doucement toute la céleste patrie 2. »

1. Cet ordre obtint de saint François, en 1224, une règle particulière.!

2. Gebhart, l'Italie mystique, 1890, p. 106 : « C'était le dieu des pauvres, que la voix de François tirait d'un bien lonjî sommeil, et qui, de nouveau, souriait au fond des consciences. Et, en même temps, c'était une religion nouvelle que les hommes de bonne volonté recevaient de François d'Assise, comme, jadis ils l'avaient reçue sous le ciel étoile de Bethléem. Nous touchons ici au point capital de l'œuvre franciscaine. Par l'amour et la pitié, François ramenait l'Italie au pacte évangélique: sans théologie ni scolastiaue, il restaurait le christianisme j>rimitif ; sans hérésie ni lutte, il rajeunissait l'Eglise et donnait à son siècle la liberté religieuse. Il signait un concordat nouveau entre Dieu et la chrétienté. Il réconcilie l'homme avec Dieu. II dissipe le malentendu séculaire qui avait assombri le christianisme. Il chasse les vieilles terreurs, les angoisses poignantes du moyen âge; il a mis en Dieu la bonté à la place de l'inflexible justice, et dans le coeur du chrétien, il ramène l'espérance du i)aradis, la confiance filiale, la paix de la vie terrestre. A la place de l'Eglise, c'est Jésus qu'il oll're directement aux consciences. »

L'or, le fisc, le juif (XIV« siècle).

« L'or », dit Christophe Colomb, « est une chose excellente. Avec de l'or, on forme des trésors. Avec de l'or, on fait tout ce qu'on désire en ce monde. On fait même arriver les âmes en paradis. »

L'époque où nous sommes parvenus doit être considérée comme l'avènement de l'or. C'est le dieu du monde nouveau où nous entrons. — Philippe le Bel, à peine monté sur le trône, exclut les prêtres de ses conseils, pour y faire entrer les banquiers.

Gardons-nous de dire du mal -de l'or. Comparé à la propriété féodale, à la terre, l'or est une forme supérieure de la richesse. Petite chose, mobile, échangeable, divisible, facile à manier, facile à cacher, c'est la richesse subtilisée déjà; j'allais dire spiritualisée. Tant que la richesse fut immobile, l'homme, rattaché par elle à la terre et comme enraciné, n'avait guère plus de locomotion que la glèbe sur laquelle il rampait. Le propriétaire était une dépendance du sol : la terre emportait l'homme. Aujourd'hui c'est tout le contraire, il enlève la terre, concentrée et résumée par l'or. Le docile métal sert toute transaction ; il suit, facile et fluide, toute circulation commerciale, administrative. Le gouvernement, obligé d'agir au loin, rapidement, de mille manières, a pour principal moyen d'action les métaux précieux. La création soudaine d'un gouvernement, au commencement du xiv" siècle, crée un besoin subit, infini, de l'argent et de l'or.

Sous Philippe le Bel, le fisc, ce monstre, ce géant, naît altéré, atfamé, endenté. 11 crie en naissant, comme le Gargantua de Rabelais : A manger, à boire ! L'enfant terrible, dont on ne peut soûler la faim atroce, mangera au besoin de la chair et boira du sang. C'est le cyclope,

l'ogre, la gargouille dévorante de la Seine. La tète du monstre s'appelle Grand Conseil, ses longues griffes sont au Parlement, l'organe digestif est la Chambre des Comptes. Le seul aliment qui puisse l'apaiser, c'est celui que le peuple ne peut lui trouver. Fisc et peuple n'ont qu'un cri, c'est l'or.

Voyez, dans Aristophane, comment l'aveugle et inerte Plutus est tiraillé par ses adorateurs. Ils lui prouvent sans peine qu'il est le dieu des dieux. Et tous les dieux lui cèdent. Jupiter avoue qu'il meurt de faim sans lui. Mercure quitte son métier de dieu, se met au service de Plutus, tourne la broche et lave la vaisselle.

