Lettres, p. 3; cf. ici, p
2. Expression de Chateaubriand dans la préface de ses Etudes historiques (1851) : « MM. Thiers et
Mignet sont les chefs de l'école fataliste. » Plus loin il appelle leurs disciples « les dogmatiques de la TejTeur ».
INTRODUCTION
événement; de vagues considérations au début et à la fin de l'ouvrage, et combien écourtées ! Trente pages sur dix volumes suflisent à Thiers pour exposer les causes de la Révolution, et il y a bien des assertions hasardées en quelques mots : « Les Barbares » (ce sont les premiers mots de Thiers) « établirent en Gaule leur hiérarchie militaire : l'autorité s'y partagea entre le chef féodal appelé roi, et les chefs secondaires appelés vassaux. » Et Mignct de même, tout au début : « Le roi n'était qu'un simple chef mihtaire; la nation élisait son chef. Cette démocratie royale lit place, pendant le régime féodal, à une aristocratie royale. » Dans le courant de ces livres, vous ne trouverez aucune étude sérieuse sur les transformations administratives, les luttes sociales, les idées morales, l'état des provinces, et sur ce qu'on peut appeler la vie intérieure de la Révolution. Ce sont des narrateurs, et rien de plus, et, malgré la pensée qu'on a eu de les grouper en une école séparée, ils doivent être placés à côté et au-dessous de Thierry.
Thiers et Mignet se tiennent, comme lui, tout à fait à la surface des faits, tels que le récit peut en être assez aisément tracé à l'aide des mémoires et des comptes rendus officiels. Ils ont créé, ou plutôt ils ont popularisé cette histoire traditionnelle et classique de la Révolution, que les érudits de nos joints ont peine à déraciner de nos souvenirs*.
Mais ces deux narrations, sans avoir la couleur et le charme qu'ont trouvés nos beaux conteurs historiques, se lisent avec facilité, souvent avec agrément. Mignet est froid, prudent, précis, presque déjà académique; ses informations sont plus exactes. Thiers est plus irrégulier, plus jeune, avec, çà et là, des réflexions subites de colère, de tolérance, d'admiration, également naïves et bourgeoises : « La cocarde tricolore », dit-il quelque part, « est foulée aux pieds : ce fait a été nié, mais le vin ne rend-il pas tout croyable et excusable ? » Mignet n'est pas à l'abri de ces bourgeoisismes : « Heureux les hommes », s'écrie-t-il par exemple*, « s'ils savaient s'entendre! les révolutions se feraient à l'amiable. » Tous deux, malgré leur jeunesse (Mignet était né en 1796, Thiers en 1797), malgré leur origine méridionale (celui-là est Aixois, celui-ci Marseil-
1. Thiers s'inspirerait plutôt de Lacrotelle; Mif^net, de Rabaut Saint-Etienne, que Lacrelelle a
continué (Aulard, cf. ici, p. x, n. 1).