Thierry, Considérations. I 3. On reprocha à Guizot cette
2. Ne pas oublier que Guizot est théorie. Suivant Daunou, il n'aprofesseur d'histoire depuis 1812. I vait pa-^ donné assez d'importance
xî INTRODUCTION.
du régime féodal, sur l'opposition entre la royauté anglaise et la royauté française, celle-là, forte dès le début, mais ayant en face d'elle une résistance collective, celle-ci, faible, mais ne luttant que contre des forces individuelles, sur tous ces points on a, depuis Guizot, nudtiplié les recherches et varié les fornudes : nul n'a dit ce qu'il y avait à dire plus exactement et mieux que lui.
Six ans après, dans son cours de la Sorbomie (1828-1850) sur YHistoire de la Civilisation, Guizot reprenait et développait la plupart de ses théories : dans le volume sur l'Europe, il poursuivait l'histoire des institutions jusqu'au xvm* siècle; dans les volumes sur la France, seulement jusqu'à Philippe le Bel.
Ses recherches s'étaient étendues; non seulement il s'avançait bien au delà du x° siècle, mais à l'étude des institutions sociales et politiques il joignait celle de la société religieuse, du mouvement des idées et des lettres. C'est l'esprit de toutes les lois publiques et de toutes les pensées morales qu'il voulut retrouver. Il ne refaisait pas seulement la théorie des institutions, mais il pénétrait, disait-il, l'âme de la société tout entière.
La méthode d'investigation est ici plus sûre que dans les Essais : non seulement Guizot recourt aux documents, mais, le cas échéant, il s'inquiète des manuscrits qui les renferment, des variantes et des gloses. La Civilisation a formé le sujet de cours publics : mais, si applaudies que fussent ses leçons, Guizot songeait, en les faisant, plus aux étudiants qui tra- Taillent qu'aux curieux qui entendent. Il n'a point, dans son nouveau livre, dissimulé l'armature scientihque de ses développements : des pages entières de textes originaux sont citées et commentées ; des catalogues et des statistiques apparaissent dans le cours même de la leçon. En même temps qu'il donnait le résultat de ses recherches, Guizot indiquait comment il les avait conduites, comment l'historien doit procéder. C'est un livre de méthode.
La marche des idées ne semble pas alourdie. On la suit sans peine. Personne, sauf Fustel de Coulanges, n'a eu au même
aux Assemblées du Champ de Mars. Voyez le Juunial clcn Savants de décembre 182Ô. Ainsi, de
son temps, Guizot était jugé comme trop peu qermanislo.
Ou'aurait-on dit de Fu'slel?
INTRODUCTION. xxi
point qiie lui l'artjîe trouver uHe idée dans un fait, un sentiment dans un texte, une pensée dans une phrase, et de grouper en tableaux vivants (qu'on me pardonne l'expression) des phénomènes de l'ordre social. Rien de concret ; de rares images; quelques comparaisons çà et là, sobrement présentées; une soi'te de crainte des métaphores : c'est, comme disait Thierry, la pure « abstraction des farts », et, à certains moments pourtant, l'intérêt est celui du récit le plus coloré.
Ce qui était nouveau dans ces livres, c'était la place prépondérante faite à l'Église. Quelqu'un avait enfin compris que le sentiment religieux a été la raison d'être de la civilisation médiévale. Et cet ennemi des évêques parla de saint Benoit, du clergé gallo-romain et du rôle de l'Eglise, en termes que le plus fougueux congréganiste n'eût point désavoués.
Guizot a beau être un « abstracteur » et un théoricien. Il a fait, dans son livre, une très belle place aux grands hommes : ils avaient été laissés un peu à l'écart par les historiens politiques du siècle passé ; ils seront plus oubliés encore des vrais héritiers de Guizot, Tocqueville et Fustel de Coulanges. Dans cette école philosophique, l'écrivain de 1828 est le seul* à revendiquer pour les grands hommes le pouvoir d'influer sun la société et de transformer le monde*. Il avait vécu trop près de Napoléon pour ne voir en lui qu'un simple produit de la Révolution, et dans l'Empire que le résultat de forces fatales. Que ces conducteurs des hommes soient grands surtout parce qu'ils mettent leur génie « à comprendre les besoins de leur temps », à s'en emparer, à les satisfaire au profit de leur ambition, Guizot le dit et le répète. Mais il affirme que le grand homme « veut agir et agit en effet sur l'esprit humain commej sur la société^ ». De là, dans son livre, ces belles pages sur Clovis, sur saint Louis, et cet admirable chapitre sur Chaiie-
1. Il faut ajouter à cet égard Victor Cousin qui, dans sa Philosophie de L'Histoire, fait une place essentielle aux « chefs » : « Par ciiefs, je n'entends pas ceux qui commandent en apparence, j'entends ceux qui commandent en réalité, ceux que les peuples suivent en tout genre, parce qu'ils ont foi en eux et qu'ils les consi-
dèrent comme leurs interprètes et leurs organes, et pjarce qu'ils le sont en effet. » Cf. ici, p. x\xn.
2. CiviMsation en France, II* p., XV' leçon : « Le caractère personnel, la volonté libre des rois qui régnèrent du xi* au xiii* siècle, influa puissamment sur le cours des choses. »