Cette intronisation de Tor à la place de Dieu se renouvelle au XIV* siècle. La difficulté est de tirer cet or paresseux des réduits obscurs où il dort. Ce serait une ''.urieuse histoire que celle du thcsaurun, depuis le temps *ù il se tenait tapi sous le dragon de Colchos, des Ilespérides ou des Mebelungen, depuis son sommeil au temple de Delphes, au palais de Persépolis. Alexandre, Carthage, Rome, l'éveillent et le secouent*. Au moyen Age, il est déjà rendormi dans les égUses, où, pour mieux reposer, il prend forme sacrée, croix, chapes, reliquaires. Qui sera assez hardi pour le tirer de là, assez clairvoyant pour l'apercevoir dans la terre où il aime à s'enfouir? Quel magicien évoquera, profanera cette chose sacrée qui vaut toutes choses, cette toute-puissance aveugle que donne la nature?

Le moyen âge ne pouvait atteindre sitôt la grande idée moderne : Diomme sait créer la richesse, il change

1. Chacune des grande»; révolutions du monde est aussi l'époque des grandes apparitions de l'or. Les Phocéens le font sortir de Delphes, Alexandre de Persépolis; Rome le tire des mains du dernier successeur d'Alexandre : Corlès lenlève de l'Amérique. Chacun de ces moments est marqué par un changement subit, non seulement dans les prix des denrées, mais aussi dans les idées et dans les mœurs.]

une vile matière en objet précieux, lui donnant la richesse qu'il a en lui, celle de la forme, de l'art, celle d'ime volonté intelligente. Il chercha d'abord la richesse, moins dans la forme que dans la matière. Il s'acharna sur cette matière, tourmenta la nature d'un amour furieux, lui demanda ce qu'on demande à ce qu'on aime, la vie même, l'immortalité. Mais, malgré les merveilleuses fortunes des Lulle, des Flamel, l'or tant de fois trouvé n'apparaissait que pour fuir, laissant le souffleur hors d'haleine; il fuyait, fondait impitoyablement, et avec lui la substance de l'homme, son àme, sa vie, mise au fond du creuset.

Alors l'infortuné, cessant d'espérer dans le pouvoir humain, se reniait lui-même, abdiquait tout bien, àme et Dieu. Il appelait le mal, le Diable. Roi des abîmes souterrains, le Diable était sans doute le monarque de l'or. Voyez à Notre-Dame de Paris, et sur tant d'autres églises, la triste représentation du pauvi^ homme qui donne son âme pour de l'or, qui s'inféode au Diable, s'agenouille devant la Rête, et baise la griffe velue.

Le Diable, persécuté avec les Manichéens et les Albigeois, chassé, comme eux, des villes, vivait alors au désert. Il cabalait sur la prairie avec les sorcières de Macbeth. La sorcellerie, débris des vieilles religions vaincues, avait pourtant cela d'être un appel, non pas seulement à la nature, comme l'alchimie, mais déjà à la volonté ; à la volonté mauvaise, au Diable, il est vrai. C'était un mauvais industriahsmo, qui, ne pouvant tirer de la volonté les trésors que contient son alliance avec la nature, essayait de gagner, par la violence et le crime, ce que le travailla patience, l'intelligence peuvent seuls donner*

1 . C'est la thf'orie chère à Michelet, Il l'a développée habilement, éloquomnient et un peu artificiellement dans son livre sur la Sorcière, 1862.

34C MICIIELET.

Au moyen âge, celui qui sait où est l'or, le véritable alchimiste, le vrai sorcier, c'est le juif; ou le demi-juif, le Lombard. Le juif, l'homme immonde, l'homme qui ne peut toucher denrée ni femme qu'on ne la brûle, l'homme d'outrage, sur lequel tout le monde crache, c'est à lui qu'il faut s'adresser.

Prolilique nation, qui par-dessus toutes les autres eut la force nudtipliante, la force qui engendre, qui féconde à volonté les brebis de Jacob ou les sequins de Shylock. Pendant tout le moyen âge, persécutés, chassés, rappelés, ils ont fait l'indispensable intermédiaire entre le fisc et la victime du lise, entre l'agent et le patient, pompant l'or d'en bas, et le rendant au roi par en haut avec laide grimace!... Mais il leur en restait toujours quelque chose.... Patients, indestructibles, ils ont vaincu par la durée. Ils ont résolu le problème de volatiliser la richesse; aflranchis par la lettre de change, ils sont maîtres; de soufflets en soufflets, les voilà au trône du monde.

