Considérations^ chap. IV
XI INTRODUCTION
IIÏ
i" ORGANISATION DE LA SCIENCE HISTORIQUE
La révolulion de 1800 fut considérôe par les historiens comme leur victoire. Les Francs et les Gaulois de Thierry, les deux races que la conquête avait opposées, se réconciliaient eiilin, dirent les vainqueurs des Trois Glorieuses. Ces institutions dont Guizot suivait l'antagonisme depuis la chute de l'empire romain, les institutions libres, aristocratiques et monarchiques, se combinaient harmonieusement dans le i^ouvernement de Juillet. Comme ces communes dont Thierry refaisait l'histoire, la France avait imposé sa loi à l'autorité seigneuriale. Mignet et Thiers avaient déclaré que la Révolution n'avait pas achevé son œuvre : elle avait transformé la société, elle n'avait pas fondé la liberté; 1830 la fondait enfin. Les Trois Journées étaient la conclusion nécessaire de l'histoire de France. Il n'y avait plus de races, il n'y avait plus de principes ennemis. On ne connaissait plus que des Français et « le roi des Français ». En ces jours lumineux, Michelet aperçut enfin « une nation » ; il vit la France*.
Les historiens, qui avaient aidé au triomphe, eurent leu] part du profit. Le gouvernement de Louis-Philippe les ap])o!;. au pouvoir : Thiers, Yillemain, Cousin, Guizot furent ministi es ; Barante fut ambassadeur : Guizot, de 1840 à 1848, fut le véi-itable souverain du royaume. La politique les enleva à l'histoire. Thiers ne reprit qu'en 4840 la suite de la Pkévohition; Guizot ne devait pas achever sa Civilisation, et il suspendit pendant trente ans son Hisfoire de ta Uévolution d Angleterre.
Arrivés au pouvoir, ces hommes n'oublièrent pas les sciences historiques qui avaient fait leur force : leur plus cher désir fut de leur trouver des adeptes, de leur fournir les moyens de
Cf. pr>sc 312, et, pour Thierry, page 95
INTRODUCTION. xu
grandir, et de leur assurer une efficace protection. Le gouvernement de Juillet, en particulier sous les ministères de Yillemain, de Salvandy et de Guizot, a été le véritable organisateur, en France, de la science historique^.
Il l'a organisée avec méthode, habileté, esprit de suite, et ce qu'il n'a pu faire, il n'a pas empêché l'initiative particulière de l'exécuter. L'histoire devint, comme disait Thierry, une « institution nationale ».
l" L'Etat lui assura une première place dans l'enseignement supérieur. De nouvelles chaires sont fondées au Collège de France. De nombreuses Facultés des Lettres sont rétablies en province, et dans chacune d'elles il y a une chaire d'histoire. A Caen, Caumont professe (depuis 1830), sous les auspices de la Société des Antiquaires de Normandie, un « cours d'antiquités monumentales », et grâce à lui « l'enseignement de nos arts était né* ».
2" Des Ecoles spéciales sont développées pour former la jeunesse aux méthodes de travail et de recherches : l'Ecole des Langues Orientales à Paris est réorganisée^, et, à Athènes, l'École française est fondée (1846) : par ce coup hardi, la France s'emparera bientôt, en Grèce, de la direction des études historiques*. L'École des Chartes, remaniée en 1847, reçoit pour professeur d'archéologie nationale Jules Quicherat.
5" 11 ne suffit pas aux historiens de s'instruire ou d'enseigner. 11 leur faut aussi des moyens pour faire connaître leurs recherches. Au xvui^ siècle, ils avaient les inépuisables ressources des Ordres religieux, les libéralités intéressées des intendants et des fermiers généraux. Sous la Restauration, la librairie avait été fort généreuse, un peu imprudente; le nombre d'ouvrages scientifiques qui furent alors lancés « par livraisons », chez les Didot ou chez Treuttel et Wurtz, nous étonne même aujourd'hui : mais elle avait le droit de se lasser. Le gouvernement pensa qu'il devait être le tuteur naturel des publications savantes. Guizot fit commencer, en 1835, le grand
1. Sur ce qui a été fait de 1850 18i8 pour les monuments de ta ranco, cf. Coiirajod, Fieviie liislotqiie, XXX, 1880, p. 116 et s.