‹ Extraits des historiens français du XIXe siècleChapitre 42 sur 246 · Cf. ici, p. i\. I 2. Cf. ici, p · texte numérisé non relu

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^us doit-on on tenir compte, quand il s'agit d'un mélange vivant et actif, comme une nation; d'un mélange susceptible de se travailler, de se modifier? Ce travail, ces modifications successives, par lesquels notre patrie va se transformant, c'est le sujet de l'histoire de France. « Ne nous exagérons donc ni l'élément primitif du génie celtique, ni les additions étiangères. Les Celtes y ont fait sans doute, Rome aussi, la Grèce aussi, les Germains encore. Mais qui a uni, fondu, dénaturé ces éléments, qui les a transmués, transfigurés, qui en a lait un corps, qui en a tiré notre France? La France elle-même, par ce travail intérieur, par ce mystérieux enfantement mêlé de nécessité <t de liberté, dont l'histoire doit rendre compte. »

Miclielet, par là. recule évidemment la solution des problèmes liistoriques. Mais qui niera qu'en réalité ils ne soient insolubles et que l'histoire, trop souvent, ne déplace les questions au lieu de les résoudre? Pourquoi le monde s'est-il au iv*' siècle converti au christianisme? besoin de croire, diront les uns, action des grands évangélistes. diront les autres : cela ne suffit pas à nous expliquer cet irrésistible courant qui transforma en quelques générations la foi de l'univers. Et il faut en revenir à l'expression de Michclet : l'invisible travail de la société sur elle-même. Au fond, en présentant cette formule, îlichelet ne fait qu'avouer son impuissance; mais aussi il écarte par là les doctrines, tout autrement dangereuses, de l'influence des races, de la perpétuité des conquêtes, et de l'action providentielle des grands hommes.

La méthode historique de Miclielet a enfin déterminé sou style. Il est banal de dire que de tous nos historiens, c'est l'écrivain le plus brillant, le plus pittoresque, le plus imagé. Mais il importe de dire pourquoi il l'a été.

D'abord, Michelet a toujours eu la vision concrète des événements : il a vu les hommes, les foules, les pays et les batailles. L'ayant vue, c'est une humanité vivante et mouvante qu'il mot sous nos yeux. Avant de parler de la Bretagne, il l'a visitée. Voir et ressusciter sont chez lui deux actes identiques.

Non seulement il a vu les choses; mais, pour qu'on les voie mieux après lui, il les transforme en êtres vivants : de la foule, il fait un individu; de la rivière, de la ville, de la province et de la France, une personne qui veut. Plus encore, il entend les vieux papiers des Archives, et il leur répond.

« Je ne tardai pas à m'apercevoir dans le silence apparent de ces

LU INTRODUCTIOiN.

galeries », dit Michelel des Archives du Royaume \ « qu'il y avait un mouvement, un murmure qui n'était pas de la mort. Ces papiers, ces parchemins laissés là depuis ilongtemps, ne demandaient pas mieux que de revenir au jour. Ces papiers ne sont pas des papiers, mais des vie d'hommes, de provinces, de peuples. D'abord, les familles et les liefs, blasonnés dans leur poussière, réclamaient contre l'oubli. Les provinces se soulevaient, alb^j^fuant qu'à tort la centralisation avait cru les anéantir. Les ordonnances de nos rois prétendaient n'avoir pas été ellacées par la multitude des lois modernes. Si on eût voulu les écouter tous, comme disait ce fossoyeur au champ de bataille, il n'y en aurait pas un de mort. jTous vivaient et parlaient, ils entouraient l'auteur d'une armée à cent langues que faisait taire rudement la grande voix de la République et de l'Empire.

« Doucement, Messieurs les morts, procédons par ordre, s'il vous plaft.... »

Nul écrivain, sauf Victor llu^o, n'a poussé plus loin cette transformation des choses en personnes. Victor Hugo parie des passions connne Micliclet des papiers des Archives :

« Toutes les passions s'envolent avec l'âge,

« L'une emportant son masque et l'autre son couteau... »

\j Histoire de France est, à certains égards, un chef-d'œuvre d'anthropomorphisme historique et littéraire. Mais qu'on ne s'y trompe pas : c'est le procédé du romantisme 2. Les théories historiques de Michelet cadraient merveilleusement avec les théories littéraires de l'école triomphante.

Enfin, le dernier procédé de Michelet est la conséquence, non plus du romantisme contemporain, mais du symbolisme à la façon allemande. Si l'objet inanimé devient homme, l'homme devient symbole^. Pelage est le symbole du génie helléno-celtique. En Jeanne d'Arc apparurent la Vierge et la France. Michelet anime ce qui ne respire pas, idéalise ce qui respire.

2. Nul n'a mieux montré ce caractère romantique de l'œuvre de Michelet que M. Lanson dans son Histoire de la littérature française (3* édition, 1895, p. 1006-1011), livre excellent, et en particulier en ce qui con-

cerne la littérature historique.

5. Cf. ici, p. 394. Il est à remarquer que ce symbolisme existe à peine dans le I" volume, beaucoup moins même que dans V Histoire romaine . Vercingétorix , Charlemagne, sont chez lui de simples ligures historiques. Cf. la note 2 de la p. xlix.

INTRODUCTION. lui

De là, pour ceux qui lisent Michelet, une séduction, une émotion qu'aucun autre livre d'histoire n'a jamais donnée et ne donnera jamais. C'est à la fois la couleur des images et l'intensité de la pensée ; et, quand Michelet voit et pense juste c'est l'éclat de lumière de la vérité bienfaisante.

4° THIERRY, LES (( RECITS MEROVINGIENS )) ET LES (( ETUDES SUR LE TIERS ÉTAT ))

L'initiateur du mouvement historique de 1820, Augustin Thierry, s'affligea, on l'a vu, des procédés de cette nouvelle école « venue d'Allemagne ». L'histoire, écrivait-il avec amertume, « passe du domaine de l'analyse et de l'observation exacte dans celui des hardiesses synthétiques » ; « chaque fait est le signe d'une idée », et « le cours des événements humains » est transformé en une « perpétuelle psychomachie* ».

Après 1830, Thierry se sentit isolé; ses compagnons de lutte, Guizot et Barante, avaient émigré « vers ces régions » de la politique, « d'où on ne revient guère ». Il ne désespéra pas néanmoins, et pour réagir par son exemple, il publia ses Récits des Temps Mérovingiens (1833-1840).

Ces récits sont une réponse à la fois de méthode et de théorie aux premiers livres de Michelet : — de théorie, car Thierry recherche surtout, dans la Gaule du vr siècle, l'antagonisme des races .•

« Romains etFranks, l'esprit de discipline civile et les instincts violents de la barbarie, voilà le double spectacle et le double sujet d'étude qu'olfrent les hommes et les choses au commencement de noire histoire. »

— de méthode, car il montre, eu écrivant ces Récits, que la narration seule « ressuscite » une époque :

« La dissertation historique ne suffit plus, le récit doit s'y joindre ♦ l suppléer à ce qu'elle a, par sa nature, d'arbitraire et d'incomplet. Je vais tenter, pour le vi* siècle, de faire succéder au raisonnement sur les choses la vue des choses elles-mêmes, et de présenter en action les hommes, les mœurs et les caractères-. »

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