Pour que le pauvre homme s adresse au juif, pour qu'il approche de cette sombre petite maison si mal famée, pour qu'il parle à cet homme qui, dit-on, crucifie les petits enfants, il ne faut pas moins que l'horrible pression du fisc. Entre le fisc qui veut sa moelle et son sang, et le diable qui veut son âme, il prendra le juif pour milieu.

Quand donc il avait épuisé sa dernière ressource, quand son lit était vendu, quand sa femme et ses enfants, couchés à terre, tremblaient de fièvre ou criaient du pain, alors, tête basse et plus courbé que s'il eût porté sa charge de bois, il se dirigeait lentement vers l'odieuse maison, et il y restait longtemps à la porte avant de frapper. Le juif ayant ouvert avec précaution la petite grille, un dialogue s'engageait, étrange et difficile.

IIÎSTOir.E DE FP.A^'CE. 347

Hue disait le clirélien? a Au nom do Dieu! » — « Le juif la tué, ton Dieu. » — « Par pitié! » — « Quel chrétien a jamais eu pitié du juif? Ce ne sont pas des mots qu'il faut. 11 faut un gage. » — « Que peut donner celui qui n'a rien? » Le juif lui dira doucement : a Mon ami, conformément aux ordonnances du roi, notre sire, je ne prête ni sur habit sanglant, ni sur fer de charrue.... Non, pour gage, je ne veux que vous-même. Je ne suis pas des vôtres, mon droit n'est pas le droit chrétien. C'est un droit plus antique {in partes secanto). Votre chair répondra. Sang pour or, comme vie pour vie. Une livre de chair, que je vais nourrir de mon argent, une livre seulement de votre belle chair!... » L'or que prête le meurtrier du Fils de l'Homme, ne peut être qu'un or meurtrier, antidivin, ou, comme on disait dans ce tempslà, Anti-Christ. Voilà l'or Anti-Christ, comme Aristophane nous montrait tout à l'heure dans Plutus YAîiti-Jvpiter*.

Jeanne d'Arc. La Pucelle finit le moyen âge et commence l'âge moderne 2.

Onelle légende plus belle que cette incontestable histoire? Mais il faut se garder bien d'en faire une légende'; on doit en conserver pieusement tous les traits,

1. Tout cela, il va sans diro, rst au fifrui'ô. Miclielet ne fait que reproduire ici les légendes qui couraient au moyen âge sur le juif.

2. iN'ous ne donnons que la fin et la conclusiondu récit de Michelet mais il faut le lire en entier, car c'est le morceau le plus complet, le pins vivant, le plus populaire de son Histoire de France.

7). Le cadre serait tout tracé; c'est la formule même de la vie héroïque : 1° la forêt, in révélation; 2* Orléans, /'«c/iow ; 3" Reims, l'honneur; i* Paris et Compiègne, la. tribnlation, la trahison; 5" Rouen, la passion. Mais rien ne fausse plus l'histoire, que d'y chercher-des types complets et absolus. Quelle qu'ait été l'cmotion de l'historien on écrivant cet Evangile, il s'est attaché au réel, sans jamais céder à la tentation d'idéaliser.}

o'fS MICHE I.ET.

même les plus humains, en respecter la réalité touchante et terrible....

Que l'esprit romanesque y touche, s'il ose ; la poésie ne le fera jamais. Eh! que saurait-elle ajouter?... L'idée qu'elle avait, pendant tout le moyen âge, poursuivie de légende en légende, cette idée se trouva à la fin être une personne; ce rêve, on le toucha. La Vierge secourable des batailles, que les chevaliers appelaient, attendaient d'en haut, elle fut ici-bas.... En qui? c'est la merveille. Dans ce qu'on méprisait, dans ce qui semblait le plus humble, dans une enfant, dans la simple fille des campagnes, du pauvre peuple de France.... Car il y eut un peuple, il y eut une France. Cette dernière figure du passé fut aussi la première du temps qui commençait. En elles apparurent à la fois la Vierge... et déjà la Patrie.

