L'ANCIEN RÉGIME ET LA RÉVOLUTION
traignent les artisans à se servir de certaines méthodes et à fabriquer de certains produits sont innombrables; et, comme les intendants ne suffisaient pas à surveiller l'application de toutes ces règles, il existait des inspecteurs généraux de l'industrie cpii parcouraient les provinces pour y tenir la main.
Il y a des arrêts du Conseil qui prohibent certaines cultures dans des terres que ce Conseil y déclare peu propres. On en trouve où il ordonne d'arracher des vignes plantées, suivant lui, dans un mauvais sol, tant le gouvernement était déjà passé du rôle de souverain à celui de tuteur*.
Vers le milieu du XVIIP siècle les hommes de lettres devinrent les principaux hommes politiques du pays. Des effets qui en résultèrent.
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tle circonstance, si nouvelle dans l'histoire, de toute ducation politique d'un grand peuple entièrement faite par des gens de lettres, fut ce qui contribua le plus peut-être à donner à la Révolution française son génie propre et à faire sortir d'elle ce que nous voyons.
Les écrivains ne fournirent pas seulement leurs idées au peuple qui la fit; ils lui donnèrent leur tempérament et leur humeur.
Quand on étudie l'histoire de notre Révolution, on voit qu'elle a été menée précisément dans le même
d'exp<'dier chaque année aux intendants des boîtes de remèdes : des personnes charitables seront chargées, dans chaque province, d'en faire la répartition. On lui communique un remède sur le ver solitaire : il fait rédiger et distribuer une instruction à ce sujet.
1. Albert Sorel, CEurope et In Révolution française, t. I, 1885, p. 227. etc., marque ainsi le retour sous la Révolution, (les procédés centralisateurs de l'ancien régime, tels que nous venons de les voir
esprit qui a fait écrire tant de livres abstraits sur le gouvernement. Même attrait pour les théories générales, les systèmes complets de législation et Texacte symétrie dans les lois ; même mépris des faits existants ; même confiance dans la théorie ; même goût de l'original, de l'ingénieux et du nouveau dans les institutions ; même envie de refaire à la fois la constitution tout entière suivant les règles de la logique et d'après un plan unique, au lieu de chercher à l'amender dans ses parties. Etfrayant spectacle ! car ce qui est qualité dans l'écrivain est parfois vice dans l'homme d'État, et les mêmes choses qui souvent ont fait faire de beaux Uvres peuvent mener à de grandes révolutions.
décrits par Tocqueville : « Dans le désarroi de la raison pure, on se rejeta brutalement sur l'empirisme; on revint d'instinct à la coutume, à la routine, aux précédents : il n y en avait point pour la liberté, il y en avait d'innombrables pour le" despotisme. On vit ainsi s'insinuer, par voie d'expédient, dans la Révolution tous les procédés de gouvernement de l'ancien régime. Une fois rentrés dans la place, ps y demeurèrent en maîtres. Tout l'art des théoriciens ne consista illus qu'à les masquer et à les déguiser.
« Il y eut une assemblée qui représenta le peuple. On trouva que le pouvoir s'y éparpillait. On le concentra dans un comité de douze membres, "puis dans un directoire de cinq, puis dans un consulat de trois, puis dans un empereur. Sous l'ancien régime, l'àme de l'Etat, le moteur central, c'était le Conseil du Roi : il était cour de justice, il préparait et édictait les lois, décidait de l'impôt, réglait la haute
Solice du royaume et expédiait toutes les grandes affaires. L'intenant était son délégué; il cumulait tous les pouvoirs. Lorsqu'on reconnut, en 1795, que le gouvernement s'entravait dans le reseau des assemblées de département, de district et de commune, on revint aux agents directs : on crut imiter le sénat de Rome, on imita tout simplement le cardinal de Richelieu. Les Comités de Salut Public et de Sûreté Générale prirent la place du Conseil, les commissaires celle des intendants. Ce n'était quune ébauche grossière ; quelques années plus tard, on en vit sortir le Conseil d'Etat de l'an vin, les conseillers en mission, et toute la hiérarchie des préfectures. L'évolution se fit aisément et comme à l'insu de tout le monde. Ceux qui rétablirent ces emplois et les occupèrent étaient de ceux auxquels on les confiait sous l'ancien régime. Au lieu de les recevoir ils les prirent ; quant à la troupe des fonctionnaires, il suffît de lui ouvrir les cadres, elle y rentra de soi-même. »
Dante. Comment s'est faite la Divine Comédie.
