‹ Extraits des historiens français du XIXe siècleChapitre 23 sur 246 · Daunon, Journal des Savants j août et sept · texte numérisé non relu

Daunon, Journal des Savants j août et sept

INTRODUCTION. xxv

et ae Charlemagne, auxquels ses contemporains tenaient particulièrement. Le style manque d'élégance, de pureté, et parfois même de correction. Et enfin, quelle étrange manière d'envisager l'invasion barbare !

« Deux nations dont le caractère est dissemblable, dont les institutions sont absolument différentes, la gauloise et la française, se sont succédé : l'histoire de l'une est indépendante de celle de l'autre. Confondre l'histoire des Français avec celle des Gaulois, ce serait faire perdre à la première l'unité qui la distingue, x

Malgré les dates, Sismondi est plus près d'Anquetil que de Guizot, et il fallait que cette génération eût une ardente passion des choses historiques pour s'engouer de lui.

L'Histoire des ducs de Bourgogne, qui suivit quelques mois après (1824-1826), fut accueillie avec plus d'enthousiasme encore, et cette fois le public ne fut point trop égaré par ses goûts. Le livre de Barante est le modèle, non pas précisément de l'histoire narrative, mais, ce qui n'est pas tout à fait la même chose, de la chronique historique. Pas la moindre discussion, pas même cà et là un mot de l'auteur : il n'intervient jamais*. Il met bout à bout, du reste avec un art infini aux points de suture, les chroniqueurs du temps, et il a choisi fort habilement le temps le plus fertile en chroniques détaillées et pittoresques, celui de Froissart et du religieux de Saint-Denys. S'il traduit leurs récits en bon français moderne, il laisse à la phrase un archaïsme d'une naïveté légèrement factice. Les réflexions ne manquent pas pour couper la narration. Mais Barante n'a garde d'y exprimer sa propre pensée : comme Tacite et Tite-Live, il fait juger les liommes et les choses par les personnages qu'il met en scène. Il y a dans l'Histoire des ducs un assez grand nombre de documents, intéressants et bien traduits : mais ils sont placés au moment où on a dû les lire à haute voix devant le peuple assemblé ou le conseil réuni. A quoi bon, disait Baranle, « des recherches sur le progrès des lumières, l'étpt des lettres, la direction des études » au xv® siècle? des haraligues et des sermons servent à l'historien à « mettre en action » les résumés qu'il aurait pu donner. De cette façon, non seulement on voit

t. Voyez ce qu'il dit de sa méthode, ici, page Î15 et s,

XXVI INTRODUCTION

les événements, mais on les entend en quelque sorte: « on se mêle à la réalité ; il n'y a plus d'historien ni d'auteur; c'eslle vrai qui s'ollVe lui-même aux regards de l'observateur ».

L'œuvre de Barante est à la limite extrême qui sépare l'iiisloire du roman historique. Elle ne la dépasse pas. Car l'autour a fait des recherches chronologiques profondément sérieuses; il a critiqué les documents avant de les accepter; il a choisi entre les chroniqueurs, et, luttant par droiture historique contre l'esprit même de sou livre, il n'a pas toujours choisi le plus pittoresque*.

Thierry arriva le dernier dans ce mouvement historique, que ses articles avaient en partie provoqué ou dirigé. Il avait quelque temps hésité entre les deux écoles. Le succès de Barante, mais surtout la lecture un peu trop assidue de ^Valter Scott le déterminèrent à écrire le récit de la Conquête de rAnfflelerrc par les No7-maiids. L'ouvrage parut eu 1825, et le .«îuccè-s, quoique trouvant un public déjà habitué à ces sortes d'oeuvres, dépassa, semble-t-il, tous ceux qui avaient précédé*.

11 y a dans ce livre sympathique et célèbre un travail de réflexion et d'observation personnelles qui manque à celui de Barante. Thierry n'est pas comme ce dernier, l'esclave heureux de la chronique. Les institutions l'intéressent autant que les faits. Les causes de la conquête sont indiquées ; les conséquences, c'est-à-dire les luttes entre les deux races, sont suivies jusqu'aux dernières limites possibles, par exemple jusqu'à l'histoire de l'Irlande contemporaine. On peut presque dire que, sous la forme d'une narration, l'ouvrage est le développement d'une théorie : — la perpétuité des conflits entre les races, la durée de l'influence d'une conquête sur l'état social et politique d'une nation. Mably et les autres, en étudiant cette influence dans l'histoire française, avaient présenté leurs résultats sous une forme déductive ; Thierry dissimule les siens sous le récit d'un long draine.

Que cette théorie soit exacte, c'est ce que peu de personnes acceptent aujourd'hui. Les conséquences sociales ou morales de la conquête ont été assez rapidement elTacées. Elle a eu de

1. Sur Barante. cf. Giiizot dans la Hi'i'iie des Deux Mondes du 1" juillet 18G7.

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