Telle est la poésie de ce grand fait, telle en est la philosophie, la haute vérité, mais la réalité historique n'en est pas moins certaine ; elle ne fut que trop positive et trop cruellement constatée.... Cette vivante énigme, cette mystérieuse créature, que tous jugèrent surnaturelle, cet ange ou ce démon, qui, selon quelques-uns, devait s'envoler un matin, il se trouva que c'était une jeune femme, une jeune fille, qu'elle n'avait point d'ailes, qu'attachée comme nous à un corps mortel, elle devait souffrir, mourir, et de quelle affreuse mort !

Mais c'est justement dans cette réalité qui semble dégradante, dans cette triste épreuve de la nature, que l'idéal se retrouve et rayonne. Les contemporains euxmêmes y reconnurent le Christ parmi les pharisiens.... Toutefois nous devons y voir encore autre chose, la passion de la Vierge, le martyre de la pureté.

Il y a eu bien des martyrs; l'histoire en cite d'innom-

brables, plus ou moins purs, plus ou moins glorieux. L'orgueil a eu les siens, et la haine et l'esprit de dispute. Aucun siècle n'a manqué de martyrs batailleurs, qui sans doute mouraient de bonne grâce quand ils n'avaient pu tuer.... Ces fanatiques n'ont rien à voir ici. La sainte tille n'est point des leurs, elle eut un signe à part : bonté, chanté, douceur d'yme.

Elle eut la douceur des anciens martyrs, mais avec une ditïérence. Les premiers chrétiens ne restaient doux et purs qu'en fuyant l'action, en s'épargnant la lutte et l'épreuve du monde. Celle-ci fut douce dans la plus âpre lutte, bonne parmi les mauvais, pacifique dans la guerre même; la guerre, ce triomphe du diable, elle y porta l'esprit de Dieu.

Elle prit les armes quand elle sut « la pitié qu'il y avait au royaume de France ». Elle ne pouvait voir « couler le sang français ». Cette tendresse de cœur, elle l'eut pour tous les hommes ; elle pleurait après les victoires et soignait les Anglais blessés.

Pureté, douceur, bonté héroïque, que cette suprême beauté de l'àme se soit rencontrée en une tille de France, cela peut surprendre les étrangers qui n'aiment à juger notre nation que par la légèreté de ses mœurs. Disonsleur (et sans partialité, aujourd'hui que tout cela est si loin de nous) que sous cette légèreté, parmi ses folies et ses vices mêmes, la vieille France n'en fut pas moins le peuple de l'amour et de la grâce.

Le sauveur de la France devait être une femme. La France était femme elle-même. Elle en avait la mobilité, mais aussi l'aimable douceur, la pitié facile et charmante, l'excellence au moins du premier mouvement. Lors même (ju'elle se complaisait aux vaines élégances et aux raflinemenls extérieurs, elle restait au fond plus près de sa nature. Le Français, même

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vicieux, gardait plus qu'aucun autre le bon sens et le bon cœur....

Puisse la nouvelle France ne pas oublier le mol de l'ancienne : « Il n'y a que les grands cœurs qui sachent combien il y a de gloire à être bon^. » L'être et rester tel, entre les injustices des honnnes et les sévérités de la Providence, ce n'est pas seulement le don d'une heureuse nature, c'est de la force et de l'héroïsme.... Garder la douceur et la bienveillance parmi tant d'aigres disputes, traverser l'expérience sans lui permettre de toucher à ce trésor intérieur, cela est divin. Ceux qui persistent et vont ainsi jusqu'au bout sont les vrais élus. Et quand même ils auraient quelquefois heurté dans le sentier diflicile du monde, parmi leurs chutes, leurs faiblesses et leurs enfances-, ils n'en resteront pas moins les enfants de Dieu.

Liège et Dinant au XV' siècle.

NDUSTRIE DE LIÈGE ET DE DINANT ; COMMERCE AVEC LA FRANCE ; ESPRIT FRANÇAIS

Liège et Dinant, notre brave petite France de Meuse 5, aventurée si loin de nous dans ces rudes marches d'Allemagne, serrée et étouffée dans un cercle ennemi de

1. C'est le mot du Philatèle de Fénelon, Télémaque, livre XII.]

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