Au milieu des docteurs qui imitent savamment, en Italie, l'art passionné des Provençaux, s'élève le jeune Dante Alighieri; il a formé, dès ses premières années, une amitié étroite avec plusieurs de ses frères en poésie, à peu près du même âge que lui. Le souvenir de ces liens est conservé dans quelques vers où brille l'auréole de l'adolescence :
(( Guido, je voudrais que Lappo et toi nous fussions pris par enchantement et mis dans un vaisseau qui, par tous les vents, ne marcherait qu'à notre volonté, si bien que ni la fortune, ni la tempête, ne pussent nous contrarier, et que, ne nous quittant jamais, le désir de vivre ensemble s'accrût toujours en nous. Je voudrais encore que le bon enchanteur mît avec nous ta dame, puis Béatrix, et
1. Hachette et C"; 2 vol. in-12, 5* édit. — Ce livre est une série de considérations historiques et philosophiques sur les révolutions politiques, morales, artistiques, sociales, fiscales même, de l'Italie depuis « la constitution de l'Italie harbare » jusqu'à « la résurrection sociale » de 1848. L'avertissement de la première partie est du 16 juillet 1848; l'introduction, du 20 février; mais le livre était commencé bien avant la Révolution. Le livre fut complété en 1852, avec cette dédicace : « Aux exilés italiens, 15 octobre 1851 ».
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que là, parlant toujours d'amour, chacune d'elles fût aussi contente que je crois nous le serions nous-mêmes. »
Voilà le songe de 'adolescent; quelle a été la réalité?
Dante naît à Florence, et c'était en effet un berceau bien préparé pour le créateur de la poésie moderne. A Rome, l'Église était trop dominante. Comment la langue vulgaire se serait-elle émancipée là où la langue latine régnait partout dans le gouvernement et dans l'État? Venise est la ville du silence ; elle n'a point d'écho pour la parole de la foule. C'est Florence, le pays de la démocratie, qui devait d'abord émanciper et couronner la langue du peuple. Formée au milieu des luttes de la place publique, elle pourra exprimer, dès l'origine, tous les intérêts, toutes les passions du monde social. Et c'est par là qu'elle se distinguera, en naissant, de la langue provençale, qui, nourrie de sentiments et d'inspirations solitaires, restait encore impropre aux conceptions épiques.
C'est d'ailleurs à Florence que s'accomplit la première révolution qui, par les arts du dessin, affranchit de l'ancienne terreur l'imagination humaine. L'homme du moyen âge, plein d'épouvante, s'avançait dans les voies de la macération sans oser se détourner pour contempler face à face la nature sensuelle et maudite. Soudain il rencontre en Toscane des débris de statues païennes. Malgré lui, cette beauté nue l'étonné et le ravit; il attache sans peur ses regards ascétiques sur les veines des marbres païens; l'art le ramène au sentiment et à l'amour de la nature. De ce premier rayon de la beauté physique, au sein de l'Église immaculée du xni* siècle, naissent, chez les peintres toscans, des figures nouvelles qui commencent à poindre, à rayonner dans les fresques, sur la muraille encore blanche, ombres de l'avenir impatientes de la vie.
