Voyez par exemple la charte j jusqu'à Bayonne
INTRODUCTION. lvii
Une autre théorie de riiistorien, tout aussi discutée, a plus de chances de pouvoir être réhabilitée. Ce que pense Thierry sur la persistance des municipalités romaines (et au surplus Ja pensée et les expressions de l'auteur sont beaucoup moins nettes et moins exagérées qu'on ne le lui reproche d'ordinaire), ne peut être ni fermement accepté ni justement rejeté. Les documents font défaut pour ou contre lui. Et d'autre part, tant d'usages, d'habitudes, de noms et de rues ont survécu dans les villes à l'époque romaine, il y a dans tout groupement nnmicipal une telle force de la tradition, une telle identité de la vie, qu'il faut se garder à tout prix de nier, sans texte formel, un lien possible entre le municipc gallo-romain et la commune jurée.
On a enfin fortement combattu la façon dont Thierry a caractérisé la révolution communale* : il a prononcé trop souvent, à ce propos, les mots de liberté, d'égalité,, de république; il a négligé de montrer que la commune fut à l'origine une puissance aristocratique et foncière, reposant sur les droits de famille et de propriété, qu'elle ne faisait pas plus de place à la liberté et à la démocratie que la Rome des patriciens ou l'Athènes des eupatrides ; encore nioins a-t-il montré comment la commune s'est enveloppée du cadre féodal, militaire et seigneurial, avec ses remparts, son beffroi, ses titres, ses droits et ses symboles. Ces reproches sont justes. Mais, malgré tout, Thierry n'a pas entièrement tort. Si aristocratique que fût la commune, elle introduisait, dans ce monde du gouvernement monarchique par le seigneur, la loi du gouvernement collectif par des hommes égaux entre eux; ce n'était peut-être pas le pinncipe de liberté, c'était déjà un peu celui d'égalité : égalité restreinte, liberté théorique, mais qui ne devaient point disparaître. Toutes les comnumes, insensiblement, marchèrent à la démocratie, comme les cités antiques, et ce fut la royauté, comme Rome pour les villes du passé, qui arrêta cette marche. On peut faire la preuve par les textes : il est possible de rattacher, sans de trop longues lacunes, l'idée moderne de république, telle que les Girondins l'ont conçue, à l'idée de commune, telle qu'on l'avait sous Louis VI.
1. Voyez la préface et les pre- ] snv les Communes françaises, \%Q(i. mières pages du livre de Luchairo | Cf. ici, p. 102.
Lviir INTRODUCTION.
No médisons plus de ces dernières études de Thierry. Elles n'ont pas fondé la vérité : elles ont au moins préparé le sol où les premières bases ont été posées.
5° LA PATRIE CELTIQUE l UENRI MARTIN
V Histoire de France d'Henri Martin, contemporaine des travaux de Thierry sur le Tiers État, se rattache directement à ses leçons et à son exemple*.
Elle marquait un pi-of^rès considérable sur celle de Sismondi : le récit est plus vivant, mieux écrit; l'emphase prudhommesque des réflexions fait sourire, mais n'est pas absolument inutile pour raviver l'intérêt dans cet interminable ouvrage de dix mille pages.
Sur tous SCS prédécesseurs, Martin a l'incomparable avantage de traiter longuement, et avec bon sens et méthode, les révolutions artistiques et littéraires. Ce qu'ils n'ont pas fait, il analyse avec assez d'habileté les ordonnances administratives des différents rois. Ce qu'ils ont fait moins encore, il a constamment soin de rattacher l'histoire de France à l'histoire générale de la chrétienté. Ce n'est pas un beau ni un très bon livre : mais, quoi qu'il soit convenu d'en dire du mal, il sera longtemps encore consulté avec profit, et peut-être surtout par ceux qui font profession d'en médire.
Ce qui fait de l'Histoire de France un livre, après tout, original et vivant, c'est qu'une seule idée l'inspii-e de la première à la dernière page : la perpétuité de la race et de l'esprit gaulois. « Le vieux fonds celtique », Martin le leirouye à la fois dans la féodalité, dans les communes, dans les États généraux. Les institutions, les coutumes, les formes sociales ont disparu : le fonds essentiel, la nature de la France n'a pas changé; « la France nouvelle, l'ancienne France, la Gaule, sont une seule et même personne morale ». — Il y avait dans ce hvre
1. Tome!" sans nom d'auteur et en collaboration avec Paul Lacroix, 1855 (ce n'est qu'une com- Bilation) ; jusqu'au t. IX, par . Martin seul, mais sans nom d'auteur; IL Martin signe à partir du t. X. Le t. XVI et dernier en
185i. — Seconde édition, couipiôtement remaniée et refondue, 1858-1854, 19 volumes; c'est la véritable Histoire de France d'Henri Martin. — Troisième édition, remaniée encore, 18ot)- 18G0.
INTRODUCTION
I.) double influence de Thierry et de Michelet. A celui-ci il empruntait « Je génie d'une nation », à celui-là « la persistance de la race ». Et de la combinaison de ces deux systèmes, l'un eMmograpliique, l'autre psychologique, naissait la formule la plus compréhensive. la plus solennelle, la plus patriotique* et la moins scientifique de l'histoire de France.
Pour la méthode de composition, Henri Martin se déclare très nettement un « narrateur », simple élève de Thierry : comme lui, il veut « s'effacer derrière les récits contemporains » ; comme lui, il aspire à donner à l'histoire « une généreuse sympathie pour les vaincus, pour les proscrits, pour tous les opprimés ». Et dans sa préface, c'est à Thierry qu'il rapporte l'hommage de son livre.