Au milieu de cette renaissance de l'âme grecque dans un tombeau chrétien, Dante a visiblement influé sur les
peintres; mais qui pourrait dire jusqu'où s'est étendue réciproquement l'influence des peintres sur le poète? Dans un endroit de la Vita nuova, on le voit copier * un ange et plongé dans une si profonde contemplation que des étrangers qui surviennent ne réussissent pas à l'en arracher. Combien de lois pareille chose n'est-elle pas arrivée! et que de traits, que de vie, que de réalité, ses yeux n'ont-ils pas dérobés ainsi à la peinture pour les reporter dans sa poésie ! C'est sa puissance que de donner aux visions les marques de la réalité la plus palpable. Mais de ces légions d'anges qui traversent les cieux de son poème, combien n'en avait-il pas vu réellement flottants sur les murailles peintes par son ami Giotto? Il prête une voix à ces figures ; il détache des murailles ces spectres de l'art; il s'en fait son cortège. J'entends sur sa tête le bruit de leurs ailes de pourpre.
Ce ne sont encore là que des visions couronnées d'auréoles. Qui a donné à ces ombres la vie réelle? qui a été l'âme de cette âme? Une jeune fille, sans peut-être rien savoir du miracle accompli près d'elle, Béatrix, se confond dans l'esprit de Dante avec l'origine de sa propre pensée.
la rencontre à l'âge de neuf ans dans une fête d'enfants;
de ce moment date pour lui la vie nouvelle dans amour, la Vita nuova, la renaissance qui doit s'étendre par lui à l'Italie et au monde. Il marque l'état du ciel et
la terre à chacun des jours où lui apparaît Béatrix.
Si elle eût vécu, peut-être se serait-il arrêté dans le cercle heureux des poètes qui l'entouraient; le véritable enseignement lui eût manqué. Mais Béatrix meurt dans sa première jeunesse, et de ce moment le jeune Dante
tre avec elle dans la mort. La terre s'ouvre, il descend
1. C'est ainsi que, de nos jours, Goethe, avant d'entreprendre son Iphif/énie, dessine pendant une année à Rome les antiques les plus pui-s.]
dans les mystères. Pâle habitant de la cité invisible, son cœur est désormais avec ceux qui ne sont plus. Soudainement agrandie et transformée par la mort chrétienne, Béatrix devient pour Dante un personnage de légende, l'idéal de la beauté, de la sagesse, de la philosophie, de la théologie. Nouvelle apothéose! vous voyez l'âme d'une jeune lille se relever sans son corps, se dilater jusqu'à toucher du Iront la voûte infinie des cieux. Ce que veut désormais Dante, c'est de suivre pas à pas cet esprit dans sa gloire. Pour cela, il faut commencer le pèlerinage de l'abîme, suivre Béatrix dans les entrailles de la mort, épouser le sépulcre; tel est le vrai commencement de la vie nouvelle. Le point de départ de l'Homère chrétien devait être une tombe.
Pour retracer au vif l'éternelle douleur, il faut encore que le jeune visiomiaire soit mêlé à ce qu'il y a de plus poignant dans les luttes civiles; le cri discordant qui part du sein des villes d'Italie l'arrachera à ses rêves. Guelfes et Gibelins, plébéiens et praticiens, papistes et impériaux, blancs et noirs, voilà la mêlée dans laquelle se réveille cette àme à demi délirante, sur le tombeau de la fille de Portinari. Entre ces bannières laquelle choisir? Malgré des alliances contraires, Dante est d'abord papiste et plébéien, et il est inscrit en cette qualité dans les archives de Florence. Poète florentin, poeta fiorentino, c'est son premier droit politique. Dans mie expédition contre les Gibelins d'Arezzo, il combat au premier rang de la cavalerie, à la bataille de Campaldino*, journée mêlée, comme il le dit, de terreur et d'allégresse. Il rencontre pour la première fois, sous les bannières sanglantes, plusieurs des personnages qui doivent figurer dans son poème. Sept ou huit années se passent, pendant